‹ La défection de Marmont en 1814Chapitre 5 sur 35 · XI · texte numérisé non relu

XI

En 1815, l’Empereur datait du golfe Jouan , Ier mars, une proclamation au peuple français, dans laquelle il était dit :

« Les victoires de Champ-Aubert, de Mont-

mirail, de Château-Thierry, de Vaucliamp, de Mormans , de Montereau , de Craonne , de Reims , d’Arcis-sur-Aube et de Sainl-Dizier; l’insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Cham-

(1) Mémoires, tome VI, p. 256.

ET SES MÉMOIRES

pagne, de l’Alsace, de la Franche-Comté, de la Bourgogne , et la position que j’avais prise sur les derrières de l’armée ennemie , en la séparant de ses magasins, de ses parcs de réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l’avaient placée dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants, et l’élite de l’armée ennemie était perdue sans ressource ; elle eût (trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu’elle avait si impitoyablement saccagées , lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale et désorganisa l’armée. La conduite inattendue de ces deux généraux ( I ) , qui trahirent à la fois leur patrie , leur prince et leur bienfaiteur, changea les destins de la guerre. La situation désastreuse de l’ennemi était telle qu’à la fin de l’affaire qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions, par la

séparation de ses parcs de réserve (2). »

M. de Raguse crut devoir se défendre contre cette accusation de trahison. Dans ce moment-là,

(1) Il s’agit ici du maréchal Marmont duc de Raguse et du maréchal Augereau duc de Castiglione également accusé de trahison l>our sa conduite à Lyon en mars et avril 484 4, dans une autre partie de la proclamation étrangère à notre sujet et que nous ne rapportons pas.

(2) Moniteur du 21 mars 1 84 5. Dans une autre proclamation , de la môme date, l'Empereur disait on s’adressant à l’armée : « Soldats ! nous n'avons pas été vaincus ; deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur.... » (Même numéro du Moniteur.)

MAR MONT

c’était pourtant une fortune qu’une trahison. Mais le sort des événements était encore incertain. Aussi bien pour constater l’importance de l’acte que pour en atténuer le caractère trop odieux et pour en faire tomber, en partie, la responsabilité sur quelques généraux qui se trouvaient encore dans l’armée de Napoléon, M. de Raguse composa, à tout hasard , une Réponse à la proclamation datée du golfe Jouan , le 1 er mars 1 B 1 5 ; cette Réponse qui parut naturellement à Gand , le 1er avril, fut en outre insérée, le 18 du même mois, dans le second numéro du Moniteur spécial publié dans cette ville. M. de Raguse s’empressa d’envoyer son manifeste apologétique à tous les souverains de la coalition. Ceux-ci, en accusant réception de l’envoi, ne manquèrent pas de témoigner que M. de Raguse avait mis une grande loyauté dans sa manière de servir, sinon les intérêts de la France et de l’Empereur, du moins ceux de la coalition. Tout ce qui est éloge flatte la vanité. M. de Raguse triompha. Toutefois, il est à remarquer que, dans ses Mémoires, on ne trouve aucun de ces certificats de loyauté qui lui furent alors délivrés. Mais nous pouvons, en partie, suppléer à cette omission ; un hasard a fait tomber entre nos mains la lettre écrite par un des principaux souverains coalisés. Nous donnons ci-après ce document, parce qu’il est inédit et qu’il intéresse l’histoire.

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« Je viens, monsieur le duc, de recevoir la » lettre que vous m’avez adressée, en date du » 6 avril, pour me communiquer la réponse que » vous avez cru devoir faire à la proclamation de » Buonaparte (1 ). Vous connaissez trop bien les sen- » timents que je vous porte pour que. j’aie besoin de » vous dire combien j’ai partagé l’indignation que » les assertions avancées dans cette pièce sur votre » compte ont généralement excitée. Informé mieux » que personne des circonstances auxquelles ces » calomnies se rapportent , je n’ai cessé de rendre

(1) En 1814 certaines gens contestaient à l’Empereur sa qualité de Français, ce que l’on signiGait en mettant un U devant la seconde lettre du nom de Bonaparte ; et dans la conversation il était selon le goût du temps de faire bien sentir celte lettre U que l’on prononçait de son mieux à l'italienne , avec un arrêt. C’était là une des habitudes de l’émigration , que M. le vicomte de Chàteaubriand a fait connaître et adopté un des premiers, dans sa famouse brochure, sur Buonaparte et les Bourbons. On ne s’attend pas à rencontrer quelque chose d’aussi ridicule sous la plume d’un prince comme Alexandre Ier, qui, à Erfurth, dans une salle de spectacle, s'était tourné avec ostentation vers Napoléon et l'avait salué , à ce vers d’une tragédie :

L'amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux !

Mais nous nous hâtons de le dire, ce trait de mauvais goût n’est pas imputable à Alexandre : la signature seule de la lettre que nous rapportons ici , est de la main de ce princo. Le reste est le fait d’un secrétaire plus ou moins au courant des usages. Cette observation s’applique encore aux deux fautes d’orthographe qu’on remarquera dans la même lettre et que nous avons cru devoir conserver par un excès de respect pour l’exactitude de cette citation.

M ARMONT

» justice à la conduite pleine de valeur et de fran » chise qui , à cette époque , a particulièrement ca- » ractérisé toutes vos démarches. Mon opinion à » votre égard n’a point varié depuis , et rien ne » pouvait la justifier d’avantage (sic) que le zèle et » le dévouement que vous avez montré (sic) au roi » pendant les événements malheureux qui viennent » d’accabler votre Patrie.

» Recevez, monsieur le duc , l’assurance renou- » velée de toute mon estime.

« Alexandre.

« Vienne, le 21 avril 1815. »

La caution n'est pas bourgeoise. — L’empereur Alexandre , quelle que fût la droiture naturelle de ses sentiments, n’était pas placé au point de vue qu’il faut pour bien apprécier la conduite d’un homme qui ne pouvait mériter son estime qu’en ne cessant point d’être son ennemi. Mais, quoi qu’il en soit de ce témoignage de valeur et de franchise accordé à M de Raguse , la Réponse qui en avait été l’occasion contenait déjà l’historique et les arguments reproduits par Marmont dans le tome VI de ses Mémoires. Toutefois, nous devons noter quelques variantes assez importantes.

Dans sa Réponse de 1815, M. de Raguse motive ainsi le parti, auquel il s’arrêta tout d’un coup, d’agir contre l’Empereur : « En ce moment, dit-il' (1er avrji 1 814), la résolution de sacrifier à sa ven-

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geance le reste de l’armée fut prise ; il ne connut plus rien qu’une attaque désespérée, quoiqu’il n’y eût plus une seule chance de succès en sa faveur avec les seuls moyens qui lui restaient ; c’étaient seulement de nouvelles victimes offertes à ses passions. Dès lors, tous les ordres, toutes les instructions, tous les discours furent d’accord avec ce projet, dont l’exécution était fixée au 5 avril... » M. de Raguse ajoute plus bas que o le moment était pressant, puisque nous étions au 4 avril, et que c’était le 5 que devait avoir lieu cette action désespérée, dont l’objet était la destruction du dernier soldat et de la capitale. »

Ainsi, Napoléon voulait se venger de son armée héroïque et fidèle ; il voulait se venger de la capitale dont l’immense majorité protestait par son attitude morne contre les saturnales impies d’une infime minorité d’intrigants et de traîtres. Napoléon, pendant qu’il négociait pour maintenir son fils sur le trône, voulait détruire, au 5 avril, le dernier soldat et la capitale de la France ! Marmont ne reproduit pas cet argument principal dans le tome VI de ses Mémoires. Mais à ce qu’il change dans le récit explicatif de sa conduite, il joint, entre autres choses étrangement curieuses, deux choses qui ne sont contradictoires qu’en apparence.

La première, c’est une profession de l’affection tendre et profonde qui l’unissait à l’Empereur, affec-

MARMONT

tion telle que, tout en le trahissant, il formait, dit-il, le projet de s’attacher à sa personne et de se consacrer à le servir dans l’exil (1).

La seconde, c’est la diatribe la plus haineuse et la plus venimeuse qui ait jamais été lancée contre Napoléon, son génie, ses sentiments, ses habitudes, sa personne physique elle-même, une diatribe qui se compose avec un art presque diabolique, des traits les plus propres à motiver, contre un être si grand qu’il soit, une implacable aversion (2).

Et cet être odieux est pourtant « cet ami, ce bienfaiteur » (3) au sujet duquel , au moment même où il va le trahir, Marmont dit « : Les malheurs qui l’accablaient réveillaient en moi cette vive et ancienne affection qui autrefois dépassait tous mes autres sentiments » (4); jusqu’à ce point qu’il ajoute : « Je rédigeai la lettre qui devait être envoyée à l’Empereur quand tout serait convenu et arrêté (la trahison) ; dans celte lettre, je lui annonçais qu’après avoir rempli les devoirs que m’imposait le salut de la patrie, j’irais lui apporter ma tête et consacrer, s’il voulait l’accepter, le reste de ma vie au soin de sa personne (5). »

(1) Mémoires, tome VI, p. 260.

(2) Mémoires, tome VI, p. 275.

(3) Mémoires, tome VI, p. 256.

(4) Mémoires, tome VI, p. 255.

(5) Mémoires, tome VI , p. 260. « Cette lettre ne s’est pas retrouvée, » dit l’éditeur dans une note.

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Ainsi Marmont aime l’Empereur et veut se consacrer à le servir, au moment même qu’il le trahit. Faut-il révoquer en doute la vérité d’une contrariété aussi violente de sentiments? Nous ne le croyons pas; mais il y a ici un cas de pathologie morale dont il n’est pas sans importance et sans intérêt d’essayer au moins une explication.

Ceux qui ont examiné de près les consciences des coupables, savent qu’il se passe en elles d’étranges phénomènes. 11 est rare que la volonté du mal s’établisse sous son vrai nom dans une âme. Pour l’honneur de notre nature, il y faut tout d’abord une forte illusion. Mais dans ce commencement de folie, qui précède toujours le crime, il est encore au plus intime de notre être moral , une voix qui proteste. De là une lutte entre la conscience et la tentation. Si cette lutte se termine par le triomphe du bien, l’âme humaine, trop meurtrie pour être déjà heureuse, éprouve du moins ce calme avant-coureur des sérénités paisibles auxquelles on arrive par les voies honnêtes. Mais si la lutte se termine par le triomphe du mal , il en est tout autrement : ce qui l’envahit alors, c’est le trouble, l’inquiétude, l’agitation; l’ordre n’est plus en elle; elle ne s’appartient plus; elle est à la merci des circonstances, d’un hasard, d’une dernière provocation. Dans cet état, ce qui trompe surtout les coupables, c’est qu’ils ressentent trèsvivement, quoique d’une manière fugitive, des émo-

MARMONT

tions opposées à l’acte qu’ils vont commettre. Mais quand la tentation, qui entraîne au mal, a son principe dans l’orgueil, le coupable n’est pas averti par ce suprême effort de la conscience; il y trouve seulement une raison de plus pour ne point se méfier et même pour se glorifier de la nature des mobiles qui le sollicitent; il en prend acte, comme M. de Raguse , pour témoigner de la noblesse et de la pureté des sentiments qui l’ont dirigé. Et l’orgueil fait plus encore : le remords, cet aveu instinctif de la faute commise, le remords est inextinguible sous la faute; mais l’orgueil, qui ne saurait se départir de la conviction de son infaillibilité, ne souffre pas le remords; il s’en irrite, et, ne pouvant sévir contre lui-même, il tourne sa rage contre le souvenir et l’objet de son fatal emportement.

Si M. de Raguse n’avait pas été coupable, si , au lieu d’un crime, il n’avait commis qu’une erreur, il eût ainsi composé ses Mémoires. Après avoir consacré les premiers volumes à montrer tout ce qu’il y avait de grand et de bon dans la personne et l’œuvre de Napoléon Bonaparte, il eût ajouté : En 1814, j’ai cru devoir abandonner cet homme si grand et si bon que j’aimais et que j’admirais. Comment! pourquoi me suis-je imposé ce dur sacrifice? Que les hommes me plaignent et ne me condamnent pas; que Dieu me pardonne si je me suis trompé ! Mais, quel que soit le sort qui m’attend devant l’Uistoire et devant

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un juge bien autrement infaillible, je puis dire que je suis mort ayant au cœur une image sacrée entre toutes, celle de mon ami et de mon Empereur. Vous m’entendez et vous me croirez, ô vous qui n’avez jamais trahi !

Le duc de Raguse tient-il ce langage d’un homme en qui peut toujours protester, contre une erreur de sa vie, sa conscience égarée, mais non coupable? Nullement ; le voici, en peu de mots, tel qu’il s’est montré en ses Mémoires. 11 a suivi pas à pas la fortune de Napoléon, comme un démon familier; il n’a pas négligé une seule occasion de travestir un acte, de défigurer un sentiment, de donner le change sur une parole, de mettre une calomnie à la place de l’histoire. La grandeur de Napoléon lui est importune; il lui porte envie et le hait; il s’irrite même des bienfaits qu’il reçoit, car il les compare à d’autres faveurs plus considérables dont d’autres que lui sont l’objet. L’infortune arrive ; il n’est pas désarmé : pas un désastre qu’il n’impute à l’imprévoyance, à un excès d’ambition, à une défaillance du génie. N’ayant point cessé de voir en Napoléon une grandeur qui l’offusque, une générosité qui l’offense, une visée ambitieuse qui est la cause de tous les malheurs publics, il s’écrie tout d’un coup, au moment d’effectuer une trahison depuis longtemps consommée dans son cœur : « Je l’aimais, cet ami, ce bienfaiteur! » Mais la trahison s’ap-

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eomplit, et voilà cet homme, à qui le moindre sentiment des convenances impose de respecter l’être supérieur envers qui il a failli d’une manière si grave, voilà cet homme qui s’emporte en un dithyrambe de haine, de calomnie et d’outrage ! Qu’estce que cela? Le remords changé en fureur par le délire de l’orgueil.

Quand des juges criminels voient devant eux un accusé qui passe subitement de l’attendrissement à des transports de rage, des larmes aux imprécations, à ce spectacle d’une conscience qui se dénonce par son trouble et son désordre même, ils ne manquent pas de se dire : « la faute parle en cet homme : Habemus reum fatentem. »

Mais nous nous sommes déjà trop longuement arrêtés à des considérations générales; il est temps que nous entrions dans l’examen des faits.

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