ACTE II, SCÈNE III
NADIA
J'entends ! Il n'y a alors que les honnêtes gens.. qui en portent!
HORTENSE
Mais du tout... et souvent même... au contraire...
NADIA
C'est un drôle de pays que le vôtre ! hortense, vivement.
Enfin le mari que ma mère a choisi est un financier ; c'est à dire un homme qui a beaucoup de ces petites médailles! Et celui que je choisirais moi... est un jeune officier... c'est-à-dire quelqu'un qui en a bien peu... mais je l'aime !
NADIA
D'amour?...
Oui.
NADIA
Comme Zilia... Je sais ce que c'est... et il t'a embrassée ?
hortense, vivement.
Moi !... par exemple)!
nadia, froidement.
Là-bas c'était l'usage! (Naïvement.) Ce n'est donc pas comme cela... ici?
hortense, baissant les yeux.
Je ne crois pas !... Il venait souvent chez ma
mère... à nos soirées... à nos bals... mais jamais
il n'aurait osé élever les yeux jusqu'à moi... et il
ne se doute même pas que je pense à lui.
NADIA
Alors, il faut le lui dire, et tout de suite.
hortense, vivement.
L'honneur le défend ! une jeune fille ne peut pas avouer à quelqu'un, qu'elle l'aime !..
NADIA
Eh bien !.. je lui dirai pour toi !
hortense.
Garde-t'en bien. Et si tulevoyais, au contraire..
NADIA
Je le connais donc?
HORTENSE
Mais sans doute... abord de ce bâtiment qu'il commandait...
NADIA
D'Esterville !
hortense, à voix basse.
Lui-même! (A mi-voix.) l\ est bien... n'est-ce pas?
NADIA
Tu as raison! et je serais ingrate, si je n'étais pas de ton avis. Charles, ton frère, était sur le jflisseau-amiral avec Simoun, un prêtre de Brama nu M. de Labourdonnaye avait nommé son domestique, une dignité de ce pays , tandis que mun père et moi, nous étions sur un bâtiment
plus petit avec d'Esterville, qui ne s'occupait que de moi !
hortense, étonnée.
En vérité !
NADIA
Il me regardait toute la journée... attentif à deviner mes moindres volontés.
hortense, avec jalousie.
Et cela ne te semblait pas singulier ?
NADIA
Mais non ! c'était comme ça dans la pagode !.. et même un jour, que mon père n'était pas là... il se mit en silence à genoux devantmoi... hortense.
Est-il possible !..
NADIA
Dame!., comme tout le monde... rdans la pagode!..
hortense, à part.
Ah! c'est indigne ! {Haut.) Et qu'a-t-il ajouté? que vous a-t-il dit?
NADIA
Rien. Mon père rentrait dans ce moment! mais depuis trois jours que nous sommes arrivés... il vient souvent ici...
hortense.
C'est vrai. (A part.) et je croyais que c'était pour moi !
NADIA
Il est si affectueux... si bon... enfin, il a l'air si
aimable... que tu as bien raison de l'aimer... de
l'aimer comme Zilia... n'est-ce pas... d'amour...
hortense.
Et toi?
NADIA
Moi...
hortense.
Tu n'y penses pas?
NADIA
Jamais...
hortense, l'embrassant vivement.
Ah!..
nadia, étonnée.
Qu'a-t-elle donc?., elle se trompe !..
HORTENSE
Vaudeville de Voltaire citez Ninon.
Ali ! pardonne ce mouvement A mon bonheur, a ma franchise !
N IDJ V.
Mon cœur en est reconnaissant, Mais je crains fort quelque méprise, Ce baiser n'était pas pour moi!
Ou du moins j'ai cru le comprendre !
(Voyant d'Esterville qui / aroUà la porte dufond.) Mais ô bonheur!... c'est lui... je croi !
(Bas à Horltnse.) No crains rien! .. je .vais le lui rendre ! hortense. la rdenant à voix basse.
Garde -t'en bien 1
Les précédents, D'ESTERVILLE.
nadja, à d'Esterville qui salue respectueusement.
Eh! mon Dieu !... comme tu as l'air triste.
hortense, bas à Nadja. Il ne faut pas le tutoyer.,, il faut lui dire vous.
NADJA.
Il est seul !
hortense, bas.
N'importe !
NADIA
Et il faut lui parler... comme s'il était plusieurs P
HORTENSE
Sans doute. (Haut.) Oui, monsieur le capitaine, j'ai remarqué, ainsi que Nadja, un air sombre qui ne vous est pas habituel.
d'esterville.
Ah ! c'est que tout m'accable à la fois, Mademoiselle. Mon père ne m'avait laissé pour tout espoir de fortune qu'un procès qui durait depuis dix ans, et ce procès... je viens de l'apprendre... ce matin...
hortense, avec intérêt.
Eh bien...
d'esterville.
Air : Quel art plus noble et -plu) sublime. (Visite a Bedlam.) Je l'ai perdu !... quelle infamie !
Je l'ai perdu complètement !
NADJA.
Qu'est-ce qu'un procès, je vous prie ?
d'esterville.
Un procès ! mais c'est un tourment Le plus grand qu'on puisse connaître!
C'est un supplice continu !...
nadja, lui prenant la main. Ah! quel bonheur!... vous devez Être Bien coûtent de l'avoir perdu !
d'esterville.
Ah ! si ce n'était que cela!., mais un coup plus terrible pour moi... dans ce moment du moins... là peine arrivé, je reçois de l'amirauté l'ordre de me rembarquer... je pars cette nuit... à bord de l'Atalante.
hortense, à part.
0 ciel !...
d'esterville.
Je ne pourrai même pas assister ce soir au bal auquel monsieur de Géronval m'avait invité... ni aux fêles qui se préparent... i! faut m'éloigner de Bordeaux... (Regardant Nadja.) dans le temps où j'aurais eu le plus de plaisir à y rester.
hortense, à part et montrant Nadja.
C'est elle qu'il regarde.
d'esterville.
Je fais voile pour la Martinique', (.1 Hurleuse qui
vient de se laisser tomber dans un fauteuil.) où madame la duchesse votre mère a une partie de sa famille, et je venais avant mon départ lui demander ses ordres... (// fait quelques pas vers la porte à gauche, qui est celle de l'appartement de la duchesse, et voyant Hortense assise qui lui tourne le dos, il dit à Nadja.) Ah ! Nadja ! vous ne refuserez pas ce bouquet ?..
NADJA.
Il est pour moi?..
d'esterville.
C'est un dernier souvenir... quelques-unes de
ces fleurs que vous aimez tant.
ENSEMBLE
Air: D'untrouble inconnu. (Lestocq, acte n, scène v
hortense, regardant d'Esterville.
D'un trouble inconnu Son cœur est ému!
Près d'elle, je voi
Son émoi !
Son front a rougi, Il a tressailli !
Voyons, observons tout d'ici !
nadja, regardant Hortense.
D'un trouble inconnu Son cœur est ému !
Mais je l'ai juré, moi,
Je' doi Pour elle et pour lui Me faire, aujourd'hui, Leur interprète et leur appui !
d'esterville, regardant Nadja.
D'un trouble inconnu Son cœur est ému !
Son cœur est, je le voi,
Pour moi !
Oui, j'ai réussi Tout me dit ici
Que si J'aime, je plais aussi !
(Bas à Nadja.) Prenez garde... observez la rose du milieu Mon sort est dans vos mains... adieu... nadja, étonnée.
Comment!
d'esterville.
Adieu ' ENSEMBLE.
D'un trouble inconnu ! etc.
(D'Esterville sort par la porte à gauche.)