‹ La défection de Marmont en 1814Chapitre 4 sur 35 · SIR · texte numérisé non relu

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M ARMONT ET SES

Il y a eu, sans doute, dans la vie de Mannont, une période innocente, heureuse; et l’on s’attend à la trouver au début de ses récits, où l’on voit les années d’études, les rêves d’ambition et de gloire, les premières armes au versant des Alpes , puis le siège de Toulon et l’attention méritée du commandant Bonaparte. A partir de ce moment, le jeune Mannont est emporté dans l’orbite de la grande fortune; il suit le général Bonaparte en Italie comme aide-de-camp ; il commande sous lui en Egypte; il l’accompagne à son retour sur le continent, aux approches du 18 brumaire. Mannont eut ce bon-

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heur d’assister à toutes les premières phases de la destinée de l’homme qui se levait pour la France. 11 le vit combattant, administrant, subvenant à tout par les ressources de son génie ; il le vit même dans l’intimité, à ces heures d’isolement, de commencement incertain, de commune épreuve, pendant lesquelles les âmes généreuses s’attachent d’ordinaire entre elles par d’indissolubles liens.

Mais on cherche en vain les impressions de la jeunesse au début de cette œuvre posthume.

Le duc de Raguse dit lui-même de ses Mémoires qu’il a commencé à les écrire lorsque « déjà il se voyait aux portes de la vieillesse. » Une note nous avertit qu’il faut se référer ici à la date de 1828. Cette indication n’était pas tout à fait nécessaire ; en lisant ces Mémoires, on sent trop qu’ils ne traduisent pas les sympathiques illusions du premier âge; l’influence sous laquelle ils ont été composés est bien celle des tristes jours, tristes surtout pour le duc de Raguse; d’âpres jugements, de perfides louanges, d’amères représailles, des vengeances universelles, une résignation sans sérénité, le parti pris implacable de l’orgueil, un homme opposant sa conscience à l’arrêt de tout un temps, et cette conscience se montrant elle-même pleine de malaise et de trouble, ce sont là les traits qui trahissent à tout propos cet effort obstiné d’apologie personnelle, et qui, à tout propos, en font ressortir de graves.

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d’involontaires aveux. Cet homme ne raconte pas; il combine des moyens de défense, et, chemin faisant, il satisfait ses haines.

Certes, on ne peut se méprendre à l’intérêt attaché à la lecture de ces Mémoires. Marmont a vécu dans l’intimité des grandes choses. Il abonde en précieux renseignements. Comme il a écrit à une époque où déjà il s’était produit sur la Révolution et sur l’ère impériale de nombreux documents, il a eu soin d’élaguer de ses récits les détails et les faits trop connus; de là une nouveauté toute particulière répandue sur cette importante publication. Et il est juste de le reconnaître, ces Mémoires n’empruntent pas seulement leur valeur aux choses dont Marmont a été le témoin ; l’auteur est lui-même un narrateur habile, ingénieux, élégant. Il excelle dans l’art, de faire des portraits; cet art, il ne l’applique pas toujours, il s’en faut, à mettre en relief le mérite des hommes. Marmont est un détracteur, et sait même faire servir la louange à ses intentions malveillantes ; mais la malignité publique, sinon l’histoire, trouve son compte à ce ton satirique, d’autant plus acéré qu’il est calme, correct, souvent spirituel, et toujours exempt de déclamation. Ces Mémoires sont donc, à

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plusieurs titres, une œuvre digne d’attention. Le succès qu’ils obtiennent n’a rien qui doive surprendre : il s'explique par la grandeur des annales contemporaines, par le talent de l’auteur, et puis encore par sa position exceptionnelle d’accusé de l’histoire moderne. Nous ne voulons pas manquer à l’impartiale équité, et nous avouerons qu’il est dans ces Mémoires des pages où Marmont se montre parfois à la hauteur des destinées que lui avait faites l’Empire. Intelligent, actif, distingué en Italie, il commande avec éclat en Egypte. L’arme de l’artillerie lui a dû et lui doit encore de notables améliorations organiques. Quand il parle de l’art de la guerre, il le fait comprendre, il le fait admirer. L’homme est là tout entier dans sa vocation et l’emploi de ses éminentes facultés. 11 y aurait à faire un recueil de toutes les pensées émises par Marmont sur le génie militaire, la stratégie, l’administration et le gouvernement des armées. Nous ne savons si ce recueil serait utile aux hommes spéciaux, nous sommes tentés de le croire; mais ce (pie nous savons, c’est qu’il serait à coup sûr précieux pour des écrivains, des politiques, des moralistes (I). Encore un trait nécessaire à la justice

(4) Ce recueil existe; il a été publié sous le titre suivant : De l'Esprit des institutions militaires, par le maréchal Marmont, duc de Itapuse. Paris, chez Dumaine. Nous en a\ons sous les yeux la 2e édition revue et augmentée par l'auteur et donnée en 18iC. Le maréchal Bugeaud, consulté par M. Dumaine sur le mérite de cet ouvrage, a écrit à l’éditeur une lettre dans laquelle

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qiu1 l’on doit à Marinent. L’auteur rapporte, dans ses Mémoires, l’anecdote suivante, qui se place au retour du général Bonaparte en France, après la campagne d’Italie (I) : « Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général Bonaparte avec transport. C’étaient des cris incessants de Vive Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République! Bonaparte me dit : « Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les cris dont j’ai été le plus touché. » — Un petit groupe avait crié Vive le père du soldat! Je l’avais remarqué et je le lui dis; c’était effectivement ces voix amies qu’il préférait. » Marmont n’était pas indigne de deviner cette préférence du général Bonaparte pour le cri de Vive le père du soldat ! Chargé de commander en Hollande un corps d’armée, il montra pour les hommes et le pays confiés à ses soins une diligence ingénieuse et touchante. Le mémorialiste s’arrête avec complaisance sur cette période de sa vie militaire et politique. Accordons-lui le droit de se donner à lui-même des louanges : ces louanges ne sont pas usurpées; elles sont méritées.

on remarque un témoignage d’approbation (pie nous croyons devoir rapporter ici. « Ce livre est si bien fait, a dit M. Bugeaud, que chaque officier devrait toujours l’avoir dans sa poche. » Nous tenons cette citation d’une bienveillante communication de M. Ruinai ne.

(I) Mémoires, tome Ier, p. 308.

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Mais Marmont n’a pas été toujours en Hollande à la tête de son premier commandement d’un corps d’armée ; il y a eu d’autres phases dans sa vie. A la vérité, il n’en est pas encore question à la date de 1805. Toutefois, comme nous l’avons déjà remarqué, on n’ouvre pas les premières pages de ces Mémoires sans se sentir en quelque sorte sous une impression pénible. Le brillant général, l’habile administrateur, l’écrivain élégant et plein de feu, n’est pas tout entier aux émouvants souvenirs de ses glorieux commencements; il se débat contre l’obsession d’une nécessité qui l’attend, la nécessité d’une justification suprême. On voudrait ne rien prévoir et ne rien préjuger. Toutefois, il serait difficile de 11e point constater que déjà dans ces premiers récits , composés de ce qu’on pourrait appeler les pièces à l’appui de l’appel interjeté par Marmont, une prémisse d’innocence manque jusqu’ici à ses préparatifs de démonstration ; nous voulons parler de cette incontestable clairvoyance de l’esprit, de cette droiture certaine des sentiments, qui , seules, peuvent mettre , entre un homme et une trop grande faute, une incompatibilité absolue. On ne saurait douter de l’esprit de Marmont; mais son

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esprit n’a ni étendue ni fermeté. On ne saurait nier qu’il ait des aspirations élevées; mais le sens moral n’est pas vivant en lui. C’est un homme comme il s’en trouve dans les révolutions où bien peu assistent au spectacle d’une instabilité universelle, sans que tout ne meure en eux, la foi, les principes, l’estime, la sympathie, la faculté même de conjecturer, de vouloir, de se passionner pour quelque chose de général; l’ambition survit seule à cette mort, une ambition âpre et déréglée ; mais cette convoitise excessive n’est elle-même qu’un danger de plus. Qu’il se présente des circonstances difficiles, des événements à dominer, une décision à prendre entre des provocations contraires et violentes, un homme comme Marmont sera surpris ; il n’y a rien en lui qui puisse le défendre contre les sophismes et les entraînements d’une intrigue : il deviendra le jouet de quelque misérable fatalité.

Viesse de Marmont est né à Châtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1 774, d’une famille vouée depuis longtemps au service militaire. Son père le destinait à la judicature. Il préféra la carrière des armes. En janvier 1792, il subissait, à Châlons, devant le célèbre Laplace, un examen à la suite duquel il fut

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|ii‘omu au grade d’élève sous-lieutenant d’artillerie. Dès cette époque, on rencontre une preuve de l’inconsistance d’esprit du jeune Marmont. Il avait été élevé par son père, grand partisan de Necker, dans les principes de la Constituante pour la monarchie constitutionnelle. Mais il vint à connaître à Châlons une jeune dame dont le mari avait émigré, et tout aussitôt le constitutionnel Marmont fut tenté d’épouser les passions politiques de cette femme, qui restait ainsi fidèle, à sa manière, à la cause des royalistes absents. « Alors, dit-il, il ne s’en est pas fallu de beaucoup que ce sentiment ou cette influence ne m’ait précipité dans les chances hasardeuses et incertaines de l’émigration (1). » Des hasards, des incertitudes, est-ce là toute l’émigration? Qui ne sent ici l’habile homme et, pour mieux dire, le condottiere indifférent aux principes des partis politiques, les jugeant seulement d’après l’éventualité du succès? Notons que cette initiation au pur royalisme par l’adultère n’a rien qui provoque sous la plume du mémorialiste écrivant « aux portes de la vieillesse » un mot d’excuse ou de regret . Le même homme dira plus tard de sa propre femme : « Ses torts envers moi ont été sans mesure et de toute nature; » et il la rendra presque responsable des écarts de sa destinée contrariée, obscurcie par elle,

(1) Mémoires, tome Ier, p. 24

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ajoute-t-il (1 ). Etrange, aveu, procédé plus étrange encore de la part d’un soldat qui se venge ainsi de sa femme et de sa propre faiblesse, en dénonçant et affichant l’une et l’autre dans un livre ! Voici encore une aventure galante; c’est la dernière que nous citerons : Marmont, déjà marié et chef d’un corps d’armée, avait des difficultés avec un homme investi d’une autorité civile ; mais il en eut moins avec sa femme : « Sa femme, dit-il, charmante personne, me plut beaucoup; je lui donnai des fêtes, etc. » Le récit se termine par cette plaisanterie de mauvais goût : « Le *** (il y a les noms dans le livre) ne put plus m’accuser de manquer de soins et de compter mes visites avec lui (2). » Mais nous n’insisterons pas ici sur le défaut du sens moral en Marmont ; pour le moment nous ne voulons relever en lui que l’atonie ou la nullité d’une autre de ses facultés.

Les j Mémoires ont la prétention d’être une histoire contemporaine; à ce titre, on y trouve non seulement des récits de batailles, d’administration et d’organisation militaires, mais encore des anecdotes, des

(1) Mémoires, tome 1er, p. 348-319.

(2) Mémoires, tomo II, p. 385.

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appréciations de, personnes, des jugements sur les grands événements de la politique. C’est dans cette partie de son œuvre que Marmont voudrait paraître supérieur. 11 se sert de cette expression à propos d’un personnage dont il calomnie la conduite : « Je reparlerai de lui, dit-il, de manière à fixer l'opinion de la postérité sur son compte (1). » Marmont voudrait intervertir les rôles, et d’accusé se poser en juge. Voyons s’il en a du moins les conditions requises d’intelligence; suivons-le dans les occasions qu’il a eues de faire preuve d’esprit politique.

La République remplace en France la Monarchie. Marmont ne s’occupe même pas de cet immense et prodigieux événement. 11 se borne à déplorer, en deux lignes, « le meurtre du roi (2). »

Il vient prendre part au siège d’une malheureuse cité française qu’une commission municipale infidèle, d’un coup de main, avait livrée à l’ennemi et rendue coupable d’un crime de lèse-nationalité. Il s’agit d’une trahison devant, l’étranger. Une fibre va-t-elle tressaillir en son cœur? « Les habitants de Toulon, dit-il, dans leur détresse, ne virent de salut qu’en se jetant dans les bras des étrangers (3). » Et c’est tout.

Au 13 vendémiaire, deux partis armés, la mo-

(1) Mémoires, tome II, p. 372.

(2) Mémoires, tome Ier, p. 30.

(3) Mémoires, tome Ier, p. 3o.

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narchie émigrée, la république terroriste, se disputaient la succession de la Convention tombée dans l’impuissance. Dans cette crise extrême, Bonaparte allait sauver la révolution, que plus tard il devait régulariser. Marmont, que rien n’avertit de la gravité des questions qui s’agitent , n’a pas d’attention pour ce grand débat. Seulement, il trouve à dire quelques mots sur l’emploi de la force militaire dans les troubles civils, des mots faisant allusion à son rôle dans les rues de Paris pendant les journées de juillet 1830 (1).

Au 18 fructidor, même antagonisme entre l’Émigration et la Révolution. Bonaparte, alors en Italie, vient en aide à la Révolution menacée, et, sans prendre part aux rigueurs qui furent alors exercées, il rend du moins possible le triomphe de la Révolution. Marmont avait là une belle occasion d’arborer ses couleurs politiques. 11 n’en fait rien ; il s’emploie lui-même à la confusion du parti des émigrés, et tout ce qu’il voit dans la politique de son général , c’est un calcul , une prévoyance ambitieuse, une habile temporisation, le Directoire conservé en attendant mieux; comme s’il n était pas évident que Bonaparte, alors vainqueur, près de signer le traité de Campo-Formio, maître de la situation , était déjà le seul homme qui pût profiter de la

(I) Mémoires, tome Ior, p. 84-84.

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chute du Directoire et prendre à sa place le gouvernement (1).

La république de Venise est sacrifiée par le traité de Cainpo-Formio. Cet acte peut être diversement jugé ; mais quel qu’il soit, il s’explique par des circonstances du temps et surtout par des données ultérieures de la politique du Consulat et de l’Empire. En présence de cet acte, Marmont se livre à des réflexions vaines et creuses sur les causes de la décadence morale et politique de Venise (2). Ce qu’il y a d’étrange, c’est que, quelques pages plus bas, il nous montre lui-même le général Bonaparte s’efforçant d’apaiser la douleur d’un patriote vénitien, disant à Dandolo « de se reposer sur lui , de se résigner aux circonstances et d’attendre (3). » Dandolo n’est pas convaincu ; il prend avec ses amis une résolution qui inquiète le général français et peut compromettre la conclusion de la paix. Arrêté, amené devant le général , qui lui reproche vivement son peu de confiance, Dandolo répond avec dignité et parle le langage du patriotisme. Le général français va-t-il sévir contre cet homme qui le gêne et le brave? Non, il n’a point de colère contre le droit qui proteste; il pardonne; il fait plus, il s’attendrit et place dès ce moment Dandolo au nombre de ceux

(1) Mémoires, tome Ier, p. 285-286.

(2) Mémoires, tome Ier, p. 279-281 .

(3) Mémoires, tome Ier, p. 303.

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que n’oubliera jamais sa faveur (1). Marmont raconte tout cela, mais il ne comprend pas ; il ne comprend pas que rien n’est mort de l’Italie dans le cœur du général français.

Nous nous abstenons de relever des jugements exprimés au sujet de l’expédition d’Egypte et sur le 18 brumaire. Marmont mêle ici à ses aperçus politiques des accusations dont nous ne croyons pas devoir nous occuper. Il est d’ailleurs permis à un prévenu de prendre ses précautions, de préparer ses moyens de défense. Ce ne sera pas assez pour Marmont d’une habile plaidoirie; il lui faut la calomnie de l’histoire. Mais cette gloire qu’il voudrait atteindre n’est pas à la portée de ses coups. Passons sur les incriminations de cet homme, qui croit d’avance se justifier en accusant la politique dont il est lui-même resté, jusqu’au jour des revers, un des principaux acteurs.

(1) Voici quelques mots de cette scène grande et touchante. Dandolo et ses amis viennent d'ètre arrêtés, à main armée, par Duroc; ils sont conduits à Milan : a J’étais, dit Marmont, dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut; on peut deviner la violence de sa harangue. Us l’écoutèrent avec calme

et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit La force de

scs raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit et sur le cœur de Bonaparte, au point de faire couler des larmes de ses yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une prédilection qui jamais ne s’est démentie » (Mémoires, tome Ier, p. 306-307.)

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Après le 1 8 brumaire, Marmont est nommé conseiller d’Etat; en cette qualité, il lui est donné d'assister à un merveilleux spectacle, la France administrativement organisée en quelques mois telle que nous la voyons aujourd’hui. On pense, sans doute, (pie ce travail d’un puissant génie attirera un moment son attention. 11 n’en est rien; Marmont voit, comme tout le monde, les résultats, la rente qui hausse, les contributions qui rentrent au trésor, la confiance, l’activité qui renaissent; mais son esprit, fermé aux préoccupations politiques, ne saurait se rendre compte du détail des institutions qui se posent et se développent tout d’abord, appropriées à la fois aux circonstances, au temps et au génie de la France. L’œuvre d’organisation lui échappe tout entière. 11 peut dire, en parlant du créateur de cette œuvre, qu’il a été « un météore(1 ) » : il a vu l’homme; il n’a pas vu l’ensemble des institutions, dont la régularité et la force ont survécu aux désastres et se sont imposées à de prétendus vainqueurs.

Cependant, il est quelques établissements sur lesquels Marmont croit devoir donner son avis. Qu’on juge de sa clairvoyance politique.

Marmont loue beaucoup la rédaction du Code civil et la part prise par le Premier Consul aux discus-

(1) Mémoires, tome Ier, p. Ifi

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sions du conseil d’Etat. Mais il ajoute. : « Le Code pèche par quelques désaccords entre les dispositions qu’il présente et le principe de notre ordre politique; on l’a fait sous une république, et il devait servir à une monarchie; si on l’eût fait trois ans plus tard, il serait parfait (1). » Les désaccords auxquels il est fait ici allusion se réfèrent aux dispositions qui, dans le Code civil, règlent la matière des successions, les restrictions mises au pouvoir de tester, les substitutions prohibées, l’égalité de partage sans distinction de privilèges de masculinité ou de primogéniture. Or, les principes consacrés par le Code sur ces divers sujets ne sont pas plus républicains qu’ils ne sont monarchiques ; mais, à vrai dire, ils sont contraires à l’établissement d’une aristocratie, et ils constituent le fondement civil nécessaire à une société démocratique. Tout cela est élémentaire, et ce qui ne l’est pas moins, c’est que ces principes du Code sur les successions convenaient parfaitement au régime politique institué par le Consulat, complété et confirmé par l’Empire, ce régime n’étant et ne pouvant jamais être qu’une démocratie organisée. D’où vient l’erreur de Marmont en cette matière? 11 croit que monarchie est synonyme d’aristocratie, et république, de démocratie; il ne sait pas que la monar-

(1) Mémoires, tome II, p. 20I-S03.

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chie est une des formes de la démocratie et qu’il n’y a pas encore eu de république sans une aristocratie. 11 a traversé l’histoire moderne sans la comprendre ; il n’a pas pris garde à la grande nouveauté inaugurée par l’époque qui l’a fait général, conseiller d’Etat, maréchal et duc : il n’a pas vu que l’Empire était une démocratie.

Au reste, cette erreur de Marmont ne lui est point propre; bien des hommes de ce temps n’ont pas assisté au rétablissement du pouvoir héréditaire, sans s’attendre à la résurrection d’un système aristocratique analogue à celui qui accompagnait jadis la monarchie française. Cette illusion était le partage d’un petit groupe d’hommes qui gardaient discrètement pour l’ancien régime, sous les faveurs du nouveau, de secrètes sympathies. Mais ceux-ci, du moins, peu opposants de leur nature, ne s’opposaient pas surtout aux mesures réparatrices ; quand vint notamment le Concordat , leur joie fut grande. Or telle ne fut pas l’impression de Marmont : cet homme, qui a servi la Révolution sans l’aimer, qui a vu ses combats sans croire à sa puissance, qui assiste à son régulier établissement et qui ne la comprend pas encore, ce partisan prédestiné de l’ancien régime pousse l’ardeur révolutionnaire jusqu’à ne pas vouloir du Concordat, du rétablissement du culte en France.

« A cette époque, dit-il (en 1800), le premier

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consul s’occupa du rétablissement du culte ; il vit mieux et de plus haut que tout le monde; car (qu’on remarqué cette raison) car son succès fut complet; et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait marqué dans la Révolution, et les militaires en particulier, reçurent fort mal le projet... J’avais été frappé de l’irritation de quelques-uns de mes camarades , et quoique je n’aie jamais été porté à l’irréligion..., je partageais leurs préventions... J’en parlai au premier consul et lui exprimai mes doutes. 11 eut avec moi une conversation fort longue sous les grands arbres de la Malmaison ; il me démontra tpie la France était religieuse et catholique. 11 ajouta (parlant du rétablissement du culte) : « Quand cela sera fait..., j’aurai pris racine dans le cœur du peuple (1). »

Marmont n’est pas sensible, et pour cause, aux considérations de l’ordre moral. Il ne se rend pas à la démonstration ; il se rabat , comme il dit, sur d’autres arguments, et donne à son interlocuteur une leçon d’économie politique, dont « le premier consul, ajoute-t-il, s’était peu occupé. » L’infatuation n’est pas un des moindres caractères du personnage.

Marmont s’inquiétait de ce que l’admission des jours fériés du culte catholique pouvait diminuer le

(1) Mémoires, tome II, p. 199-200.

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travail national et la somme de ses produits. C’était là son objection économique.

A partir du Concordat , il est vrai de le reconnaître, Marmont cesse de se poser en contradicteur. L’œuvre de reconstruction suit son cours en plein succès. Marmont ne résiste pas au succès ; il est sincèrement séduit; il approuve l’institution de la Légion d’honneur; il approuve l’établissement de l’Empire héréditaire; il approuve les cérémonies du Couronnement ; le Sacre ravit d’admiration ce cidevant adversaire du Concordat. Certes, il fait çà et là des réserves, pour se ménager la possibilité d’un autre rôle; toutefois, ces réserves, il ne les tire pas d’une critique de la politique et des institutions actuelles ; il prévoit les temps à venir, il pressent les erreurs futures, il s’attend à des excès d’ambition, d’entreprise, etc...

Mais, soit qu’il approuve, soit qu’il blâme, Marmont ne s'élève jamais dans ses jugements politiques à des considérations originales. 11 n’approfondit rien . 11 n’y a pas même de lien logique entre ses assertions. On dirait des fragments de discours détachés. En effet, les pensées qu’il exprime ne lui appartiennent pas ; il les emprunte à des phases diverses d’une opinion tour à tour républicaine, absolutiste, libérale. On croirait lire une gazette; il en a la redondance prétentieuse, la vulgarité, et, qu’on nous permette ce mot, l’à-peu-près superficiel et faux en

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toutes choses. Sans nul doute, il faut faire ici la part des embarras d’une position exceptionnelle. Toutefois, on peut résolument calomnier , mais on n’est pas à volonté et de son gré inintelligent. Marmont éprouve manifestement le désir de paraître à la hauteur d’idées et de combinaisons politiques interdites à la plupart des hommes. S’il en est autrement, s’il se montre insuffisant et banal, c’est qu’il ne saurait jouer avec le langage du publiciste et de l’homme d’Etat, comme il le fait avec la vérité de certaines histoires. Il est foncièrement indifférent, étranger aux matières politiques, il n’a pas pour ces matières un sens faux ou borné, il manque absolument du sens spécial qui leur est propre.

On attribue ce mot à un personnage du temps de Louis XIII : « Il y a deux morales, une grande et une petite ; celle-ci pour les sujets, l’autre pour les gouvernants. » Mais il ne suffit pas d’admettre cette maxime et de s’affranchir de la morale pour être habile en politique. Disons-le même à l’honneur du genre humain, cette maxime est radicalement erronée et fausse. La politique se compose bien d’un ensemble d’observations sur les faits, les conditions, les forces, les besoins de la société , et, à ce titre, elle est indépendante de la morale, comme le pourrait être une statistique. Mais ce qui donne l’âme à cette science de la vie sociale, ce n’est pas l’ambition

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de prévaloir, c’est un sentiment plus noble, c’est la volonté et la passion du bien public. La politique comme la morale se réchauffe ainsi au même foyer; elles partent du même centre pour décrire des circonférences d’une inégale étendue ; seulement, comme c’est la politique qui comprend la sphère la plus grande, c’est à elle aussi qu’il appartient de s’alimenter à une flamme plus intense et plus vive des éternelles vérités.

On peut le dire sans courir le risque de paraître détracteur, Marmont a manqué de ce feu sacré de la morale qui fait tout à la fois les honnêtes gens et les éminents politiques. S’il était nécessaire d’invoquer une preuve à l’appui d’une allégation aussi modérée, nous nous bornerions à citer cette masse de méchantes anecdotes à l’aide desquelles Marmont accumule l’outrage sur les noms les plus illustres de l’ère impériale. Les imputations d’incapacité, d’improbité , de lâcheté , des imputations plus odieuses encore sont prodiguées par lui à tout propos. On ferait aisément la liste des généraux qui, au dire de Marmont, n’étaient ni lâches, ni ineptes, ni voleurs, etc., etc. Mais nous ne saurions entrer dans l’examen de pareilles assertions, pas plus que nous ne voudrions démontrer la fausseté d’autres assertions dont l’injure tente de monter plus haut encore. L’égoïsme , la préoccupation perpétuelle de soi, l’infatuation de son propre mérite, ont fait pas-

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ser Marmont de l’envie, de la haine du mérite et de la fortune d’autrui , au besoin de nier, d’éteindre, de souiller autour de lui toutes les gloires.

Qu’il nous soit permis de faire une dernière réflexion sur ee pénible sujet : quand Marmont écrivait dans la solitude ces Mémoires , où tant d’accusations s’entassaient sur des hommes qui ne sont plus, il ne devait pas même affronter les représentants et les héritiers de ces hommes ; il projetait une publication posthume, défendue contre toute correction par une clause expresse de son testament. 11 en a été, il en a dû être comme il l’a voulu ; les offenses se sont produites, et l’accusateur s’est dérobé aux représailles de la vérité historique et de la piété filiale; Marmont a pu mourir avec la conscience du succès et de l’impunité de son œuvre malfaisante.

Avant d’aller plus loin, disons quelques mots de deux assertions particulières qu’il ne sera pas sans intérêt pour l’histoire de relever.

Marmont raconte à deux reprises qu’en Italie il fut chargé par Napoléon Bonaparte de s’emparer, pour le compte de l’armée, d’un trésor, et qu’il reçut du général en chef lui-même des reproches ironiques pour la probité scrupuleuse dont il avait fait

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preuve dans ces deux missions. Cela est- il bien croyable? Marmont est-il un de ces hommes qui outragent sciemment la vérité? N’est-il pas trop orgueilleux, trop assuré de lui-même pour avoir recours au mensonge, cet aveu tacite d’une âme qui ne saurait se dérober à la conscience de sa bassesse? Mais, comme tous les orgueilleux, Marmont se fait aisément illusion. En cherchant dans sa vie quelques actions honorables, il en a rencontré deux notamment, peut-être dignes de louange dans les mœurs publiques du temps. Toutefois un homme de quelque distinction ne se vante pas de n’avoir point volé. 11 faut relever d’un trait un pareil mérite. 11 y avait sans doute alors bien des aventures, des mots en circulation sur les hommes de guerre et leurs habitudes à l’endroit du bien d’autrui. Le brave La llire avait coutume de dire au 1 5e siècle : « Si Dieu le Père devenait gens d’armes, il se ferait pillard. » Marmont prit sans doute un de ces mots dont s’égayait, s’étourdissait la conscience de quelque compagnon, et l’attribuant au général Bonaparte, il accommoda d’une calomnie, pour le rendre présentable à la postérité, le souvenir de sa probité deux fois attestée.

Mais c’est manquer d’habileté que d’attribuer un de ces mots au sévère héros qui, dès ses premiers pas, marcha dans l’idéal des grands hommes de Plutarque. Le général Bonaparte n’a pas attendu la

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souveraine puissance pour être intraitable aux hommes qui faisaient marchandise de la chose publique. 11 était encore à la merci du Directoire lorsque, déjà, on le voit déclarer « aux fripons » cette guerre qui n’eut jamais de trêve. 11 les surveille et punit dans son armée ; il les suit, du fond de l’Italie, à Paris même où ils confinent aux ministères ; il les dénonce en des termes d’une vulgarité terrible, et 11e craint pas de tourner contre sa fortune naissante les représailles d’hommes puissants, corrompus et corrupteurs. Nous en avons entre les mains des preuves nombreuses, vives, éclatantes. Qu’il nous suffise de citer, parmi lesdocuments déjà imprimés, ces paroles qu’on lit dans les instructions données en 1805 au vice-roi d’Italie :

« Enfin, soyez inflexible pour les fripons. C'est une victoire gagnée pour l’administration que la découverte d’un comptable infidèle. »

Voici encore un trait. Au nombre des hommes particulièrement poursuivis par l’indignation du général Bonaparte, il y en avait un dont nous ne dirons pas le nom, parce qu’il est porté de nos jours par une famille honorable. Plus tard, au temps de l’Empire, Napoléon, revoyant sa première correspondance, en effaça ou laissa. effacer ce nom chargé par lui de trop graves qualifications. Mais, dans un autre moment de suprême révision, à Sainte- Hélène, Napoléon s’arrêta devant le souvenir de

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cet acte d’indulgence ; il s’en accusa comme d’une faiblesse excessive, et commanda, par une mention expresse , de replacer sous la vindicte, de l’histoire ce nom qui devait y rester comme un des témoignages de la haine que l’organisateur de notre moderne régularité administrative avait vouée à l’improbité.

Le second récit prouve encore mieux combien les passions ordinaires au duc de Raguse le soumettaient à de singulières illusions. Ici, il ne s’agit plus de trouver une circonstance, un mot pour donner du relief à un acte fort simple en soi, dont on veut à tout prix conserver et transmettre le souvenir. 11 s’agit de poser devant la postérité en homme supérieur, savant, devinant tout d’abord l’avenir d’une découverte aux immenses résultats. Le général Bonaparte était de l’Institut depuis sa première campagne d’Italie. Marmont n’en était pas encore; il ne fut que plus tard, sous la Restauration, membre libre de l’Académie des sciences. Mais il lui importait de prouver qu’il s’était adonné aux sciences, lui aussi, avec sa supériorité habituelle, de manière à pouvoir, mieux que Napoléon , apprécier une grande vérité physique ; et c’est ce qu’il démontre à l’aide de l’anecdote suivante.

C’était en 1 804. Napoléon organisait le camp de Boulogne. Un homme vint à lui, offrant de supprimer, pour la flotte française et l’armée d’invasion,

ET SES MÉMOIRES

les vents contraires, les tempêtes, l’espace. Cet homme se nommait Fulton. Écoutons le récit de M . de Raguse :

« En ce moment, dit-il, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l’avaient imaginé sans y donner suite) et \int proposer d’appliquer à la navigation la machine à vapeur, comme puissance motrice. Ea machine à vapeur, invention sublime, qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à l’existence de millions d’hommes, a déjà beaucoup changé l’état de la société, et modifiera encore puissamment tous ses rapports ; mais appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables. Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il la devait à son éducation de l'artillerie... Mais une sage réserve n’est pas le dédain des améliorations et des perfectionnements. Toutefois j’ai vu Fulton solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu’il appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et ne voulut entendre à rien. J’intervins deux fois sans pouvoir faire pénétrer le doute dans l’esprit de Bonaparte. 11 est impossible de calculer ce qui serait arrivé s’il eût consenti à se laisser éclairer... C’était le bon génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le pre-

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mier consul, sourd à sa voix, manqua ainsi sa fortune (t). »

Ainsi, Napoléon « devait à son éducation de l’artillerie des préjugés qui le rendaient opposé aux innovations. » Marmont était aussi de l’artillerie ; mais il n’avait point d’étroites préventions. Dès le premier moment, il ne ferma point les yeux à la lumière d’une grande idée, comme le fit Napoléon, « qui traita Fulton de charlatan et ne voulut entendre à rien. » L’homme supérieur ne s’en tint pas là: « il intervint deux fois, sans y réussir, pour faire pénétrer le doute dans l’esprit de Bonaparte. » Celui-ci « ne consentit pas à se laisser éclairer, et il manqua ainsi sa fortune. »

Tel est le récit de Marmont.

Voici la vérité.

Dès qu’il eut connaissance du projet de Fulton, Napoléon, l’esprit envahi par une divination lumineuse, se hâta d’écrire à M. de Champagny, alors ministre de l’intérieur, la lettre suivante :

« Monsieur de Champagny, je viens de lirelepro- » jet du citoyen Fulton, ingénieur, que vous m’avez » adressé beaucoup trop tard, en ce qu’il peut chan- » ger la face du monde. Quoi qu’il en soit, je désire » que vous en confiiez immédiatement l’examen à

(4) Mémoires, tome U, p. 210-11 2.

ET SES MÉMOIRES *7

» une commission composée de membres choisis » par vous dans les différentes classes de l’Institut. » C’est là que l’Europe savante doit chercher des » juges pour résoudre la question dont il s’agit. Une » grande vérité, une vérité physique, palpable, est » devant mes yeux. Ce sera à ces messieurs de la voir » et de tâcher de la saisir. Aussitôt le rapport fait, » il vous sera transmis et vous me l’enverrez. » Tâchez que tout cela ne soit pas l’affaire de plus » de huit jours, car je suis impatient. Sur ce, etc.

» Napoléon

» De mon camp de Boulogne, 21 juillet 1804. »

Ainsi, Napoléon ne se méprend pas; il voit tout d’abord que le projet de Fulton « peut changer la face du monde. » Il ne se laisse pas aller à l’enthousiasme des résultats promis par l’inventeur; il juge en elle-même l’invention, et l’apprécie tout d’abord dans sa réalité : « Une grande vérité physique, palpable, est devant mes yeux. » Dans son impatience, il lui faut « en huit jours » le rapport de la commission chargée par lui d’examiner le projet de Fulton.

11 nous resterait à dire, pour répondre à la trop légitime curiosité du lecteur, ce qu’il advint de l’examen confié à une commission desavants de l’Institut. Mais c’est là un sujet que notre respect pour les corps constitués ne nous permet pas de traiter. Il y

MA «MON T

a une vingtaine d’années à peine, un savant trèsjustement illustre, membre de l’Institut, prononçait, à la tribune de la chambre des députés, un discours contre les dangers pouvant résulter d’une application prématurée de l’invention imparfaite encore des chemins de fer. Vers la même époque et plus récemment encore, un ministre, membre aussi de l’Institut, déclarait dans une lettre qui a été rendue publique, que l’invention de la télégraphie électrique, fort ingénieuse d’ailleurs, n’était pas susceptible d’une application en grand. On ne doit pas s’étonner de ces méprises; il ne faudrait pas surtout rien en conclure contre le mérite des personnes en particulier. Les corps savants, et c’est là leur vertu la plus éminente, sont essentiellement conservateurs; ils sont en garde contre l’esprit d’aventure; de là, une sage méfiance, sage surtout quand elle ne se trompe pas, avec laquelle ils accueillent les innovations n’offrant pas tout d’abord cette garantie d’avoir été produites par des savants formés au milieu des académies à l’habitude de la prudence et de la circonspection. On ne sait pas trop ce que fit la commission académique de 1804; mais il paraît bien qu’il n’y eut point de dissidence et qu’elle se trompa à l’unanimité ; elle tomba d’accord pour repousser les propositions de Fulton (1).

(t) Nous avons cherché à nous éclairer sur cette question his-

ET SES MÉMOIRES

Revenons à notre examen général.

Marmont comprend en un volume, le 3e de ses Mémoires , la période de 1805 à la fin de 1813; sept

torique dans un ouvrage récent, accueilli avec beaucoup de faveur par le public, VEccposition et l’hisloire îles principales découvertes scientifiques modernes, parM. Louis Figuier. Mais dans cet ouvrage, dont nous avons sous les yeux la 4e édition (Paris, 1855, 3 vol. in-12), nous n’avons rien trouvé qu’un récit conforme aux rites académiques et tout à fait favorable à la gloire de l’Institut. « L’Académie des Sciences de Paris, dit M. Figuier, n’entra pour rien dans le refus qu’éprouva la requètede Fulton. Elle ne fut point appelée à donner son avis sur ses travaux; par conséquent elle ne put, comme on le répète chaque jour, qualifier d’erreur ‘grossière et d’absurdité l'idée de la navigation par la vapeur. L'Académie comptait alors dans son sein des savants qui s’étaient particuliérement occupés de ce sujet, entre autrfes Constantin Périer, qui avait exécuté l’un des premiers des expériences de ce genre ( il n'en faut pas tant pour décider une commission académique contre un savant étranger). Il était donc impossible (c’est M. Figuier qui reprend la parole), qu’elle portât sur cette question le jugement ridicule qu’on n’a pas craint de lui imputer. » (Tome Ier de l’ouvrage précité, 4° édition, p. 233.) M. Figuier fait mieux que d’innocenter l’Institut d3ns cette affaire, il rend le premier consul seul responsable du rejet de l’invention de Fulton , et il lui prête même à ce sujet un petit discours dont nous voudrions bien connaître la source authentique ; mais nous craignons que cette source ne se cache dans les documents fort problématiques où M. F iguier a découvert que Y Académie des sciences de Paris n’entra pour rien dans le refus qu éprouva la requête de Fulton. Toutefois, hâtons-nous de le reconnaître, il y a mieux que cotte erreur dans l’ouvrage de M. Figuier. Des juges très-compétents nous ont assuré que cet écrivain excelle à mettre à la portée des gens du monde, avec beaucoup d’exactitude, les inventions les

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années à peine, tout un siècle pour la plénitude des choses accomplies, la succession rapide des prodiges de puissance, l’éclat merveilleux et sinistre des événements. Pendant cet espace de temps, Marmont ne cesse pas d’être occupé à la direction des armées. Après la bataille d’Austerlitz, il est chargé du gouvernement de la Dalmatie. 11 exécute là de mémorables travaux, qui montrent en lui tour à tour le général, l’administrateur, le savant, le digne représentant de cette civilisation moderne, dont les conquêtes sont toujours des bienfaits imposés aux populations. Toutefois des échecs traversent le cours de ses prospérités. Ainsi , il manque à gagner à la cause de la France le Monténégro et son vladika. Pourquoi ? Napoléon, qui devine de loin les causes, lui écrit, de Paris, dans une lettre du 9 février 1 808 : «... Comment arrive-t-il que vous ne me parlez » jamais des Monténégrins? Il ne faut pas avoir le » caractère roide... (1) » Marmont manque encore

plus éminentes de la science moderne. Nous y trouvons nolammant ce détail plaisant : le pelit bateau que Fulton avait fait naviguer sur la Seine, en 1803, avec une pompe à feu, au grand ébahissement des Parisiens, resta assez longtemps amarré en face du palais Bourbon , près du pont Louis XV. Il est vrai de dire que les savants ne passaient pas par là pour se rendre à l’Institut.

Voir dans Y Appendice, sur le travail de la commission chargée d'examiner le projet de Fulton, un historique fait, avec la haute autorité qui lui appartient , par M. le baron Charles Dupin.

(I) Mémoires, tome III, p. 160.

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à s’opposer aux Anglais dans les îles lonniennes. Mais, malgré ces insuccès partiels, il se montre dans la Dalmatie actif, ingénieux, puissant pour le bien, comme, au reste, il se charge lui-même de nous l'apprendre ; nous nous en tiendrons à ce passage, concernant ses grands travaux de viabilité : « L’empereur d’Autriche, visitant cette province en 1 81 7 ou 1818, les vit avec admiration : il dit naïvement au prince de Metternich, qui me les a répétées, ces propres paroles : « 11 est bien fâcheux que le maréchal Marmont ne soit pas resté en Dalmatie deux ou trois ans de plus (1). »

En 1 809, appelé à prendre part aux opérations nécessitées par la coalition de cette époque, Marmont sortit de la Dalmatie, en remontant vers le nord, au milieu de combats, de succès presque continuels, qui font honneur à son courage, à sa science militaire. Cependant , toujours inséparable de la mauvaise fortune, il ne sut pas arriver à temps à C.ratz, et il manqua à y couper l’armée ennemie. Napoléon lui écrivait de Schœnbrun, 28 juin 1809 : « Monsieur le duc de Raguse, le 27, vous n’étiez pas à Gratz. Vous avez fait la plus grande faute militaire qu’un général puisse faire. Vous auriez dû y être le 23 à minuit ou le 24 au matin... 11 faut plus d’activité et plus de mouvement qu’il ne paraît que

(4) Mémoires, lome III, p. 65-6G.

M ARMONT

vous vous en donnez pour faire la guerre. — Vous aurez peut-être, enfin, battu aujourd’hui Giulay... (i) » Giulay ne fut pas battu, pas même atteint. Le 29 juin, le major général écrivait à Marmont, par ordre et sous la dictée de l’Empereur : « ...Ainsi vous manquez le corps du général Giulay comme vous manquez celui du général Chasteler... (2) »

Mannont vint prendre sa place dans l’immense mouvement stratégique qui se décida à Wagram. Toutefois, son corps d’armée assista seulement à cette gigantesque bataille. Mais, après Wagram, il reçut l’ordre de faire l’avant-garde de l’armée française poursuivant l’ennemi. Ici, nous rencontrons un de ces accidents que dans le langage militaire on attribue au malheur, à la mauvaise fortune, mais qui en réalité sont les conséquences et la punition de certains vices du caractère (3).

(1) Mémoires, tome III, p. 291.

(2) Mémoires, tome III, p. 301-302.

(3) C’est ce que Marmont a reconnu lui-mème dans ses Insti- ’ lutions militaires, où il traite, avec sa compétence particulière,

ce point curieux de la fortune considérée comme une des qualités qu’un bon général doit réunir. Il s'exprime ainsi : « La fortune peut bien accabler une ou deux fois de ses faveurs un homme qui n’en est pas digne ; elle peut trahir les plus hautes combinaisons du génie, humilier un noble front , mais quand la lutte se prolonge, quand les événements se multiplient, l’homme complet l’emporte infailliblement; et si des revers continuels se succèdent, concluez hardiment que, malgré un esprit supérieur et des qualités qui vous ont ébloui, un défaut d’harmonie dans

ET SES MÉMOIRES

On était en doute sur la direction qu’avait prise l’armée autrichienne. Toutefois cette direction ne pouvait pas s’étendre au-delà d’un certain rayon. Comprenant dans sa poursuite toutes les lignes possibles de cette direction, l’armée française divisa ses corps sur trois routes; et comme l’armée autrichienne se formait de débris fort considérables, les corps français devaient entretenir entre eux des communications telles qu’il fût toujours possible, au moment nécessaire, de réunir sur un point donné des forces suffisantes pour consommer la défaite de l’ennemi.

Dans cet état des dispositions, Marmont devait marcher dans la direction de Wolkersdorfà Nikolsbourg, ayant pour appui le corps du maréchal Davout. Marmont apprit en marchant que l’ennemi se rabattait, non sur Nikolsbourg, mais bien à gauche, vers Laah. 11 changea de route, prit sur Laah, se confirma dans cette voie par diverses rencontres qu’il y fit, et arriva ainsi au lieu désigné. Mais l’ennemi n’était plus à Laah ; il était à Znaïm, « point, dit Marmont, sur lequel toutes les colonnes de l’armée ennemie se dirigeaient (1). »

ces facultés en détruit la puissance. » ( Esprit des Institutions militaires, 2e édition, page 281 .) On ne saurait mieux dire; mais ces sages paroles s’appliquent bien à Marmont presque toujours malheureux dans ses opérations.

(1) Mémoires, tome lit, p 216

M ARMONT

Puisqu’il en était ainsi, puisque Znaim était, comme il le répète plus bas, « le lieu de réunion et de passage de toutes les colonnes de l’armée ennemie , » le moment était venu , pour Marmont, de se conformer à ses instructions, d’exécuter l’ordre reçu, et d’appeler à coopérer avec lui le corps du maréchal Davout. Le 8 juillet 1809, le major général lui avait écrit de la part de l’Empereur : « Dans quelque direction que vous soyez, donnez de vos nouvelles au duc d’Auerstadt, » dont la position lui était indiquée par la même lettre (1 ).

Mais Marmont ne se conforma pas à ces instructions, il n’exécuta pas l’ordre reçu, il n’appela pas à lui le corps du maréchal Davout.

Qu’arriva-t-il ? Quand Marmont se trouva en présence de l’armée ennemie, qu’il décrit ainsi : « une immense quantité de troupes, d’artillerie et de bagages (2), » tout ce qu’il put faire, ce fut de se retrancher dans une forte position , sur une hauteur en face de Znaim, où il se tint à grand’peine sur la défensive, attendant Masséna, Davout, l’Empereur qui accouraient à son secours.

Au reste, il est juste de le reconnaître, Marmont, qui est avare de ces sortes d’aveux, confesse en ces termes la faute commise par lui : « Je fis mal, ditil ; la destruction de l’armée autrichienne, et par

(4) Mémoires , tome III, p. 314 (ï) Mémoires, tome III, p. 249.

ET SES MÉMOIRES

suite celle de la monarchie, ont peut-etre tenu à cette circonstance (1). » Marmont, qui ne saurait persister dans l’attitude de l’humilité, s’exagère ici les conséquences de sa faute ; il la fait réellement trop grande, et il attribue beaucoup trop d’importance à la bataille qu’il aurait pu gagner àZnaïm.

L’Empereur qui poursuivait la paix sur le continent, qui voulait l’alliance avec l’Autriche, et qui, en arrivant à Znaïm, au lieu de profiter de ses avantages, épargna l’ennemi et lui accorda un armistice, l’Empereur ne manifesta pas beaucoup de ressentiment de la faute de Marmont ; il se borna à la constater dans une lettre datée deLaah, 1 1 juillet 1809, à deux heures du matin (2).

Mais il importe pour notre sujet de rechercher les motifs de cette faute trop manifeste. Marmont en indique deux, l’un pour le faire admettre et l’autre pour l’éloigner de l’esprit du lecteur : « On concevra mes motifs, dit-il, et ils paraîtront excusables. Je n’avais réellement devant moi que des forces inférieures (3). » Mais quelques lignes plus haut, au moment où il écrit à Davout pour repousser son secours, il vient d’affirmer que Znaïm était « le point sur lequel toutes les colonnes de l'armée ennemie se dirigeaient , et où je craignais, ajoute-t-il , de ne plus

(1) Mémoires, tome III, p. 216-247.

(2) Mémoires, tome III, p. 316.

(3) Mémoires, tome III, p. 24.

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trouver qu’une arrière-garde... Je l’informai (Davout) du mouvement que j’allais faire sur Znaïni, lieu de réunion et de passage de toutes les colonnes de r armée ennemie ; je me contentai de lui exposer les faits, sans l’appeler à moi... » S’attendre à rencontrer toutes les colonnes d’une armée qu’on savait très-nombreuse, très-puissante encore et pourvue de son matériel, craindre de ne plus trouver qu'une arriéré- garde, ce n’est pas penser n’avoir réellement devant soi que des forces inférieures. » Marmont se contredit formellement lui-même. Ce n’est donc pas à ce dernier motif qu’il faut s’arrêter.

On peut se demander comment . il se fait que Marmont fournisse lui-même la preuve de sa contradiction. Cette preuve et les documents qui la contiennent existent ailleurs que dans le recueil du mémorialiste. Marmont a dû les citer dans leur teneur, d’abord par respect pour la vérité, et puis pour ne pas s’exposer inutilement à la honte d’avoir sciemment altéré des documents dont les originaux ou les doubles authentiques se trouvent au dépôt des archives de la guerre.

Passons au second motif, à celui que Marmont voudrait éloigner de l’esprit du lecteur. « Je ne parle pas, dit-il, de la conséquence qu’aurait eue pour moi l’arrivée de Davout (1), qui, par son grade m’aurait

(t) M. de Ra^use écrit, par erreur, Davoust, ainsi que la plu-

ET SES MÉMOIRES

commandé; jamais pareille pensée n’est venue à mon esprit (1)... »

Nous n’avons rien à opposer à cette allégation, rien que le fait dont nous allons bientôt parler (2).

Après la campagne de 1809, Marmont fut nommé gouverneur des provinces illyriennes, où il resta jusqu’à la lin de 1 81 0, époque à laquelle il fut envoyé en Espagne, pour succéder à Masséna dans le commandement du 6e corps, dit armée de Portugal (Avril 181 1 ).

part des historiens. La signature autographe du prince d’Eckmülh et tous les documents authentiques portent Davout.

(1) Mémoires, tome III, p. 247.

(2) Marmont est revenu sur cette justification dans ses Institutions militaires, 2° édition, p 195. Mais ici il a mieux arrangé les faits. Au lieu de pailer de cette masse des troupes ennemies qu’il savait devoir rencontrer, il se borne à dire : « J’avais trouvé peu de résistance de la part de l’ennemi (dont il n’avait encore rencontré que quelques traînards) et rien no m’autorisait à penser qu’un secours fût urgent. » Plus loin, il ajoute : A Znaïm, je croyais no rencontrer qu’une arrière-garde. » Dans ses Mémoires, il avait dit : « A Znaïm , je craignais de ne plus trouver qu’une arrière-garde. » Mais quels que soient ces changements, plus ou moins habiles, des faits, Marmont s’exécute dans ses Institutions militaires, et il y fait des aveux ; seulement il associe Davout à sa faute : « Je n’en sentis pas moins , dit-il , la faute que j’avais faite, de ne pas appeler à moi Davout, et celle, que luimême avait commise , de ne pas venir spontanément à mon soutien. »

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Dans la Péninsule, les circonstances étaient terribles; et si nous pouvions nous permettre d’exprimer un avis sur des sujets de guerre, nous dirions volontiers que le duc de Raguse a bien mérité, dans ses premières opérations et pendant plus d’une année, de la France et de l’Espagne. Les succès d’un chef d’armée se mesurent surtout aux difficultés qui sont à vaincre et aux moyens dont il a la disposition. Mal secondé, contrarié dans ses combinaisons, privé des ressources nécessaires, marchant à travers un pays ennemi et appauvri, ayant devant lui des forces toujours supérieures , Marmont maintint son armée, exécuta des marches rapides et hardies, épargna les populations indigènes, obtint quelques avantages et ne subit aucun échec, jusqu’au jour de la bataille des Arapilès, sous Salamanque.

Ce qui avait multiplié les péripéties et les incertitudes dans la guerre d’Espagne, c’était la division et les rivalités des commandements. L’Empereur, partant pour le nord de l’Europe, ne pouvait plus imprimer, de Paris, par ses instructions, la direction et l’unité. Pour mettre de l’ensemble dans lesdiverses opérations qui se poursuivaient au nord, au centre, au midi, il se décida à placer toutes ses armées en Espagne sous le commandement de S. M. Catholique (mars 1812).

Mais cette mesure ne subvint pas à tous les inconvénients; elle apaisa quelques rivalités; elle n’assura

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pas l’obéissance; elle ne suscita pas le génie nécessaire au retour de la victoire.

Marmont, dont le corps d’armée couvrait Madrid contre les forces anglaises commandées par Wellington, était devenu, du mois de juin au mois de juillet 1812, l’objet de toutes les préoccupations. Le 16 juin, il se trouvait à Salamanque, n’ayant à opposer qu’un peu plus de 30,000 hommes à l’armée anglaise, presque double et soutenue en outre par l’arrivée prochaine du corps dellill, de 15,000 hommes. D’après l’état des choses et les instructions reçues, Marmont devait attaquer, s’il trouvait occasion de le faire avec une chance presque certaine de succès. Si cette chance ne s’offrait pas à lui, il devait se contenter de contenir l’ennemi, de l’arrêter dans sa marche, et d’attendre de l’armée française du nord, de celle du midi, de Joseph en personne, des secours promis, annoncés, qui tardaient d’arriver, mais pour lesquels il y avait des ordres réitérés, et qui ne pouvaient manquer d’apparaître. Marmont manœuvra avec habileté dans le sens de ses instructions jusqu’au 22 juillet 1812. 11 ne trouva pas l’occasion de battre l’ennemi ; il le surveilla, le contint et l’arrêta. Mais, le 22 juillet, les deux armées s’étant postées très-près l’une de l’autre, sur deux mamelons opposés, les Arapilès, la bataille s’engagea.

Arrêtons-nous un moment sur cet événement.

Quand ce combat avait lieu , les secours promis,

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accouraient de l’armée du nord ; ils arrivèrent le lendemain, dans la matinée du 23 ou le soir même du 22, et le 21 , la veille du combat, Joseph partait de Madrid pour venir se joindre à Mar mont avec un renfort , ainsi qu’il le lui avait fait savoir par des courriers lancés sur toutes les routes. Encore deux ou trois jours de cette habile temporisation dont Marmont usait depuis un mois , et , pour mieux dire , depuis le commencement de la campagne, et le combat des Arapilès pouvait se changer en une très-importante victoire.

Pourquoi tout d’un coup cette précipitation à engager le combat?

On a deviné que deux ou trois jours plus tard l’affaire aurait eu lieu, non sous le commandement de Marmont, mais bien sous celui du roi d’Espagne en personne. ,

llestvrai que, depuis plus d’une année, Marmont était en butte à des reproches que l’Empereur lui adressait en des termes comme ceux-ci : « ... Par mes dépêches des 18 et 20 février (c’est l’Empereur qui parle par l’organe de son major général), je vous prescrivais les mesures nécessaires pour prendre l’initiative et donner à la guerre un caractère convenable à la gloire des armées françaises, en lui ôtant ce tâtonnement et cette fluctuation actuels, qui sont déjà le présage d’une armée vaincue. Mais, au lieu d’étudier et de cherchera saisir l’esprit des instruc-

ET SES MÉMOIRES 41

tions générales qui vous étaient données, vous vous êtes plu à ne pas les comprendre et à prendre justement. le contre-pied de leur esprit... » (Lettre du major général au maréchal Marmont, de Paris, 16 avril 1812) (1).

Il est vrai qu’après tant de reproches faits à son inertie, il eut été bien dur, pour un homme glorieux comme Marmont, de remporter son premier avantage, grand et décisif, le jour même où son corps d’armée aurait passé sous le commandement d’un autre, cet autre fût-il le roi d’Espagne, le frère de l’Empereur. « On a supposé, dit Marmont, que, instruit dp sa marche (.de Joseph venant à son secours), c’est avec connaissance de cause que j’ai précipité mon mouvement, afin de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C’est étrangement méconnaître mon caractère, et, je le dis avec confiance et orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs (2). . . »

Marmont s’est efforcé de se justifier de cette accusation qui l’atteignait pour la seconde fois dans des circonstances différentes.

Mais il ne semble pas que cette justification ait été admise par l'Empereur, qui s’exprime ainsi dans une lettre terrible adressée au ministre de la guerre.

(I) Mémoires, tome IV, p. 374.

(ï) Mémoires, tome IV, p. 4 44 .

M AR.MONT

« Ghiasl, le 2 septembre 1812.

« Monsieur le duc de Feltre, j’ai reçu le rapport. » du due de Raguse sur la bataille du 22. Il est im- » possible de rien lire de plus insignifiant ; il y a plus » de fatras et plus de rouages que dans une horloge, » et pas un mot qui fasse connaître l’état réel des » choses.

» Voici ma manière de voir dans cette affaire et » la conduite que vous devez tenir.

» Vous attendrez que le duc de Raguse soit arrivé, » qu’il soit remis de sa blessure et à peu près entiè- » rement rétabli. Vous lui demanderez alors de » répondre catégoriquement à ces questions :

» Pourquoi a-t-il livré bataille sans les ordres de » son général en chef?

» Pourquoi n’a-t-il pas pris ses ordres sur le » parti qu’il devait suivre, subordonné au système » général sur mes armées d’Espagne?

» Il y a là un crime d' insubordination (1) qui est » la cause de tous les malheurs de cette affaire. . . »

L’Empereurpoursuit ses questionset démontre que le duc de Raguse était à la veille de recevoir un secours de 40,000 hommes. La lettre se termine ainsi :

(1) Dans les Mémoires et Correspondance du Roi Joseph, publiés par M. Du Casse, où cette lettre est reproduite, on lit : « Il y a là un fait d’insubordination. » Nous avons consulté la pièce originale : c’est bien crime et non fait qu’il faut lire.

ET SES MÉMOIRES

« En faisant coïncider ces deux circonstances, » d’avoir pris l’offensive sans l’ordre de son général » en chef et de n’avoir pas retardé la bataille de » deux jours pour recevoir 15,000 hommes d’in- » fanterie que lui menait le roi, et 1,500 chevaux » de l’armée du nord, on est fondé à penser que » le duc de llaguse a craint que le roi ne par- » ticipât au succès, et qu’il a sacrifié à la vanité » la gloire de la patrie et l’avantage de mon service.

» ... Vous ferez connaître au duc de Raguse, en » temps opportun, combien je suis indigné de la » conduite inexplicable qu’il a tenue, n’attendant. » pas deux jours que les secours de l’armée du » centre et de l’armée du nord le rejoignissent. » — J’attends avec impatience l’arrivée du général » aide de camp pour avoir des renseignements » précis; ce qu’il a écrit ne signifie pas grand’ » chose.

» Napoléon. »

Pour nous, nous n’admettrions volontiers qu’une excuse en faveur de la conduite si fortement incriminée dans la lettre qu’on vient de lire : c’est qu’au début du combat des Arapilès, le duc de Raguse tomba comme foudroyé d’un éclat d’obus qui lui fracassa le bras droit et lui laboura tout un côté du corps. Le général en chef cru mort, le général Bonnet, qui le remplaça, blessé à son tour, l’armée,

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livrée à elle-même, combattant au hasard, se trouva sans direction, malgré les vaillants efforts du général (’lausel , qui ne put exercer qu’à la dernière heure le commandement.

M. de Raguse prétend aussi qu’aux Vrapilès il avait un général qui ne pouvait pas se trouver près de l’ennemi, sans qu’aussitôt il ne chargeât; ce fut ce téméraire, cet impatient qui engagea la bataille sans le commandement de son chef. Mais ces aventures n’arrivaient qu’à Marmont; en 1809, à l’époque où il manqua, à deux ou trois reprises, d’une promptitude nécessaire de mouvement, ce fut aussi parce qu’alors il avait sous ses ordres un autre général , d’un naturel opposé, qui netait jamais prêt pour aller en avant.

Quoiqu’il en soit, M. de Raguse dit que de sa couche de souffrance, à la fin de la bataille des Àrapilès, il put prononcer ce vers de Mithridate :

Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

Les Romains dont il est ici question fuyaient vers Madrid, qu’il s’agissait de couvrir, et où ils entrèrent vingt jours après.

Nous ne traiterons pas davantage des opérations militaires. Notre défaut absolu de compétence nous

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effraye, et nous ne suivrons pas M. de Raguse en Allemagne, dans la campagne de 1813 qu’il fit sous les ordres de l’Empereur. Nous nous abstiendrons d’autant plus de parler de cette partie de ses Mémoires , qu’il nous serait très-difficile de le faire sans avoir à défendre l’Empereur contre plusieurs sortes d’accusations. En effet, la haine de Marmont s’est assez bien déguisée sous une apparente impartialité mêlée d’admiration, jusqu’à l’année 1809. Mais à cette époque, il est appelé à faire partie de la grande armée : « Que je me trouvai petit ! » dit-il avec un sentiment dont on devine la nature ; il subit immédiatement l’initiative de l’homme supérieur; sa conduite à Gratz, à Znaïm lui attire des reproches ; atteint dans ce qu’il y a en lui de plus vivant, l’orgueil et l’envie, Marmont ne peut plus garder de mesure. En Espagne, sa circonspection, poussée trop loin au gré de l’Empereur, lui vaut une correspondance qui le tient au régime d’un reproche continu d’inertie, de désobéissance et de timidité. Uu succès éclatant aurait pu relever et calmer cette âme où toute remontrance se résolvait en fiel ; Marmont n’eut pas en Espagne de succès éclatant ; au moment où il lui fut donné de changer d’un coup, dans la Péninsule, la face des affaires, aux Arapilès, il n’eut qu’un échec. Nous venons de voir comment cette affaire a été jugée. A partir de ce temps, M. de Raguse n’est plus même un mécon-

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tent : c’est un ennemi. Placé devant le péril, le soldat sera encore emporté par l’ardeur du sang, l’honneur du drapeau; il combattra vaillamment à Lutzen, à Bautzen, à VVurtzen, à Dresde, à Leipsick , etc. ; mais le général , l’homme politique ayant en propre un jugement , une résolution , n’appartient plus à l’Empereur; il est tout entier contre lui, aux invectives, aux murmures, aux feints désespoirs de la défection, aux vaines promesses libérales de la coalition. 11 n’a jamais trop compris la Révolution, l’ordre nouveau, l’Empire ; mais au moment suprême des catastrophes, il est tout-à-fait aveuglé; il n’entend plus parler que de l’ambition monstrueuse d’un homme; il répète le mot sous toutes les formes, comme s’il y croyait ; soyons justes, il y croit ; car, cet homme à qui l’on ne voudrait pas au moins contester l’avantage de l’esprit, en était là, de 1 809 à 1 81 3, à faire sa conviction, sa croyance de tout ce qui pouvait s’échapper des sots commérages des salons et des hfibleries gagées des scribes des chancelleries. L’intelligence que ne soutiennent pas les nobles passions et qui est à la merci des mauvaises, n’est pas l’intelligence; c’est l’instrument des plus grossières illusions.

Voici quelques traits pris au hasard parmi ceux que l’on peut citer, pour achever de faire connaître cette conscience désormais sans sauvegarde contre les sophismes et les faux calculs.

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Marmont termine le récit des choses exécutées par lui dans son gouvernement de Dalmatie, des premiers mois de 1806 à la fin de 1807. 11 s’en loue beaucoup, non sans quelque raison, et il conclut en ces termes : « En somme, ces travaux eussent été l’objet des plus grands éloges officiels, s’ils avaient été faits par suite d’ordres du gouvernement... » Qui ne croirait, après avoir lu ces mots, que le gouvernement , jaloux de la gloire de Marmont, oublia de la constater officiellement? il n’en est rien : huit lignes plus bas, Marmont, presque sans interrompre sa plainte contre l’ingratitude et la jalousie du gouvernement , reprend ainsi : « A cette époque (fin de 1 807), je fus élevé à la dignité de duc. Le nom qui me fut donné (de Raguse) rappelant les services rendus (en Dalmatie), ajouta encore à la valeur de cette récompense (1).

En 1809, Marmont est nommé maréchal, après une conversation dans laquelle l’Empereur lui avait démontré ses diverses fautes pendant la campagne. Cette haute récompense survenant après une leçon d’art militaire faite par un grand homme sur le ton de l’amitié, devait pénétrer une âme ordinaire de toutes les émotions de la reconnaissance. Mais Marmont ne cède pas ainsi à l’ascendant du génie et de la bonté; il se roidit contre l’une et contre

(I) Mémoires, tome 111, |>. 69-70.

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l’autre : « Chose incroyable, dit-il, je n’en éprouvai pas alors une joie très-vive... Je fus content, mais sans être transporté... » Ce qui empêche son cœur de prendre l’élan, c’est le souvenir de la leçon. Mais bientôt la vanité l’emporte, rien que la vanité, et le contentement de Marmont est tel, qu’il en oublie de s’exprimer en bon français : « Quelques jours après, ajoute-t-il, je reconnus l’immense pas fait, comme existence, à la différence des manières des généraux avec moi ; et comme occasion de gloire, par l’importance des commandements que ma nouvelle position m’assurait pour l’avenir (1). » Toutefois, cette grande joie est de courte durée ; elle s’abat tout d’un coup et fait place à un noir accès de chagrin. Pourquoi? « A cette époque, ditil (août 1809), l’Empereur donna beaucoup de récompenses, et entre autres il fit princes Masséna et Davout, et leur donna d’énormes dotations... Pourvu du titre de duc et de maréchal d’Empire, l’ambition semblait devoir être satisfaite; mais il fallait à l’instant voir le néant de ce que l’on possédait... » Suit une diatribe contre le système d’émulation pratiqué par l’Empereur. Marmont, qui subissait à sa manière les effets de ce système, les décrit comme il les ressentait : « Pour tout le monde, dans toutes les situations, c’étaient

<T| Mémoires, tome III. p. 2H5-256.

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des accès d’une fièvre dont chaque jour augmentait l’activité (1). »

11 arrive parfois à Marmont de se comparer à l’Empereur, et, dans ces occasions, il ne manque pas de se donner l’avantage. On n’en finirait pas si l’on citait tous les passages où il oppose la supériorité de ses vues aux combinaisons stratégiques de l’Empereur. 11 gagna la bataille de Gospich, les 21 et 22 mai 1809, et il se plaît à rappeler qu’à ces dates se livrait la bataille d’Essling, qu’il appelle un revers, comme les gazettes. Quand il arrive à la Grande Armée, c’est un peu en sauveur : « La nouvelle de l’approche de l’armée de Dalmatie, dit-il, fît à la Grande Armée une heureuse diversion aux chagrins causés par les malheurs d’Essling. On fit valoir ses succès, et on parla de ce corps, avec raison, comme d’une troupe d’élite, et de son arrivée comme d’un renfort puissant (2). » Pour se faire une idée de tout ee qu’il y a d’illusion personnelle dans ces assertions, il faut se rappeler que d’après des chiffres officiels rapportés dans l’ouvrage même de M. de Raguse, l’armée française à Wagram était de 187,000 hommes présents sous les armes (3), et que l’armée de Dalmatie, le ren-

(1) Mémoires, tome III, p. 265.

(2) Mémoires, tome III, p. 152 et 218.

(3) Mémoires, tome III, p. 225.

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fort puissant , se composait de 10,000 hommes (1). M. de Raguse dit plus vrai lorsqu’il parle de son armée de Dalmatie comme d’une troupe d'élite; mais il ajoute : « Au surplus, toutes les troupes que j’ai commandées... ont toujours été bonnes (2)... »

Une panique a lieu, après Wagram, parmi quelques hommes dispersés et près d’être surpris ; le quartier général où se trouve l’Empereur en est un moment troublé : « Les paniques , reprend tout aussitôt M. de Raguse, sont un triste symptôme de l’état moral d’une armée... Jamais les troupes que j’ai commandées , n’ont présenté un pareil spectacle (3). Le trait par lequel M. de Raguse termine toute cette histoire de panique appartient à ce genre qui arrive tout droit au ridicule sans passer par le sublime : « (Après la panique), l’Empereur me donna ordre de déployer mes troupes et de les faire camper en carré autour de sa tente; (voici le trait :) ainsi gardé, il pouvait reposer avec sécurité. »

11 n’en a pas toujours été ainsi de la garde de M. de Raguse.

Nous avons négligé de revenir sur les preuves de l’inintelligence politique de Marmont. Nous avons pensé qu’il était désormais superflu d’insister sur une démonstration pareille. Au reste, dans

(1) Mémoires, tome III, p. 294.

(2) Mémoires, tome III, p. 154-155.

(3) Mémoires, tome III, p. 241-242.

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ces Mémoires, à partir de 1 809 , nous aurions été bien empêchés de trouver un argument quelconque relatif à des vues politiques. Marmont n’en a plus; il se borne à se tromper sur les faits, à n’en point savoir les causes, à se perdre dans cette fantasmagorie d’accusations et de calomnies qui défrayera plus tard les pamphlets de 1 81 4 à 1817. Cependant nous trouvons sur l’histoire de l’Empereur un jugement d’ensemble qui mérite d’être considéré; ce jugement peut se résumer ainsi : l’Empereur n’a pas fait son élévation; mais il a fait sa chute • « La grandeur de Napoléon a été, dit M. de Raguse, en partie son ouvrage; mais les circonstances ont singulièrement favorisé son élévation. Son arrivée au pouvoir a été l’expression des besoins de la société d’alors ; mais sa chute, c’est lui seul qui l’a causée (1). » M. de Raguse revient ailleurs sur cette appréciation politique (2). Il est presque superflu de faire remarquer qu’en parlant de ce qui a causé la chute de l’Empire, il oublie toujours de faire une part à la trahison.

(I) Mémoirts, tome III, p. 449.

(î) Mémoires, tome V, p. ï.

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Marmont a fait son plaidoyer; il en a du moins établi les précédents : il ne lui reste plus qu’à s’expliquer sur le fond même de l’accusation. Quelle sera cette défense? Nous n’avons nulle envie de la prévoir. Mais s’il nous était permis de continuer à nous servir des métaphores du langage de la justice criminelle, nous dirions que M. de Raguse se dispose déjà , moins à contester les faits qu’à plaider vaillamment les circonstances atténuantes. C’est du moins ce que l’on peut conjecturer d’après une étrange conversation rapportée par lui en ces termes.

« Cette conversation, dit-il, une des plus longues que j’aie jamais eues tête à tête avec Napoléon, car elle dura plus de cinq heures. . . varia beaucoup dans son objet... Il fit la distinction de ce qu’il appela l’homme d’honneur et l’homme de conscience, en donnant la préférence au premier, parce que, avec celui qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements, on sait sur quoi compter, tandis qu’avec l’autre, on dépend de ses lumières et de son jugement. . . Puis il ajouta : «Vous, par exemple, » si, l’ennemi ayant envahi la France et étant sur » la hauteur de Montmartre, vous croyiez, même

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» avec raison, que le salut du pays vous comman- » dât de m’abandonner et que vous le fissiez, vous » seriez un bon Français, un brave homme, un » homme de conscience, et non un homme d’hon- » neur. » Ces paroles prononcées par Napoléon et adressées à moi le 11 octobre 1813 (à Düben)... n’ont-elles pas quelque chose de surnaturel et de prophétique? Elles sont revenues à ma pensée après les événements d’Essonne (1)... »

Admettons le récit, même avec les atténuations extrêmes appliquées par le narrateur au rôle équivoque de l'homme de conscience. Ne semble-t-il pas que M. de Raguse est d’avance résigné à reconnaître qu’il n’a pas eu, en 1 81 4, l’attitude d’un homme d’honneur?

On éprouve quelque regret à sévir contre un homme en particulier entre tous ceux que l’on pourrait prendre presque au hasard dans cette époque néfaste. Mais tous ne se sont pas révoltés contre l’histoire; tous n’ont pas prétendu à faire d’une heure d’égarement et d’affaissement le moment radieux de leur vie. D’ailleurs, il est des êtres

(1) Mémoires, lome V, p. Î75-Î76.

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spécialement responsables. Que les causes générales des catastrophes, quand elles viennent à s’épandre, courbent, emportent les faibles, et qu’elles plongent les lâches dans leur limon natif de bassesse et de trahison : à cela il n’est rien d’extraordinaire et de surprenant. Mais les hommes doués par Dieu de cette distinction de nature qui est une royauté morale, sont tenus de résister et de rester visiblement debout pour tous dans ces tourmentes de la vie humaine. Quand ces hommes manquent à leur mission, quand au lieu d’être un exemple de constance, le martyre vivant et vaillant de la morale, ils offrent aux consciences chancelantes le scandaleux spectacle de leur propre défaillance, ces hommes-là sont coupables entre tous. Et si, par un dernier égarement, ils gardent au milieu de leur faute l’attitude de l’orgueil, c’est à bon droit que l’histoire se préserve, comme d’une faiblesse, de toute pitié, et leur demande un compte sévère de ce qu’ils ont été, du haut de ce qu’ils auraient du être.

Avant de commencer l’examen spécial des événements de 1 81 4, nous devons confesser ici la surprise que nous avons éprouvée à la lecture de ce qui, dans cette posthume justification, se réfère à la conduite de M. de Raguse aux derniers jours de l’Empire. Pas un fait nouveau, pas un argument qui déjà ne soit connu. On s’attendait à quelque révé-

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lation, on se trouve devant une redite. M. de Raguse aurait pu changer le fond de cette triste histoire, en nous renseignant sur les intrigues dont il a été la dupe et le jouet : mais la vanité ne lui a pas permis cet aveu, et pour vouloir rester un héros incompris, il se condamne lui-même à se priver de la seule excuse qui plaiderait en sa faveur, de l’excuse qu’il aurait pu tirer de son inaptitude politique, de sa vivacité d’impression, de sa faiblesse morale au milieu de trop forts entraînements. Toutefois la vérité se fait jour; sans le savoir peut-être, M. de Raguse nous indique comment, par qui, à quel moment précis le venin de la trahison est entré dans son âme, sous la forme d’un hommage rendu à son importance, à l’élévation de ses sentiments. Et quand il hésite encore à s’abandonner à l’acte auquel le sollicitent son orgueil trompé, l’égarement de ses vues, la médiocrité de son cœur en butte aux prestiges, M. de Raguse laisse échapper de sa conscience à moitié vaincue et déjà douloureusement inquiète, ce cri, cette plainte : « Il est facile à un homme d’honneur de remplir son devoir quand il est tout tracé ; mais qu’il est cruel de vivre dans des temps où l’on peut et où l’on doit se demander : Où est le devoir? Et ces temps, je les ai vus, ce sont ceux de mon époque ! trois fois dans ma vie, j’ai été mis en présence de cette difficulté ! Heureux ceux qui vivent sous l’em-

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pire d’un gouvernement régulier, ou qui, placés clans une situation obscure, ont échappé à cette cruelle épreuve ! Qu’ils s’abstiennent de blâmer ; ils ne peuvent être juges d’un état de choses inconnu pour eux (1). » Voilà des paroles vraies et touchantes. Si M. de Raguse s’était maintenu sur ce ton, il aurait peut-être désarmé de sa sévérité la justice de l’histoire. Mais heureusement ou malheureusement, nous ne savons trop, il ne tarde pas à prendre ou plutôt à reprendre un tout autre langage, et ce langage, qu’il conserve avec une arrogance désormais constante, est tel qu’il changerait en colère tout ce qu’on peut ressentir pour cette histoire de 1814 dont M. de Raguse a été un des entremetteurs décisifs, la pitié, le dégoût.

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