MARQUETTE
Nous avions grande satisfaction à nous occuper de notre concitoyen Jolliet, hydrographe du roi de France, que le gouverneur Frontenac avait chargé d'aller à la découverte du Mississipi ; mais nos émotions ne sont pas moins vives lorsque nous venons nous placer devant le pieux Jésuite qui l'accompagna dans ses courses lointaines, et que nous voulions nous rappeler ce qui se rattache à lui. Voici ce que l’histoire a recueilli sur ce vénérable enfant de Loyola, et le peu qu’elle nous fournit sur son compte nous montre un modèle accompli d’obéissance et d'abnégation. Tout ce qui se dit à son sujet ne peut qu'édifier le lecteur. |
Le R. P. Charlevoix nous apprend (Histoire du Canada, liv. IIT,) que Jacques Marquette naquit, en 1637, à Laon, C’est une petite ville perchée au sommet d’une montagne isolée de la Picardie (département de l'Aisne), mais
qui occupe une assez large place dans l'histoire de France, au onzième et au douzième siècles: Elle n’a de remarquable que sa cathédrale.
Elle fut la patrie de Lothaire IT, roi de France, et de saint Rémi, évêque de Reims. La famille Marquette est une des plus anciennes de la ville. Plusieurs chefs de cette famille se sont distingués dans le métier des armes, mais celui dont nous nous occupons chercha des occupations plus pacifiques dans la pratique des conseils évangéliques et des œuvres de miséricorde.
Studieux, réfléchi et sérieux, le jeune Marquette quitta de bonne heure le toit paternel pour chercher Dieu dans la solitude. Dès 1654, à l’âge de dix-neuf ans, il demanda entrée au noviciät de la Compagnie de Jésus, afin de s’y former aux Yertus ct aux obligations de la vie religieuse. Il ne négligea aucun moyen de se rendre digne de sa belle vocation, puisque Charlevoix dit qu’il a été un des plus illustres missionnaires de la Nouvelle-France, quoiqu'il soit mort fort jeune encore.
Quelques années après son entrée au noviciat, il quitta les douceurs de la vie solitaire pour se vouer à l'œuvre si pénible de lä con-
version des idolâtres qui peuplaiont les immenses forêts de l'Amérique ; et, ses supéricurs s'étant assurés de la constance de sa vocation et de la solidité dés bélles vertus qui brillaient dans ce sujet, consentirent à son départ pour les missions si arduës et si périlleuses du Nouveau-Monde. Le noble enfant de la Picardie, en soupirant après lés solitudes de notre continent, obéissait aux plus généreuses aspirations et se proposait d’imiter en tout le dévouement et l'immense charité de saint François- Xavier, un des plus beaux modèles de la perfection évangélique.
Le Révérend Père Marquette arriva en cette colonie, au mois de septembre 1669, accompagné de M. Gilles Perrot, prêtre de la maison de Saint-Sulpice de Paris, qui voulait s'associer aux travaux et aux mérites de ses généreux confrères de la maison de Montréal.
M. Noiseux nous dit qu’il arriva à Québec, le 12 juillet, 1663, mais le Journal des Supeérieurs des Jésuites dit: “ Le 20 septembre 1666, le R. P. Jacques Marquette arriva dans le scptième vaisseau. ”
Dès le 10 octobre, vingt jours seulement après son arrivée à Québec, le courageux
missionnaire quittait Québec pour aller aux Trois-Rivières, apprendre les langues des Indigènes, sous la direction de l'infatigable Père Gab. Druillettes. C'est ce que le Journal des Supérieurs de la mission des Jésuites rapporte bien brièvement : ‘“ Le 10, le P. Jacques Marquette monte aux Trois-Rivières pour estre escolier du P. Druillettes en la langue montagnaise. ”
Le jeune lévite, à la mission des Trois- Rivières, partageait son temps entre l'étude des langues et la pratique des exercices de piété. |
Au mois d'avril, 1668, ses supérieurs le chargèrent de la mission du Lac Supérieur ou mission Sainte-Marie, qu'on a appelée aussi mission du Sault Sainte-Marie. Ce sault n'est qu’une suite de rochers presque à fleur d’eau où le courant est fort rapide. On aurait mieux désigné ce posto sous le nom de Rapides Sainte- Marie. |
Le R. P. Marquette savait déjà assez la langue des Algonquins pour travailler à leur conversion. En réunissant divers passages des Relations des Jésuites, nous pouvons suivre les travaux du fervent missionnaire évangélique,
Voyons d’abord comment son départ est sigualé au Journal des Supérieurs des Jésuites.
—1668,.avril le 21. « Nous allons nous embarquer pour monter là hault, P. Dablon, Caron, Charles, Panie et moy, pour la prairie de la Magdelaine, pour y conclure toutes les affaires et la manière d’y donner les concessions. Le P. Marquette, deux hommes et un petit garçon pour y attendre l'occasion de monter aux Outaouacks (8ta8ak).»
La Relation des Jésuites, de 1668, page 21, nous apprend « comme cette mission du Saint- Esprit des Outaouaes était difficile, non seulement parce que d’autres missions en dépendaient (Voyez Relations des Jésuites, tôme IIT), mais bien parce que les travaux, la famine, l'indigence de toutes choses, les mauvais traitements des barbares, la risée des idolâtres étaient le partage le plus précieux de ces missions, et que les peuples n'ayant jamais eu aucun commerce avec les Européens, leur barbarie portait à l'excès l’insolence, aussi fallait-il être armé d’une grande patience pour les supporter.
«Il fallait y avoir affaire à vingt ou trente nations différentes de langage, de mœurs et de
police, tout souffrir de leur mauvaise humeur et de leur brutalité pour les gagner par la douceur et l’affection. Il fallait en quelque sorte se faire sauvage avec les sauvages, mener une vie sauvage avec eux, vivre quelquefois dans la mousse qui croit sur les rochers, quelquefois des arêtes broyées qui tiennent lieu de farine, quelquefois de rien, passant trois ou quatre jours sans manger, Comme eux, qui ont l'estomac fait à ces fatigues.… Los PP.
Allouez et Nicolas ont passé par ces épreuves. Le Père Jacques Marquette est allé au secours de notre frère Louys le Boëme et nous espérons que les sueurs de ces généreux missionmaires qui arrosent ces terres les rendront fertiles pour le ciel. Ils ont baptisé, depuis un an, quatre-vingts enfants dont plusieurs sont en Paradis. C’est ce qui essuie toutes leurs peines.
En 1669, le R. P. Marquette est envoyé à la mission de Sainte-Marie du Sault, éloignée de Québec de deu: cents lieues, dit la Relation des Jésuites (1669, page 20.) Il écrivait de ce poste que la mission y était abondante, qu'il ne tenait qu'aux missionnaires de baptiser tous ceux qui sont là, au nombre de deux
mille, qu'on s'applique à instruire et à baptiser les moribonds qui sont une moisson plus asscurée. »
En 1670, le R. P. Marquette est encore à la mission du Saint-Esprit aux Outaouacs, où il avait été envoyé par ses supérieurs, l’année précédente.» Il y arriva le 13 septembre, après une navigation pénible d'un mois dans la neige et dans les glaces qui lui avaient fermé le passage et dans des dangers de mort presque continucls (Zelation de la Nouvelle France, année 1670, p. 87). Cette mission avait été commencée par le R. P. Claude Allouez. C’est la mission appelée (Zbid, p. 86,) mission du Saint-Esprit de la Pointe Chigaoumigong.
Les guerres et les querelles entre les diverses nations sauvages varalysèrent le zèle du Père Marquette qui, au début, se dut contenter de travailler dans l'intérêt d’un certain nombre de familles de la nation des Hurons qui l’étaient venus trouver à la Pointe du Saint- Esprit et qu'il dut bientôt accompagner dans leurs pérégrinations. Les infortunés ! Ils espé. raient toujours pouvoir s'établir de nouveau au pays de leurs ancêtres.
Le Père Marquette les établit à Michillimakinac, poste de commerce avantageux que recherchaient les Hurons, qui ambitionnaient toujours de restaurer leurs intérêts par le commerce. Tels furent les commencements de la mission de Saint-Ignace. (Relation de 1671, pp. 36 et 37.)
En rendant compte, l’année suivante, au révérend Père supérieur de ses travaux à la mission de Saint-Ignace, le Père Marquette dit que les Sauvages étaient bien disposés et fort traitables, mais qu'il est prèt à laisser à un autre missionnaire et à se rendre aux pays qui confinent à la mer du Sud pour offrir ses services à d’autres nations et pour leur donner la connaissance du vrai Dieu. Le pieux "missionnaire, on le voit, tout adonné au salut de ses chers néophytes, brûlait du désir de faire participer les peuplades barbares et payennes aux consolations de la foi, espérant, comme l’apôtre des Indes, la grâce du martyre pour prix de ses souffrances et des privations sans nombre qu’il endurait au milieu des forêts ou des immenses déserts du Nouveau-Monde,
Il savait déjà que les autorités de la colonie s’occupaient de préparer une expédition à la
recherche du Mississipi et que probablement il en ferait partie. Lorsque ce généreux ouvrier de l'Evangile s'occupait du désir d’étendre le règne de Jésus-Christ son divin modèle, et qu’il songeait à tourner ses pas vers les solitudes de l'Ouest qu'il désirait vivement atteindre, l’été suivant, et que, selon sa coutume, il priait avec ferveur la Vierge Immaculée de lui obtenir ces consolations, Jolliet, qu'il attendait anxieusement, arriva äuprès de lui, le 8 décembre, jour où l'Eglise fait la fète de l’Immaculée Conception.
Quelle joie pour ces deux âmes ardentes, animées des mêmes vues, excitées par la même pensée !.. Avec quel bonheur le Canadien Jolliet exposa au disciple de Loyola les moyens par lesquels il avait décidé les autorités à lui confier l’œuvre si glorieuse, l’œuvre si désirée, celle de trouver le cours et l’émbouchure du fleuve | Comme il jouissait en exposant au P. Marquette la satisfaction qu’il ressentait de ce que les Supérieurs de la maison de Québec avaient consenti à ce que l’intrépide enfant du sol le prit pour associé dans cette périlleuse mais glorieuse expédition !..
Marquette, le pieux serviteur de Marie, qui
voyait l'action de Dieu dans tous les événe.
ments, bénit le ciel de lui procurer cette mission, après laquelle il avait longtemps soupiré, parce-qu'il espérait trouver de nombreuses occasions de se sacrifier pour le service du maitre de toutes choses, Sans se préoccuper des dangers auxquels il allait s’exposer en s'engageant dans des régions inconnues qui n6 pouvaient offrir que peines, privations quotidiennes et contrariétés infinies, sans aucun égard pour sa mauvaise santé, dont l’état s'était gravement altéré par le genre de vio dure et difficile auquel il avait dû s’astreindre ; enfin, sans qu'aucune considération pût alarmer son courage, Marquette, qui tous les jours désirait terminer sa carrière afin de n'être pas exposé à offenser Dieu, exprima bien des fois à ses confrères et à son immortel associé Jolliet combien il était reconnaissant envers ceux qui l'avaient choisi pour une pareille mission, Ses preparatifs ne l’arrêtèrent guères ; depuis longtemps il avait recueilli tous les renscignements possibles sur les peuplades qu’il rencontrerait et sur le pays qu'il devait traverser, I] avait même tracé des plans des déserts où
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il devait s'engager, et du cours des rivières sur lesquelles il aurait À naviguer.
Ce fut le 17 mai, 1673, que nos illustres voyageurs s'embarquèrent à Michillimakinae pour visiter des nations inconnués et pour découvrir le cours du grand fleuve. Le convoi se composait de deux modestes canots d’écorce portant le KR. P. Marquette, notre compatriote M. Jolliet, et cinq autres Français qu’ils avaient associés à leur gloricuse expédition.
Ils arrivèrent à Green Bay après avoir traversé la presqu’ile (1). Le P. Marquette trouva que les missionnaires avaient beaucoup avancé l’œuvre de la conversion des sauvages et, remontant la Rivière des Outagamis ou des Renards qui sé décharge dans la Baie des Puants, ils entrèrent dans le Wisconsin, ayant pris, le 10 juin, deux guides chez les Miamis (2), et de là dans le Mississipi, le 17 juin, s’empressant dé remercier Dieu, de säluer la majestueuse ri-
(1) Le P. Marquette chercha en vain des sources salines dans le voisinage de cette baie dont les Européens traduisaient le nom (Baie des Puants) par les mots la Baie Salée. Au chapitre X, de la Relation de 1648, se trouve la description géographique de cette Baie, à 60 lieues de Michillimakinac.
(2) Les Miamis avaient eu la visite du R. P, Allouez, l’année précédente, (Charlevoix, tôme I, p. 448.)
vière et d’en goûter l’eau, puis ils se laissèrent aller lentement, au gré du paisible courant, vers.le Sud.
C’est là le premier voyage des Européens sur les eaux du grand fleuve. Cependant, nous devons observer que le R P. CI. Allouez en parle dans la Relation de 1667, (voyez ch. XT ou p.21.) « Les Illimouecs parlent Algonquin, mais beaucoup diffèrent de celui de tous les autres peuples. Ils ne demeurent pas en ces quartiers, leurs païs est à plus de soixante lieues d’icy, du costé du Midy, au delà d’une grande rivière qui se décharge, autant que lo puis coniecturer, en la mer, vers la Virginie...
Avec Jolliet, le généreux Jésuite atteignit le village des Kansas, ayant parcouru plus de trois cent cinquante lieues sur le Mississipi. Ils avaient donné attention à une grande rivière qu’ils appelaient Pékitanouï, et c'était le Missouri, dit M. Ferland (tôme II, p. 91). Le 17 juillet, ils laissèrent le village d’Akamsca pour remonter la rivière (Spark’s American Biography, ete.)
Dans ce voyage, nos illustres voyageurs avaient constaté le cours du fleuve dans la plus
grande partie de sa longueur, ils avaient aussi vérifié qu’il était navigable.
Par la rivière des Illinois, que les sauvages leur avaient indiquée comme la voie la plus courte pour opérer leur retour, ils atteignirent le lac Michigan. A la fin de septembre, nos glorieux missionnaires étaient de retour à la Baie-Verte (à Green Bay), d’où ils étaient partis au commencement de juin. Les deux illustres explorateurs se séparèrent ; et, pendant que le pieux jésuite retournait vers ses chers néophytes, Jolliet se dirigeait sur Québec, ayant grande hâte de faire part aux autorités de ses joies, de ses espérances et de ses pertes.
Marquette avait promis aux Kaskaskia de les visiter de nouveau, mais son zèle était plus grand que ses forces. La santé lui fit défaut. Il était tellement usé par les fatigues et brisé par le mal qu'il ne put refaire sa santé que l'été suivant.
Charlevoix (Histoire de la Nouvelle-France, tôme III, p. 314), nous fournit encore quelques renseignements sur la fin de la vie du Rév. P. Marquette.
Ce fut un an après que l'infatigable Père
Marquette reçut de ses Supérieurs l’autorisation d'établir une mission chez les Illinois. Aussi, s'étant quelque peu rétabli, il partit, à la fin d'octobre, 1674, pour Kaskaskia. Outre deux hommes, qui l’accompagnaient pour le service de la mission, le courageux apôtre était suivi de quelques Illinois et même de Poutéoutamis. Un mois après son départ, le missionnaire se vit de nouveau atteint de la maladie qui l’avait conduit, l’année précédente, aux portes de la mort. Son courage ne se ralentit pas toutefois ; mais, malgré son grand désir d’aller en avant, à cette mauvaise saison, il eût beaucoup à souffrir des vents froids, de la neige et de la glace. Il put néanmoins arriver à la rivière de Chicago, le 4 décembre. La glace l’avait absolument fermée, Pour surcroit d’affliction, le généreux Marquette se trouva dans .un état de débilité tel qu’il n’osa pas entreprendre de se rendre à pied, par terre, à sa destination.
Désespérant alors de se rétablir jamais assez pour poursuivre son entreprise, Marquette eut de nouveau recours à la puissante intercession de la Très-Sainte-Vierge. La prière, qui l'avait toujours soutenu, lui obtint assez de courage
et de force pour atteindre Kaskaskia le 8 avril, et pour y instruire les indigènes qui le vinrent écouter en foule et avec constance.
Le pieux Jésuite plaça sa mission sous le patronage de l’auguste Reine du Ciel.
Après Pâques la maladie revint bientôt l’assaillir avec son cortége de peines et de soucis. Il comprit alors que sa vie n'avait été prolongée que pour lui laisser le plaisir d’ace complir sa tâche, et qu’il devait se préparer à mourir. Comme il désirait retourner à la.mission de Michillimakinac pour y recevoir les secours de l'Eglise et les soins charitables de ses confrères, les missionnaires à ce poste, il expliqua à ses chers néophytes qu'ils ne devaient pas se chagriner de son départ, que le mal l’obligeait de se hâter, maïs que, de son côté, il disposerait toutes choses pour leur revenir l’année suivante, si toutefois il se rétablissait, ou, dans le cas contraire, pour leur envoyer un missionnaire qui les instruirait,.
Le R. P. Marquette prit route par la rivière Saint-Joseph et arriva sur la rive orientale du lac Michigan ; puis commença, malgré ses grandes souffrances, à en cotoyer les bords, non sans s’apercevoir que ses forces l’aban-
donnaient. Il se préparait néanmoins à la mort et voyait avec calme qu’elle approchait rapidement, malgré les attentions de ses compagnons de voyage.
Comme il sentait qu’il n'avait que quelques jours à vivre, il n’interrompait sa prière que pour donner des avis à ceux qu'il avait associés à son voyage. Il leur parlait de choses spirituelles, les engageait à prier pour lui; et leur donna même des conseils sur la manière dont ils le devaient inhumer,
Enfin, apercevant une petite éminence, à l'embouchure d’une rivière (qui depuis a porté son nom), il demanda qu’on l'y débarquât.
(Voyez Lettre de l'abbé Richard.—Annales de la Propagation de la Foi, tôme III, p. 288.)
Les hommes qui conduisaient sa barque espéraient pouvoir se rendre à Michillimakinac avant l’accomplissement de l'événement lugubre qu’ils appréhendaïent ; mais le vent était fort, toujours contraire et ne laissait aucun espoir de réaliser leurs vues.
À sa demande, ils construisirent au Père une cabane en écorces et l’on y déposa le vénéré missionnaire mourant, en l’entourant de toutes les précautions possibles. Le courageux
prêtre consola ses compagnons, les confessa, les remercia plusieurs fois et affectueusement de leurs bons offices et les engagea à s’aller reposer de leurs fatigues ; puis, plus tard, sentant l'approche de son heure dernière, il les rappela, fit en leur présence sa profession de foi, le crucifix à la main, et remit son âme aux mains de son Créateur, en le remerciant de l'avoir employé à son service.
Ses pauvres compagnons de voyage, se conformant à ses désirs, après avoir pleuré la mort d’un bon ami, la perte d’un père tendre et affectionné, qu'ils ressentaient bien vivement, procédèrent à son inhumation avec les cérémonies qu'il leur avait suggérées, et placèrent une croix sur sa tombe délaissée (1).
C’est le 18 mai 1675, dit M. Ferland, après le R. P. Charlevoix, que mourut le R. P. Marquette ; d’autres cependant disent que c’est le
(1) Le R, P,. Charlevoix (tome VI, p. 20) dit que Marquette put dresser un autel et dire la messe. Il s’éloigna ensuite un peu, dit l'historien, pour faire son action de grâces, et pria les deux hommes qui conduisaient son canot de le laisser seul pendant une demi-heure. Ce temps passé, ils allèrent le chercher et furent très-surpris de le trouver mort, Ils se souvinrent, néanmoins, qu'en entrant dans la rivière, 11 lui était échappé de dire qu’il finirait là son voyage.
19. II términa glorieuserent dans les travaux: et dans les plus belles dispositions du zèle et de la charité, sa noble et sainte carrière, dans la trentè-hüitième année de son âge. Loin des tegards du monde, dans cette solitude loirtaine, mourut, abandonné de tout le monde, ün saint ho...ne animé d’un zèle intrépide et d’une charité inépuisable. Le ciel, il est vrai, lui menagea de grandes consolations à son heure suprème. Cet illustre ouvrier de l’Evangile avait travaillé neuf ans aux missions du Canada.
Le Rév: Père Marquette était instruit, bon observateur, écrivain exact, ennemi de toute exagération, simple et sans ambition. Ces aimables qualités n'étaient surpassées que par son zèle. Son nom est encore cher aux peuplades de l’ouest,
Environ deux ans plus tard les sauvages apportèrent à la mission de Michillimakinac sa dépouille miortelle. (CHARLEVOIx, Journal, Lettre XXI, août 1721).
Comme Jolliet, le Père Marquette avait tenu un journal de ses courses et de ses observations ; il l'avait accompagné d’une carte.
Ce journal a été trouvé très-précicnx, surtout
après là pérte des notes et des tracés de Jo: liet.
Grâce aux efforts ét à la prudence de l’estimable Père Jésuite, nous avons eu de bonne heure une carte régulière du cours du Missis- SIpI.
L'objet du voyage de Jolliet et de Marquette était de connaître où se trouvait l’embouchure du grand fleuve. Il était inutile pour eux de descendre davantage le courant du fleuve qu’ils avaientreconnu, puisqu'ils avaient vérifié l’objet de leurs recherches et accompli les vues des autorités qui les avaient chargé de cette mission.
D'ailleurs, le soin de leurs personnes les obligeait de ne pas s'exposer au milieu des Espagnols, dont la politique éloignait toujours les Français de leurs domaines.
Le long cours du Mississipi, la profondeur de ses eaux et la ràpidité de son courant l’ont fait appeler par les Français la Grande-Rivière, comme aussi les Espagnols l’ont appelé Rio Grande (1). Ce n’est pas néanmoins le seu]
(1) Les Espagnols l’appelalent Rio Grande del Espiritu Santo—Rio de Chuchaqua—Rio de la Culuta—Rio de la Polisada, etc,
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nom qui ait été donné à ce magnifique fleuve. On sait que les indigènes Fappelaient « Micos, le roi des rivières, ou encore Meschacébé, de Mescha (grande), et sibi ou sippi (eau, rivière). D'autres nations le désignaient sous le nom de Okimo-Chitto, Le grand passage de l'eau.
Du Pratz, dans ses mémoires ( Voyages à travers l’ Amerique}, dit que l’origine du nom de Mississipi vient de Meack-Chasepi, Le vieux père des eaux. Les Français l’ont successivement appelé Rivière Saint-Louis, Rivière Col bert, etc., mais le mot Mississipi a enfin prévalu. |
Nous nous reprocherions de ne pas reproduire ici, pour la satisfaction des lecteurs, les notes de M. l’abbé Richard à MM. les directeurs de l'Association pour la Propagation de la Foi à Paris (Annales 1827, tôme II, p. 123, tome III, p. 337) : « J'ai découvert son tombeau, dit-il en parlant du R. P. Marquette, en 1821, à l'entrée de la rivière qui porte son nom, Où il est mort à son retour du Mississipi… Je ne visitai la mission de Saint-Ignace (vulgo l'Arbre-Croche) que des yeux, le vent et les vagues étant trop forts pour nous permettre d'aborder, J'avais visité l’Arbre-Croche en
1799. Je n'avais trouvé qu'un seul sauvage baptisé, âgé de soixante-cinq ans. Ce n’est point à la mission de Saint-Ignace ou Arbre:
Croche qu'est le tombeau du Père Marquette, mais à l’entrée de la ivière qui porte sôn nom, quarante-cinq lieues plus au sud que l’Arbre- Croche... »
Le même écrivait à M. Le Saulnier, curé de Montréal, en 1821:
« C’est de la Rivière-au-Père-Marquette que je vous écris. Cela doit suffire pour vous rendré ma lettre intéressante. Il ÿ a ici une dizaine de familles de la nation des Ottawas où Courtes- Oreilles. Je les ai fait demander pour m'informer d’eux où avait été enterré ce missionnaire de la Compagnie de Jésus, célèbre parce que le premier des Européens, il a remonté le Mississipi, en 1674, et l'embouchure du Missouri; mais plus célèbre encore pour avoit fondé la mission de Michillimakinac et celle de l’Arbre-Croche, connue sous le nom de mission de Saint-Ignace, et avoir ainsi préparé à plusieurs nations indiennes la voie pour arriver à la connaissance de l'Evangile.
« Les indiens Ottawas m'ont conduit à l’endroit où la rivière sortait, en 1675, lorsque le
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Père Marquette y est entré, le 8 mai, et y est mort, le 9 mai. Elle sort au moins trois mille pieds plus haut ou ÿlus au sud (car le lac Michigan décharge, depuis bien des siècles, ses ea x, par le détroit de Michillimakinae, dans le lac Huron), entre deux caps qui ont plus de soixante pieds de haut, et qui paraissent avoir été séparés par l'effort combiné des ouragans et des vagues. Le lieu qu’ils m'ont désigné est à environ deux cent quarante pieds du bord actuel du lac Michigan, sur la rive au sud de l’ancien lit de la rivière qui porte le nom du Père Marquette, mais aujoud’hui réellement au nord de la présente, à deux mille huit cents pieds de la rivière actuelle ; car il est certain qu’elle changea son cours peu de semaines après, comme par respect pour les restes précieux du saint homme. C’est la remarque des voyageurs, même protestants, qui l'ont consignée dans les récits qu’ils ont publiés de leurs voyages, et le fait est confirmé par la tradition qui à été conservée jusqu’à ce jour parmi les aneiens du pays. J’x ai planté une croix... Le dimanche suivant, j'ai célébré les saints mystères sous une tente à l'embouchure actuelle de la rivière ; et, l'après-midi, nous sommes
allé en procession, de l'autel érigé le matin pour la messe, cinquante personnes, deux à deux, anglais, canadiens, sauvages, sur une basse grève de sable bien unie, le long du lac, en chantant les litanies de la Sainte-Vierge, à la croix plantée sur le tombeau du P. Marquette. Vous vous imaginez bien qu'il était aisé d’être éloquent dans ce lieu désert et sur le tombeau d’un missionnaire auquel la tradition du pays attribue des miracles... » (1)
(1) M. L'abbé Bichard, Gabriel, qui fut au Détroit un sdmirable modèle du missionnaire e’ du pasteur, naquit à Saintes, dans la Saintonge, le 15 octobre, 1767. Il était, par sa mère, parent avec l: grand Evêque de Meaux, Bossuet, Du séminaire d’Angrs, où il entra, eu 1784, et prit les ordres en 1735, il prssa à Paris où il fut élevé à la prêtrise en 1791, Les jours mauvais s'étant levés sur l'Eglise, M. Emery, supérierr de la maison de Saint-Sulpice, jugea à proros de l’envoyer, en 1792, aux Etats-Unis, où il débarqua au mois de f“écermbre, L'année suivante, M. Richard fut envoyé aux {Illinois et, en 1798, Mgr. Caroll lui donna le soin des miss‘ons du Michigan. En 1830, il était Vicaire-Général âe C acinnati. Il fut treute-cinq ans chargé de la mission de Mich llimakinac, faisant toutefois sa résidence au Détroit. Plusieurs conversions consolèrent la foi du pieux Sulpicien. Les Indiens, de leur côté, lui donnèrent toute <onfiance. M, Richard embrassait avec joie les espérances que ces heureux suecès lui permettaient de concevoir, lorsque (1812) la guerre éclata entre l'Angleterre et les Etats-Unis, Il fut fait prisonnier à Malden, et sa captivité dura jusqu’à la paix. En 1823, cet actif missionnaire fut élu représentant au eongrès des Etats-Unis, C’est jusqu’à pré-
Ce passage explique les contradictions que l'on rencontre dans les récits des divers écrivains qui se sont occupés des courses apostoliques et surtout du lieu de la mort du célèbre Jésuite. Les uns disent : «Il fut enterré sur les bords d’une rivière qui a longtemps porté son nom »; d’autres ajoutent : «Il fut inhumé sur les bords d’une rivière qui porte son nom. » (8park’s Life of Marquette.)
sent le seul prêtre catholique qui ait été appelé à pareil honneur, Son élection causa une grinde joie aux catholiques du Michigan. En 1827, son mandat étant expiré, l’abbé ne fut pas réélu, mais il fut renvoyé en prison pour p’avoir pas payé une amende de Æ300 à laquelle les tribu: riäux civils l'avaient condamné pour avoir osé fulminer, de la part de l’Evêque; une excommunication contre une personne qui avait encouru les sévérités de l'Eglise. Enfin; accablé de travaux et d'émotions douloureuses, pendant que l'épidémie décimait so troupeau, M. Richard fut enlevé par le choléra, le 9 septembre 1832, Il avait employé quarante-un ans au service de Dieu, dans l'Eglise des Etats-Unis: