SI
Raguse. C’est lui encore qui m’a placé sur les bancs de la Chambre haute des Pairs (I). J'ai reçu des marques d’estime, aucune de munificence ; et les Bourbons m’avaient bien jugé : la sympathie a plus d’empire sur mon cœur que la gratitude. Ai-je été en reste avec eux? Je leur ai sacrifié plus que la vie.
Telle était ma position à la Cour de Charles X. Traité par ce monarque avec cette bienveillance qui caractérisait ses moindres paroles, je ne hantais guère le château hors des devoirs de mon service. Je ne sache pas que l’on ait jamais dit que j’eusse été appelé à donner un conseil, à prendre part à une délibération. Les projets, les plans du gouvernement m’étaient tout-à-fait inconnus. Le roi savait pouvoir compter sur ma fidélité; au jour du danger il m’a demandé d’agir ; c’est à d’autres qu’il avait demandé de le conseiller.
( Suit l’historique des événements de 1 830, où le duc de Raguse n’a pas de peine à se montrer tel qu’il a été réellement, résigné à la fatalité que lui faisaient les circonstances, inutilement prévoyant, humain autant qu’il a pu l’être sans manquer à son devoir militaire, toujours brave, et désormais invariablement fidèle) ; le duc do Raguse termine ainsi son récit :
« J’ai voulu démontrer que tout, dans ces deux cruelles journées, a été imprévu, forcé; j’ai voulu faire jaillir cette vérité bien constante que, de mon côté, il n’y a eu ni prévision ni sévérité. (Le duc de Raguse entend dire ici qu’il n’avait pas prévu les ordonnances, occasion ou cause de l’insurrection de 1830). Je n’entends pas ici récuser la part que j’ai été obligé d’accepter dans les événements des 28 et 29 juillet, ce serait une lâcheté ; je déclare seulement qu’il était impossible d’agir autrement que je n'ai fait. Un autre eût fait plus dans l’intérêt mal entendu de la Cour ; personne n’eût pu faire moins contre la population parisienne.
Le résultat, quant à ce qui me concerne, ne l’atteste-t-il pas? Les feuilles publiques ont raconté l’accueil que me fit, le 29,
II) C’est l.ouis XVI 11 et non l’Empereur, qui a nommé Murmont Pair de France.
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S. A. R. Monseigneur le duc d’Angoulème (1); j'ai dû oublier, quoique un injusle reproche soit bien sensible après un si cruel dévouement.
Et la Cour, de quels reproches ne me chargea-t-elle pas ? Ce n'est que près du roi, juge plus équitable, parce qu’il fut abusé lui-même, que j’ai trouvé des paroles de consolation et d’encouragement ; et je le déclare ici, quelque tort que puisse faire cette protestation à ma défense, Charles X avait des intentions pures, il voulait le bonheur de son peuple; déjà quelques voix éloquentes ont proclamé cette vérité à notre double tribune, et -cette vérité sera reconnue par l’impartiale histoire.
Pour moi, qu’elle me juge!.... Par deux fois j’ai sacrifié tout ce que l'homme a de cher et de sacré à la rigide exécution de ce que j’ai cru mon devoir.
Éloigné de ma patrie que j'aime, incertain de tout avenir, je n'ai plus d’appui, de consolation que la voix de ma conscience. Mais cette voix du moins me rassure et me crie que je n'ai pu faillir en servant mon roi.
Mahmont, duc de Raguse.
Vie et Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, (sans nom d’auteur), 1 vol. in-12. Paris, 1830.
Cet opuscule, publié dans l’elTervosccuce des passions de 1830, se compose d’une biographie du maréchal-duc, suivie de nombreux extraits de divers ouvrages, mémoires, articles, etc. Nous n’avons pas besoin do dire que le duc de Raguse est fort maltraité dans cet écrit , qui toutefois manque souvent son but par son défaut do mesure.
<l) On racontait eu 1830 que le due d'Angoulème, entre autres paroles offensantes, avait dit au duc de Kaguse : «Kou$ nous avez traités comme F autre ; vous
êtes un traitre » 11 est juste de rappeler que le duc d’Angoulème a fait des
excuses au maréchal, et que le roi Charles X a noblement réparé l'injure dont son lils s’était rendu coupable dans un moment d’extrême emportement.
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Les Trahisons de 1814, par Dineur, administrateur de l’ancien département de Rhin-et-Sloselle, in-8°, de 48 pages. Paris, juin 1834.
Nous reproduisons ici quelques passages do cette brochure , qui n’est plus dans le commerce , qu’on ne trouve même pas à la Bibliothèque Impériale, et dont un hasard obligeant a fait venir un exemplaire entre nos mains.
Selon M. Dineur, la trahison do Marmont remonte aux derniers jours de l’année 1813. A cette époque, le maréchal Marmont , placé avec son corps de Spire à Coblentz , a trompé l'Empereur sur la présence de l’arméo russe aux bords du Rhin, qu’elle s’apprêtait à franchir pour entrer en Franco. A la même époque et quelques jours avant l’invasion, il est venu à Coblentz pour ordonner le mouvement de retraite do son corps ; il a désarmé devant la Lahn, par où l’ennemi pénétra en France de ce côté, tous » les points fortifiés par lesquels on aurait pu s’opposer à son passage; il n’a pas laissé un obstacle, pas une force de défense devant l’invasion.
« ... Pourquoi le maréchal Marmont abandonnait-il à l’ennemi les dix-huit lieues du Rhin confiées à son armée? Pourquoi les avaitril quittées partout au même instant, trois jours avant le passage de l’ennemi, sans être aucunement attaqué? Enfin, pourquoi, s’il savait, avant de se retirer, comme on ne peut le révoquer en doute, le mouvement prochain des Russes, le laissat-il ignorera l’Empereur, le trompa-t-il dans ses rapports, ne l’informa-t-il pas même de sa retraita?... Les Russes, les Prussiens, lesHessois, les Bavarois avaient déjà franchi notre frontière, que le maréchal Macdonald, ainsi tourné, tenait toujours et défendait la rive du Rhin depuis la Nette, près de Coblentz, jusqu’à Cologne et Juliers. Ce ne fut que plus de quinze jours après l’invasion, et à la dernière extrémité, que le maréchal Macdonald se
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retira, ayant derrière lui le débordement des armées que je viens de citer, et devant lui celles de Suède et de Germanie. Sa position était devenue des plus critiques. Il s’en est expliqué avec franchise. On lui a entendu dire bien des fois, qu’il n’avait quitté le Rhin que parce que sa droite avait été entièrement dégarnie. C’était celle abandonnée par Marmont. Si l’on avait donné à Marmont l’ordre de se retirer devant l’ennemi avant d’en être attaqué, assurément le maréchal Macdonald l’aurait également reçu... »
Nous laissons à M. Dineur la responsabilité do ces assertions. Voici d’autres particularités.
Selon l’auteur de la brochure que nous citons, retarder seulement l’entrée des étrangers on France , c'était poutôtro la prévenir et dissiper la coalition : car il y avait dès-lors, entre l’Angleterre et l’Autriche notamment, sur le but de la guerre, des dissidences qui ont éclaté deux mois après l’invasion. A ce sujet, l’auteur se rappelle avoir lu, en mars 1814, dans la Gazette de Liège , les lignes suivantes, textuellement traduites en français:
« Lord Castel reagh ayant demandé à l’empereur d’Autriche son consentement pour détrôner l’Empereur Napoléon, la réponse de François II avait été celle-ci : « Qu’il ne consentirait jamais à ce que son gendre cessât de régner en France; que sa volonté sur ce point était absolue. » — Et alors, l’Angleterre fut obligée d’avouer publiquement qu’elle avait dù céder à cette volonté, qui était inflexible, parce que ce monarque, par un seul mouvement de cent mille hommes, pouvait faire changer les destins, et qu’en conséquence l’Angleterre avait dù laisser continuer les négociations de paix à Châtillon. »
M. Dineur, qui ne s’en tenait pas à ses fonctions civiles, avait été fait prisonnior. Placé au milieu des étrangers, il assistait à leurs impressions durant la guerre de 1814.
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Le 6 février, on vint lui dire : « On va bientôt faire la paix avec Napoléon , qui probablement gardera le pays de la rive gauche du Rhin. » Un autre jour, des militaires prussiens qui revenaient blessés, disaient avec désespoir que leurs camarades « ne reverraient plus leur patrie, qu’ils mourraient tous on France. » Ce qui suit est plus significatif, et nous montre le contre coup parmi les alliés des mouvements de l’Empereur dans les derniers jours de mars.
« Mais ce qui nous continua dans l'idée que la coalition a\ait éprouvé de grandes pertes, dit M. Dineur rappelant ses souvenirs de prisonnier en Prusse, ce fut de voir arriver inopinément des ordres expédiés du quartier-général de l’empereur de Russie et du roi de Prusse, datés de Vitry-le-Français et portant l’injonction à tout ce qui était sur les derrières, d'évacuer la France sur-le-champ. Les ordres annonçaient formellement que toutes les armées étrangères allaient se retirer de l’autre côté du Rhin ; leurs administrations militaires et autres, même celle de Justus Grumer, devaient immédiatement repasser le Rhin; on avait déjà emballé tous les papiers ; c’était chez eux une désolation générale. »
Ainsi le mouvement de l'Empereur sur Saiut-Dizier et sur les derrières dos armées envahissantes , avait bien produit l'effet qu'en attendait le grand capitaine : les armées envahissantes s’étaient décidées à battre en retraite et elles allaient évacuer le territoire français. Nous savons pourquoi cotte marche rétrograde ne s’est pas olîectuée : les souverains alliés ont été appelés sur Paris par les conspirateurs, qui promettaient de leur livrer la capitale de la Franco.
Revenons à notre auteur. Selon M. Dineur, ce fut Marmont qui provoqua chez les alliés ce changement de
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résolution, et les U avait
^r^è:^:.e»-reu,^cali»nsel le récit de M. Dîneur
avaient été expédiés de > ^ *3 mars révacuation comraen-
nuit du 21 au 2- mars w rendall, déguisé en Plaçait à s’exécuter. Le 24, Ma déguisement.
s«,is, «.l,rcsteS«n,»r»M«...Vmc,,s des détails certains. Lancelot, cultivateurs
Marmont était descendu che J » ^ de ^ habite et
au village de Soudéde^ d- ^ aussi son cheval tout
de scs insignes de marccba , . ^ ^ caatpttlld de paysan,
équipé, pour prendre ™ une heure avant la pointe du
Puis, il pria ces deux cuUi - avant-postes, voulant
j0U1, de lecondmre ans .M ^ ^ Ayanl dépassé la .s’assurer, «-,11 cuUivateurs lld firent observer qu il y ligne françaist , ces ueu. vedettes ennemies
avait danger à aller plus loin, parce q« »- >£« v0US
étaient en face. « Vous vous trompez, seul le
pouvez vous en retourner, je saurai < é d’ètre ainsi
Image. » 11 ne revint plus! Ces culUvateurs, étonnés^d e ^ ^ renvoyés, eurent la curiosité de le suivre t urenl
proche, les vedettes lorsque
donc malgré son déguisement . Le I . mit sous
survint vers lui tout le poste avancé de l'ennemi qui se « les armes pour laisser passer le maréchal ainsi ras une heure après, les troupes que Marmont avait abandonné* se .trouvèrent attaquées par les Russes, qui sempareren ^ »
de Soudé-le-ürand, où un piquet de cavalerie russe se „
avec précipitation directement sur la maison des deux cultivateurs, quittée par Marmont à peine depuis une heure ; ces cavaliers y prirent, comme butin, l'habit, le chapeau et le cheval tout équipé, que le maréchal avait laissés chez ces deux cultivateurs, lesquels peuvent encore déclarer que les Russes venus chez eux étaient si bien aux ordres de Marmont, que ces mêmes Russes lui ont aussitôt remis son habit, son chapeau et son cheval, avec lesquels il reparut et revint se mettre, à quelques lieues en avant de Vitry, à la tête de l'armée française qui ignorait d’où il venait... »
Que faut-il penser de ce récit? Nous répondrons à cotte question par une observation générale.
Un fait a été depuis longtemps constaté : c’est qu’aux époques grandes, héroïques, populaires, comme celle do l’Empire, où tout ce qu’il y a d’imagination chez les hommes s’est ébranlé au spectaclo de tous les prodiges et do toutes les vicissitudes, l’histoire ne suffit pas , il faut encore la légende, des récits vagues, incertains, naïfs, tels qu’il s’en échappe des bivouacs, des chaumières, des ateliers, des souvenirs, des illusions, des colères, des tendresses, de l’Ame émue de tout un peuple.
Or, la légende n’est pas toujours réelle ; mais presque toujours elle est vraie; quand elle accuse, elle peut manquer d’habileté, elle no manque pas de justice ; elle peut so tromper sur la détermination de l’acte incriminé; le crime peut être imaginaire; la culpabilité ne l’est pas.
Le récit de M. Dineur est une de cçs légendes par lesquelles le peuple s’est expliqué ce qui est inexplicable, c’est à savoir pourquoi la France qui voulait maintenir l’Empire, et l'Europe qui avait intérêt à le conserver, ont l’une et l’autre détruit et laissé tomber l’Empire. À des événements en contradiction avec toutes les données d’un temps la saine logique du peuple ne peut 'supposer que
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des causes tout-à-fait anormales , des trahisons , des crimes particuliers.
Nous trouvons dans une bibliographie la mention suivante , dont nous ne garantissons pas la vérité : « M. Dineur a reçu pour sa brochure des lettres de félicitation de M. Doazan , préfet de Rhin-et-Moselle en 1814, de M. le comte Muraire, ancien président de la Cour de cassation, de la reine Hortense, du prince do Canino; dans une de ces lettres, celle de M. Muraire, on lit cette phrase, répétée en des termes équivalents dans la lettro du prince de Canino : « La France et l’histoire doivent vous tenir compte de cette terrible, mais instructive révélation .... »
Le maréchal Marmont, d'après la Galerie des Contemporains illustres, par un homme de rien, in-12. Paris, 1843.
Cette élégante biographie pout être considérée comme une apologie. L’auteur l’a composée alors que le maréchal vivait encore , exilé et malheureux. La pitié , le respect pour l’infortune ont inspiré le biographe ; si l’indulgence produite par de pareils sentiments avait besoin d’ôtre excusée , nous dirions qu’en 1843 on no prévoyait pas tout ce que Marmont mettrait dans ses Mémoires posthumes de calomnies, do vengeances et d’orgueilleuse obstination.
Mais l’auteur de cette biographie ne s’est pas contenté de ne pas sévir contre un homme malheureux : il semble avoir consenti à accepter les faits tels qu’ils ont dû lui être livrés par des amis du maréchal. Si Marmont luimômo avait iuformé son biographe de 1843, il n’aurait pas mieux arrangé les événements de son histoire.
Ainsi, d’après le biographe , quand Marmont livra la
bataille de Salamanque ou des Arapilès (22 juillet 1842) , le roi Joseph lui avait répondu « que l’envoi de tout renfort était impossible » et lui avait « ordonné de livrer bataille » (p. 47). Ce qui n’est pas exact: tout au contraire, le roi Joseph avait promis l’envoi de renforts et commandé d’attendre, pour livrer bataille , l’arrivée de ces renforts promis , annoncés, et déjà expédiés.
Ainsi encore, d’après le biographe, au 30 mars 484 4, Marmont reçut, avant de l’avoir demandée, l’autorisation de traiter avec l’ennemi (p. 25). Or, nous avons vu que cette autorisation avait été demandéeUiant d’étre reçue.
Dans le récit de la défection d’Essonne, tout est à l’avantage de Marmont. Il n’y est pas même fait mention de la correspondance du maréchal avec le prince de Schwartzenberg, correspondance contenant le traité de défection. Ce sont les généraux du 6e corps qui ont tout fait en l’absence du maréchal, sans ses ordres et contre ses ordres. Marmont est donc innocent? Sans doute. Toutefois le biographe lui fait une part de culpabilité , et voici comment : Marmont avait appris le mouvement de défection , quand il était temps encore pour l’arrêter. Or, en l’apprenant, il avait voulu tour-à-lour se brûler la cervelle et courir au-devant du 6e corps non encore arrivé à Versailles pour le faire revenir à son poste. Mais il n’on a rien fait, après s’être entretenu , un moment, avec les souverains alliés : « Tel est, dit le biographe , le fait qui pèsera sur la mémoire du duc de Raguse ; par son inaction, son silence et sos actes postérieurs, il a assumé sur lui toute la responsabilité de la défection des chefs du 6e corps , etc. » Aussi , ajoute-t-il , non sans beaucoup de logique, à la suite de ce récit : « Il est impossiblo de voir dans ces fluctuations de Marmont le caractère d’une trahison préméditée. » (P. 30-32.)
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Nous négligeons de relever d’autres inexactitudes moins importantes.
Toutefois, on trouve dans cette biographie un passage où parle la sévère justice. L’auteur réprésentc le duc de Raguse triomphant aux beaux jours delà Restauration :
« C’est surtout, dit-il, cette partie de la carrière du duc de Raguse qui justifie le mol de Napoléon sur lui : Im vanité qui a I lerdu Mar mont. On eût dit, en effet, à celte époque, que le maréchal avait conquis tous ses grades à Coblentz. Oubliant tout son passé, hormis sa naissance patricienne, enivré de ses liaisons de cour et d’aristocratie, on le voyait se pavaner dans les salons les plus hostiles à nos souvenirs nationaux, écouter de sangfroid certaine duchesse du faubourg Saint-Germain foulant aux pieds la gloire de l'Empire et se livrant aux philippiques les plus fougueuses contre cette canaille bonapartiste qui avait prétendu faire la loi à l'Europe. L'ex-aide-de-camp du général en chef de l’armée d’Italie, devenu chevalier du Saint-Esprit, souriait gracieusement à ces invectives, comme si ce n’était pas aussi sa gloire à lui que l’on outrageait. En le voyant déroger ainsi, une femme du monde se rencontrait déjà avec Napoléon, car elle disait de lui : «Marmont. c'est la dignité sacrifiée à la vanité. » (P. 32—33.)
Est-il nécessaire de dire ici le nom de l’auteur de cette biographie? Un homme de rien! sous ce voile plus provoquant encore que modeste, l’estime du public a découvert, depuis plusieurs années déjà, un écrivain d’un mérite très-distingué : M. Louis de Loménie.
S'otice biographique sur le Maréchal Marmont, duc de Raguse, par M. Lapérouse, in-8°. Chàlillon-sur-Seine, 181S2.
M. Lapérouse est ud de ceux qui ont prononcé des discours sur la tombe du maréchal Marmont, et cette
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Notice a été publiée quelques jours avant la cérémonie funèbre , pour rappeler aux habitants de Châtillon-sur- •Seine les litres du duc de Raguse à la reconnaissance do ses compatriotes. C’est assez dire qu’on trouve surtout dans cet écrit une apologie. Mais si nous nous en tenions à ces mots, nous n’exprimerions pas suflisamment ce que l’on doit d’attention à cet opuscule, remarquable par l'élévation des pensées, l’honnétcté exquise des sentiments, la parfaite harmonie delà composition. M. Lapérouse s’honore d’avoir été l’ami du maréchal duc de Raguse ; nous ne savons pas de plus solide argument de justification que l'amitié hautement avouée d’un de ces hommes qui joignent à la distinction de l’esprit la distinction du cœur. L’amitié des gens de bien est presque toujours infaillible , et elle le serait toujours si les âmes généreuses pouvaient conserver leur perspicacité lorsqu’elles ont à juger le malheur ; mais alors , elles ne jugent pas, elles cèdent à la pitié , à leur répugnance naturelle pour les brutalités du vulgaire, au besoin de venir en aide à ceux que tout accable et abandonne. L’exil , les longues souffrances de M. de Raguse, c’est là ce qui a troublé, ce nous semble, le discernement de M. Lapérouse. Cet écrivain n’examine pas ou plutôt il ne contrôle pas les récits qui lui ont été faits ; dans sa préoccupation de fidélité à l’infortune , il ne saurait mettre en doute la véracité de l’homme qui s’est confié à lui. Nous ne discuterons pas avec l’auteur de cette Notice ; nous respectons trop pour cela le sentiment qui l’a inspiré. Mais nous lui ferons quelques emprunts.
M. Lapérouse apprécie ainsi les entreprises industrielles du duc de Raguse et ses qualités privées les plus aimables; il est bien entendu qu’on va lire des éloges aux
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quels , pour nous, il y aurait çh et là quelque chose à retrancher.
Le maréchal Marmont n’était pas seulement un homme (le guerre plein d’expérience, un homme d'Élat distingué, c’était encore un grand citoyen. Le temps qu’il ne donnait pas aux affaires publiques, il le consacrait à son pays natal; un attrait puissant le ramenait sans cesse à Châtillon, objet de sa constante et filiale affection, et cette ville devint pour lui, pendant la paix, l’objet d’un intérêt tout spécial. Il voulut y donner le salutaire exemple d’un homme qui, placé dans une position élevée, utilise sa fortune et ses loisirs au profit de la prospérité agricole et industrielle de son pays.
Dès l’année 4814, il se complut à augmenter et embellir l’habitation de ses pères, connue sous le nom du Chdtelot, située à l’une des extrémités de la ville et rebâtie au xvc siècle par le chancelier Rolin (1). En même temps que le duc de Raguso, par de nouvelles constructions, en faisait une élégante demeure, il y ajoutait, au prix des plus grands sacrifices, toutes les propriétés morcelées qui l’environnaient et qui, sous son habile direction, ont formé le parc magnifique, dessiné avec tant de goût et traversé sur une longueur de plus de trois kilomètres par les belles eaux de la Seine et de la Dwi réunies. C’est là qu’il venait se dérober, autant que ses devoirs publics le lui permettaient, aux sujétions de son rang, cherchant son bonheur dans l’affection de ses compatriotes et dans le bien-être qu’il répandait autour de lui. C’est là que, joignant la plus touchante simplicité à sa magnificence habituelle, il se reposait de ses longues fatigues au milieu de la société des personnes du pays qu’il admettait dans son intimité, et souvent environné des hommes les plus illustres dans la guerre, dans les sciences, dans les lettres, qui venaient partager momentanément avec lui les douceurs
(t) Ce n’est pas au Ch&telot que le maréchal est né, c’est dans la maison située rue de l’Orme, entre la petite rue de l’Orme et la rue derrière la Prison, habitée aujourd’hui par H. Beauvais. (Note de M. l.apérouse.i
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de sa retraite. Il avait reçu plusieurs fois, chez son père, Bonaparte, lorsque celui-ci, encore simple officier d’artillerie, venait du siège de Toulon, ou lorsque, fait général, il allait prendre le commandement de l’armée d’Italie. C’est au devant de cette maison paternelle qu’il avait, en 1796, exposé aux regards de la population cliâtillonnaise, heureuse et fière de ses premiers succès, les trente-cinq drapeaux pris à l’ennemi qu’il était chargé de porter au Directoire.
Quand, dans le cours de ses campagnes, il lui était possible de prendre quelques moments de repos, il venait les passer au milieu de sa famille, et chacun de ses retours était célébré par des réjouissances publiques.
Après la funeste journée des Arapilès, en 1 Kl 2, il était venu à Châtillon rétablir sa santé altérée et soigner les graves blessures dont il était couvert, et il n’avait jamais oublié les témoignages d'intérêt qui l’avaient accueilli à son arrivée. En 1814, il avait fait les honneurs de son habitation au comte d’Artois, qui régna depuis sous le nom de Charles X. Tant de souvenirs ne faisaient qu’augmenter sa prédilection pour sa ville natale. Aussi, était-il constamment préoccupé de tout ce qui se rattachait à sa prospérité. Que de fois nous l’avons vu, désireux de répandre dans la jeunesse une émulation salutaire, visiter l’école mutuelle, dont il avait fait les premiers frais et qu’il subventionnait, assister aux distributions de prix du collège et réunir à sa table les élèves qu’il venait de couronner de ses mains victorieuses. Sa sollicitude s’étendait surtout sur les ouvriers auxquels il procurait des travaux considérables. Il donnait des secours au bureau de bienfaisance ; et, si sa fortune n’eût pas trompé ses projets, il aurait réalisé l’intention qu’il a si souvent exprimée de fonder au collège des chaires pour les sciences, et de créer un hospice pour de vieux militaires invalides. C’est lui qui, en faisant à la ville l’avance des premiers fonds, a rendu possible à l’administration départementale et municipale l'acquisition de la sous-préfecture, de l’hôtel-de-ville , du jardin public et de la place centrale où se tiennent les marchés. C’est à lui que nous devons ce quartier neuf, qu’il a tracé lui-même,
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qui forme aujourd’hui la partie la plus élégante et la plus animée de la ville, lui donne une extension considérable et lui ouvre des communications que les besoins de la circulation réclamaient.
Même dans la retraite, un homme sussi actif que le maréchal n’aurait pu se condamner à l’oisiveté. Il appliqua son esprit novateur et infatigable au développement de l’agriculture et de l’industrie dans son pays, et l’on peut dire qu’il y a ouvert une nouvelle ère de prospérité. Avant lui, la culture y était encore dans l'enfance; il la fit sortir des vieilles routines. Il n’y a pas de nouveaux procédés ou d’instruments aratoires dont il n’ait fait l’essai, pas de méthodes dont il n’ait fait l’expérience. Il réunit à la terre qu'il tenait de sa famille des domaines considérables, où il élevait des troupeaux de l’espèce la plus rare. Il établit dans son parc un haras d’où sortirent les plus belles races. Il y avait aussi fondé des établissements de tous genres : une vermicellerie, une fabrique de sucre indigène, etc., etc. Enfin ces différentes propriétés rurales étaient devenues autant do fermesmodèles où nos cultivateurs intelligents ont puisé des exemples qui se sont rapidement propagés.
Mais c’est surtout vers l’industrie métallurgique qu’il avait tourné tous ses efforts. 11 y consacra ses principales ressources. Aux anciennes forges qu’il possédait à peu de distance de son habitation, il a substitué cette grande usine à laminoirs qui porte son nom, l’une des premières forges anglaises construites en France, où un si grand nombre d’ouvriers trouvent un utile labeur, et qui a procuré à l’arrondissement de Chàtillon une prospérité commerciale jusque-là sans exemple. En un mot, sous la direction féconde du maréchal, l’agriculture prit parmi nous un essor inconnu; l’industrie des fers fit d’immenses progrès; le pays subit une véritable transformation.
Il est douloureux de dire qu’au lieu de recueillir le fruit de ses vastes conceptions, le duc de Raguse y a trouvé sa ruine, il a eu en cela le sort de la plupart des fondateurs de grandes entreprises. Mais s’il a vu sa fortune s’engloutir dans des dépenses imprévues et dans des expériences trop chèrement payées, il a eu au moins la consolante pensée que tous ses sacrifices n’ont
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pas élé perdus, puisqu’ils ontcontribué à la richesse et à la prospérité de son pays. »
Nous aimons à penser que le duc de Raguse est mort dans des sentiments chrétiens, nonobstant les vengeances posthumes déposées dans ses Mémoires. Voici quelques nobles paroles qui permettent do l'espérer :
« ... Les douceurs de l’hospitalité que le duc de Raguse recevait à l’étranger ne pouvaient effacer dans son cœur le souvenir de la patrie absente, et souvent il reportait ses regards vers la France. Un coin de terre de cette France était particulièrement l'objet de ses regrets : c’était celui où il avait reçu la naissance et laissé la cendre de son père. Ceux qui l’ont vu dans l'exil ne l’ont jamais entendu parler de Chàiillon, sans que le nom du pays natal ne vint mouiller les yeux du vieux guerrier. En 1844 et 1842, il avait entrevu la possibilité de rentrer dans le château paternel ; des négociations auxquelles nous avons pris part avaient été ouvertes à ce .sujet; mais les circonstances vinrent encore celte fois déjouer ses projets et détruire ses espérances. Il nous écrivit alors, à nous qu’il avait initiés à ses vues et qu'il honorait de sa confiance, une lettre qui prouve avec quelle résignation cette âme fortement trempée savait accepter la rigueur de sa destinée :
« J’avais, nous dit-il, rêvé le bonheur de vivre pendant » mes dernières années dans le lieu où je suis né et où j'ai » passé mon enfance, lieu qui, pendant tant d'années, a été » l’objet de mes soins et des préoccupations de mon esprit; » je vois qu’il faut renoncer à cette idée consolante. J’abaisse » beaucoup mes prétentions et les réduirai de manière à mo » persuader que le vœu que je forme sera rempli avec exac- » titude.
» Puisque je ne puis finir ma vie à Châtillon, je désire au » moins que mes restes y reposent après ma mort. M’occuper » d’assurer l’exécution de ce projet, n’a rien qui doive alarmer » votre amitié; mes pensées, dans l’isolement où je vis, sont
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» naturellement tristes et me forcent à envisager ma fin sans » répugnance; et c’est une idée consolante pour moi que de » m’occuper d’un avenir sans limites qui correspondra aux sen- » timents qui ont rempli mon cœur toute ma vie.
» J’ai vu si souvent que des idées arrêtées avec complaisance » pour une époque postérieure à la mort restaient comme non » avenues, par suite de l’obscurité de l'avenir et do cette con- » fiance aveugle qui nous fait ajourner sans cesse les arrange- » ments qui doivent assurer leur exécution, que j’ai cru conve- » nable de m'occuper sur- le- champ de ce dont je vais vous n parler.
» Je désirerais donc que mes restes reposassent à Châtdlon, » et, à cet effet, je voudrais faire construire un caveau destiné » à les recevoir... »
Nous avons rempli avec un scrupule religieux les volontés dont le maréchal avait confié l’exécution à notre dévouement pour lui. Un monument modeste et simple, de forme antique, conforme au plan qu’il en a lui-même dressé, a été construit en pierre de granit tirée des carrières du Morvan, sur un terrain que les membres du conseil municipal, fidèles interprètes des sentiments de leur concitoyen, lui ont concédé gratuitement. Il est érigé dans le cimetière Saint-Vorles, qui renferme les cendres de son père, de sa mère et de plusieurs autres membres de sa famille.
Cette tombe ouverte depuis plusieurs années attendait le dépét qu’elle devait recevoir un jour ; le moment est arrivé où elle va se fermer. Le maréchal allait accomplir, dans quelques mois, sa 78e année. L’âge n’avait apporté aucune altération dans ses traits; il avait conservé ses épais sourcils, son regard perçant, sa figure martiale brunie dans les camps, sa stature imposante. 11 avait applaudi à l’acte énergique du 2 décembre A 854 qui, en délivrant la France de l’anarchie prête à l’envahir, sauvait aussi la civilisation européenne menacée. Mais, à mesure que les années se succédaient, le désir de revoir sa patrie devenait chez lui plus impérieux. Malgré toute la force de son âme, le mal du pays s’empara de lui, et, après quelques jours d’une ma-
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ladie dont les progrès furent rapides, il succomba , le 3 mars 1832, à neuf heures et demie du malin, à Venise, dans le palais Lorédan. Ce guerrier dont le malheur n’avait fait que fortifier le caractère, qui, en 1842, nous écrivait : «J’envisage ma fin sans répugnance » ; ce guerrier vil en effet sa fin s’approcher avec ce courage qui ne l’a jamais abandonné. Il a conservé jusqu’au dernier moment toute sa présence d’esprit, et a expiré avec lo calme du chrétien qui prévoit depuis longtemps le terme de sa vie, et qui accepte avec soumission les décrets de la Providence.
Le duc de Raguse n’avait pas attendu ce moment suprême pour manifester son respect pour le culte de ses pères; on trouve la preuve de ses sentiments dans la relation de son voyage en Palestine. Il exprime ainsi les pensées qu’a fait naître dans son âme la vue de Calvaire, « ce rocher où coula le sang du juste. » «Il est impossible, dit-il, de visiter froidement » ce sanctuaire du Christianisme. C’est de ce point que jaillit » cette éclatante lumière qui devait éclairer le monde; c’est de » là que s’est propagée une religion fondée sur une morale su- » blime et sur un esprit de paix et de charité inconnu aupa- » ravant ; religion qui rendit à l'homme la place que Diou lui » avait assignée dans la création, et dont la pensée et le but » furent tout au profit de la faiblesse et du malheur. Nouvelle » époque, nouvelle ère, nouveau monde moral que créa le sang » de Jésus-Christ. » Quand, il y a dix ans, le maréchal s’occupa des détails de sa sépulture, fidèle à ses convictions, il fit en même temps une fondation pieuse pour l’anniversaire do sa mort, et do celles de son père, de sa mère, et deMmedeGissey, sa tante, l’une des fondatrices du Bureau de bienfaisance de Châtillon. Cet homme illustre, mourant sans patrie, sans famille, s'est du moins endormi dans les bras de la religion, entouré des soins de quelques amis dévoués.
On ne lira pas sans intérêt les détails suivants sur le tombeau dans lequel ont été déposés les restes mortels du Juc de Raguse.
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I-e tombeau, où lo duc de Kaguse doit reposer désormais, présente, sur la face antérieure, une inscription qui rappelle les titres principaux dont le maréchal était revêtu ; elle porte :
Auguste - Frédéric - Louis Viesse de Marmont, due de Haguse, pair et maréchal de France, grand-cordon de la Légion - d’Ilonneur, membre de l’Institut, académie des sciences, chevalier du Malnt-Esprlt, grand-croix de l’ordre de Malnt-Louls, chevalier de ttalnt-André, Saint-Alexandre et Sainte-Anne de Russie, etc, né à ChtktIlion-sur-ScIne le CO Juillet (994, mort k Venise le S mars I8lt.
Sur le côté opposé, on lit celte autre inscription qui dit en peu de mots sa gloire et ses malheurs :
«.lorlæ studlum, patrlæquc charltas Vltae mute actlonlbus Incltamentum fuerc.
VI ta ni si inlustrem œrumnls tamen Plenam eglt ;
la secundia moderato et benevoleatl la advcrsls rébus Placido patleatlque aalmo ae tullt (().
A l'une des extrémités du tombeau, se trouvent deux bâtons de maréchal, signe de la plus haute dignité du duc de Raguse ; et, à l’autre, l’écusson de ses armes où figure un drapeau, en mémoire de l’acte de courage par lequel il se signala à la prise de Malte en enlevant le drapeau de l’Ordre. On y lit aussi sa devise, si juste et si vraie : Patrice tntus et ubique.
Le maréchal Marmont, duc de Raguse, par M. Sainte-Beuve, de l’Académie Française. (I1® édition dans Le Constitutionnel des !i, 1 i et <9 avril 185ï; 2mo édition dans les Causeries du Lundi, tome vi. Paris, 1 8o i . )
Cette étude , éloquente , ingénieuse , est le meilleur résumé que l’on puisse lire des Mémoires du maréchal
(4) La passion do la gloire, 1 amour de la patrie ont été le mobile de toutes scs actions. Sa vie, qui fut illustré, a etc tourmentée par le malheur; modéré et bienveillant dans la prospérité, il a été dans l’adversité résigne et calme.
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Marmont. Nous sommes mal placé pour apprécier , comme il conviendrait, un ouvrage dont nous n’avons pas adopté les conclusions sur le point le plus important. Mais si opposé quo nous soyons aux vues de l'auteur, nous savons reconnaître le sentiment élové qui l’a dirigé. 11 est deux manières do considéror les événements politiques : l’une qui ost propre à la politique elle-même; l'autre, plus intimo , qui ne sort pas du domaine do la psychologie. Quand on s’introduit dans lo secret de la conscience d’un homme, on est étonné de voir quels peuvent être les commencements des actes les plus coupables , et combien ces actes peuvent prendre naissance au milieu de passions , sinon vertueuses , du moins tout d’abord inoffensives , avouablos et mômes plaisantes. Or, quand on se mot à ce point de vue de la psychologie et que l’on s’y arrête , comme on ne saurait avoir de sévérité pour ce qui n’est pas encore le mal lui-même, on étudie avec indulgeuce les causes qui le produisent, et qui sont, seulement à leur principe, des erreurs, des illusions. On no les qualifie pas ; on se les explique. Un célèbre naturaliste a découvert qu’entre les monstros et les êtres do formation normale , il n’est point d’autre différence qu’un arrêt ou un excès de développement. Dans les conditions ordinaires , un homme qui se trompe , ne nuit qu’à lui-même et l’on remarque à peine col arrêt de développement. Mais dans uno crise décisive et publique, l’erreur d’un homme peut être une catastrophe nationale, et l'on donne un nom à cet excès de développement : on l’appelle crime, forfait, attentat. Toutefois, pour le savant qui observe le phénomène en soi, en dehors dos effets qui l’ont suivi , dans l’un comme dans l’autre cas, il n’y a qu’une erreur, une variété de l’erreur. Nous no savons si nous sommes parvenu à rendre intelligible
notre pensée. Mais il nous semble que M. Sainte-Beuve s’est surtout propose pour but de s’expliquer et d’expliquer cette nature si curieuse , si riche et si complexo de Marmont, où tant de qualités généreuses et brillantes se mêlent à des vices. Il a montré cette nature se développant au contact des événements, d’une façon anormale, il est vrai, mais sans cesser, un instant, do représenter en elle ce conflit d'éléments contradictoires dont elle était le composé turbulent. M. Sainte-Beuve qui a certainement réussi à faire son étude avec beaucoup de pénétration et d’éclat, a-t-il été également heureux dans les jugements qu’il a portés sur les circonstances politiquos entre lesquelles Marmont a été agité ? Nous ne le croyons pas. Mais là n’était pas lo but du savant et profond analyste. Nous ne ferons plus qu’une réflexion. Pour les esprits sérieusement voués aux considérations spéciales de la politique, il n’est pas sans avantage de voir juger les hommes autrement qu’ils ne sont accoutumés à le faire. Les sévérités de l’histoire se tempèrent utilement à la comparaison de ces critiques intimes où l’on apprécie un homme , non d’après les conséquences que ses actes ont pu avoir, mais bien en lui-même, dans ses sentiments et ses intentions. Les circonstances, à l’heure surtout des catastrophes, ont une puissance d’entraînement qui lour est propre ; peutêtre, pour être entièrement juste, ne faudrait-il pas toujours charger un homme de sa part de responsabilité et de celle qui appartient aux circonstances.
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