‹ La défection de Marmont en 1814Chapitre 6 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous voici en présence des événements de 1814. Saluons d’abord cette douloureuse et glorieuse histoire que nous pouvons rappeler aujourd’hui avec une tristesse fière : car rien n’a vaincu de ce qui avait triomphé, et rien n’est tombé de ce qui avait été abattu.

T, 'était une épreuve : l’épreuve que la Providence impose aux œuvres qu’elle veut faire siennes. Elle les montre ainsi indépendantes du génie d’un homme , animées de sa propre force.

Mais ces œuvres-là que la Providence expose et n’abandonne pas à la perversité d’un temps, tuent les téméraires qui osent porter la main sur elles. Nous allons voir si le duc de llaguse n’a pas été un de ceux qui sont morts justement dans l’hisloire pour avoir eu, en 1814, cette audace impie.

L'Empereur avait dit en chassant les alliés de Saint-Dizier : « Je suis plus près de Munich que les alliés ne le sont de Paris» (22 mars). En ce moment , un plan sublime occupait l’esprit de l’Empereur. Gagner le Rhin dont la route lui était ouverte, rallier une partie des garnisons françaises d’entre le Rhin et la Meuse, appeler à lui les 60 à 70,000 soldats français encore enfermés dans les places du llaut-Weser et de l’Elbe; puis, tandis que l’insurrection des départements de l’est et du centre tiendrait, assiégées en France, les immenses armées ennemies, démoralisées par leurs récentes défaites, embarrassées de leur nombre, privées de leurs communications , parcourir en victorieux l’Allemagne vide de ses défenseurs, s’emparer de ses capitales, dicter, commander, de Berlin ou de Vienne, la paix, la délivrance du sol français : tel était le plan qu’impliquait, dans la pensée de l’Empereur, le mouvement sur Saint-Dizier, cette improvisation du génie, hardie mais sûre.

Une lettre du major général au duc de 'Parente, laissant entrevoir ce plan, fut interceptée et portée, dans la nuit du 23 au 24 mars , à l’Empereur Alexandre, qui se leva effrayé, fit éveiller le prince

de Schwartzenberg et lui enjoignit d’envoyer surle-champ aux plénipotentiaires l’ordre de renouer les négociations interrompues et de signer la paix à quelque prix que ce fût. L’Empereur François, plus effrayé encore, venait de quitter précipitamment, presque seul, Bar-sur-Aube, pour se réfugier à Dijon, suivi de sa chancellerie en désordre (1 ). Les souverains étrangers se voyaient alors dans cette position si bien décrite par un général anglais attaché à leur état-major, sir Robert Wilson, auteur d’un écrit sur la campagne de 1 81 4 : « Les alliés se trouvaient dans un cercle vicieux d’où il leur était impossible de se tirer, si la défection ne fût venue à leur secours. Ils étaient hors d’état d’assurer leur retraite, et cependant ils étaient obligés de se retirer. Cette défection, favorable à leur cause, fut consommée au moment où le succès de Bonaparte semblait hors des atteintes de la fortune. Le mouvement de Saint-Dizier , qui devait lui assurer l’Empire, lui lit perdre la couronne. »

Les souverains alliés et leurs chefs d’arméo tinrent conseil à Pougy. Ils reconnurent tous, d’un commun accord , que la retraite leur était coupée,

(1 ) Mémoires lires des papiers d’un homme d’Etat sur les causes secrètes qui ont déterminé la politique des cabinets dans les guerres de la Révolution — (Tome XII, p. 379-380). On peut en croire cet homme d’Etat anonyme, au reste fort instruit, fort partial et voué avec beaucoup de gravité à tous les intérêts de la coalition.

qu’il leur était impossible de revenir en arrière. Il fallait donc aller en avant, marcher sur Paris, dont l’occupation pouvait avoir sur les événements une influence décisive. Mais il était à craindre que Paris ne fût pourvu d’une force de défense. Or, avec les progrès de l’insurrection des départements, il était certain que « la moindre résistance aux portes de Paris devait sérieusement compromettre l’année alliée ( 1 ). »

Les souverains tirèrent alors de leurs portefeuilles des lettres par lesquelles ils étaient assurés que Paris ne ferait point de résistance ; qu’un puissant parti anti-napoléonien y attendait, y appelait les alliés, tout prêt à se soulever à leur approche, en mesure de leur promettre, au lieu d’un combat, une réception triomphale (2).

On discuta la valeur de ces assurances ; et comme il n’y avait pas à hésiter beaucoup entre le danger de se porter, à travers une insurrection générale, à

(4) Mémoires tirés des papiers d'un homme d’Etat, etc., t. XII, p. 382.

(2) On connaît surtout cette lettre adressée aux souverains : « Vous pouvez tout. Vous n’osez rien. Osez donc! » Mais, sur ce sujet, nous nous bornerons à citer les aveux cyniques qui suivent : « .... On avait poussé l’attention jusqu'à pourvoir à notre avenir, s’il eût été compromis par les événements. . Nous nous réunissions plusieurs fois par jour... Nous n’avons pas laissé passer un jour sans miner, sans ébranler la domination de l'Empereur, et sans chercher ce qu’il fallait lui susciter au jour de sa chute... » M. dePradt, Restauration de la royauté, p. 30, 32, etc.

la rencontre de Napoléon sur le Rhin, et les chances que pouvait offrir une facile reddition de Paris , le mouvement en avant sur Paris fut décidé (1).

Les armées alliées, en se réunissant, rencontrèrent les deux petits corps de Mortier et de Marmont, qui avaient reçu l’ordre de rejoindre l’Empereur, les enveloppèrent de leurs masses immenses et profondes à Fère-Champenoise, et, les refoulant toujours devant elles, les jetèrent ellesmêmes , le 29 au matin , à ces portes de Paris qui, sans ce hasard et le désastre du second combat de Fère-Champenoise , ne devaient pas avoir de défenseurs.

L’Empereur, devant qui l’ennemi , pour le tromper et le faire croire à son immobilité , avait laissé un rideau de troupes, l’Empereur apprit le mouvement des alliés du 26 au 27 mars. Ce mouvement , il l’avait prévu, annoncé; il avait obligé, condamné son cœur à s’y résigner. Mais, au dernier moment, il se sentit trop ému à ce spectacle, que son imagination lui représentait, de Paris occupé par les étrangers ! Lui qui avait dit : « Un souverain doit avoir son cœur dans sa tête, » il ne résista pas à son émotion ; il ne consulta plus que son cœur (2). Le

(I) Mémoires tirés des papiers d'un homme d’Etat , tome XII. p. 385 et suiv.

(î) Foin, Manuscrit de 1814, page 194. — Mais sur ce point il faut entendre l'Empereur lui-même, comme il s’exprime dans

28, sa résolution fut prise : il partit de Saint-Dizier avec son armée ; à cheval , à pied , se mêlant à ses soldats, leur communiquant son ardeur, partageant leurs fatigues , il marcha au secours de Paris.

Mais à Paris, dans la nuit du 28 au 29 mars,

le Mémorial de Sainte-Hélène : « L’Empereur regrettait beaucoup, lors de sa position à Saint-Dizier et Doulevant, d’avoir cédé aux diverses considérations dont il se trouvait entouré , aux nombreuses suggestions dont il se vit assailli , lesquelles le ramenèrent contre son gré sur Paris. « Je manquai de caractère, disaitil; je devais poursuivre imperturbablement toute ma pensée, continuer vers le Rhin , me renforçant de toutes mes garnisons, m’entourant de toutes les populations insurgées ; j’eusse eu bientôt une armée immense, Murat me serait aussitôt revenu, et lui et le vice-roi eussent été me donner Vienne, si les alliés eussent osé me prendre Paris. Mais non, les ennemis eussent frémi bien plutôt du péril où ils se trouvaient engagés, et les souverains alliés eussent reçu comme une grâce que je leur eusse accordé leur retraite. Et là se fut éteint tout-à-fait le volcan des étrangers contre nous. On eût conclu la paix, et on l’eût observée sincèrement. Chacun demeurait si fatigué ! on avait tant de blessures à soigner 1... on ne se fût plus au dehors occupé d’autre chose. Quant au dedans, un tel dénouement détruisait à jamâis toutes les illusions, toutes les malveillances, et fusionnait pour toujours toutes les opinions, toutes les vues, tous les intérêts. Je me rasseyais triomphant, entouré de mes invincibles bandes. Les populations héroïques et fidèles eussent servi de diapason à celles qui avaient chancelé. Ceux qui avaient tant montré le besoin du repos en eussent été prendre ; une génération nouvelle de chefs eût retrempé notre existence ; nous ne nous serions plus occupés que du bonheur intérieur; nous aurions encore eu d’heureux jours.... »

un grave événement s’était accompli : le départ de la régence avait été décidé.

Ce départ était peut-être une nécessité dans le plan dont le mouvement sur Saint-I)izier était un commencement de réalisation , et il avait été prescrit par l’Empereur : en effet, si l’on ne pouvait pas défendre Paris, il fallait du moins ne laisser prendre qu’unevilleet non le siège du gouvernement.

Mais l’abandon du plan qu’impliquait le mouvement sur Saint-Dizier changeait les circonstances : il fallait désormais défendre Paris ; la présence du gouvernement était nécessaire pour animer la population , contenir les intrigants , donner une direction aux défenseurs.

Malheureusement, quand le conseil de régence se réunit , on ignorait le changement survenu dans le plan de campagne ; chacun avait eu confidence de la lettre de l’Empereur, du 16 mars, exprimant un ordre positif, absolu de départ, dès que l’ennemi se rapprocherait de Paris; tout ce que l’on savait en outre, c’est que les Cosaques étaient en vue, et que déjà les populations des campagnes voisines accouraient en foule cherchant un refuge dans la capitale.

Honorons toutefois d’un souvenir les hommes dont la désobéissance glorieuse a failli conserver à la défense de Paris sa garantie la plus nécessaire.

La séance du conseil s’ouvrit à neuf heures du

soir au palais des Tuileries, sous la présidence de l’impératrice-régente. Àprèsle roi Joseph qui posa la question, aprèsle duc de Feltre qui déclara, en sa qualité de ministre de la guerre, qu’il n’y avaitaucun préparatif, aucune ressource de défense, la discussion commença, et M. Boulay de la Meurthe, président au conseil d’Etat, fut appelé à exprimer le premier son avis. Inspiré par la circonstance, excité par le danger même qui abattait tant d’autres courages, M. Boulay de la Meurthe prononça avec une haute éloquence de sages et héroïques paroles, car, dans les occasions extrêmes , la sagesse , c’est l’héroïsme. L’impératrice fut visiblement émue, l’éclair d’une résolution anima son pâle visage, lorsqu’elle entendit M. Boulay de la Meurthe lui conseiller de prendre son enfant dans ses bras, de traverser les quartiers les plus populeux et de se rendre à l’Hôtel-de-Ville, comme une autre Marie- Thérèse. M. le duc de Cadore appuya fortement l’avis de M. Boulay de la Meurthe, qui fut au reste adopté par la majorité de l’assistance, M. le duc de (ïaëte, M. le duc de Hovigo, M. le duc de Massa, M. Daru, M. Defermon, M. Mollien et un huitième personnage que nous ne nommerons pas eu ce moment, ne voulant pas le placer en cette compagnie de gens de bien (1).

(t )Celui-ci ditplus lard • « On ge méfiait de moi ; on devait décider

La délibération n’était que consultative. Le départ fut prescrit d’autorité, en vertu de la lettre du 16 mars. On se sépara après minuit . Alors le palais des Tuileries s’emplit de trouble, de deuil, d’incertitude, de préparatifs aussitôt abandonnés qu’entrepris. Et l’on remarqua les effets de cet esprit supérieur à la prudence des hommes, qui, d’après l’antique croyance des Germains , parle aux femmes et aux enfants. Les femmes délibérèrent à leur tour, La reine Hortense s’opposa au départ avec des paroles d’une énergie toute prophétique. Le roi de

contrairement à mon avis; je voulais qu’on partit, j’opinai pour qu’on restât. » Ce personnage se vantait ; à cette époque, indécis encore sur ce qu’il devait être, il avait un triple jeu et menait trois intrigues à la fois , pour Napoléon I , pour Napoléon II , pour les Bourbons, sans négliger d’avoir l’œil sur une quatrième intrigue qui s’ourdissait timidement, disait-on, en faveur des d’Orléans. L’Empereur l’avait ainsi défini : « L'homme qui profite le mieux des faits accomplis, et qui fait ou veut faire le moins pour influer sur leur direction. » — Au sortir du conseil dont nous parlons, le personnage vint, les bras ouverts, à M. Boulay de la Meurthe, en disant : « Permettez qu’on vous embrasse pour les belles paroles que vous venez de prononcer. «Mais M. Boulay de la Meurthe, qui savait à quoi s'en tenir sur la sincérité de cette émotion, l’écarta do son passage d’un geste qui n’avait pas besoin de commentaire pour couper court à l’accolade. Napoléon, en recevant le rapport fait sur la délibération du 29 par le duc de Rovigo, ministre de police, dit plus tard : « Boulay avait raison. # — Sur la part prise par l’archichancelier Cambacérès dans cette délibération, on peut voir quelques pages empreintes d’une grande honnêteté , insérées par le duc de Cambacérès, neveu de l'archichancelier, dans le tome II de Bourrienne et ses erreurs, p. 194 et suivantes de la 2e édition.

Rome ne voulait pas sortir dès Tuileries; il s’échappait des mains qui le gardaient, il se cramponnait aux meubles, il luttait, Rappelait son père...

La régente, le roi de Rome, et presque toutes les personnes composant le gouvernement- quittèrent Paris dans la matinée du 29 mars et se dirigèrent vers la Loire, sur Blois.

En ce moment, les corps de Mortier et de Marmont apparaissaient, harcelés sur leurs derrières par une nuée de Cosaques qui annonçaient et précédaient la grande armée des alliés.

Le lieutenant général de l’Empereur, qui était tenu d’accompagner la régente, resta toutefois à Paris un jour encore, avec son frère le roi Jérôme, ainsi que le ministre de la guerre, le ministre de la marine et le ministre directeur de l’administration de la guerre.

La défense fut confiée au duc de Raguse et au duc de Trévise. Le corps du premier couvrait Paris depuis Charenton jusqu’à la Villette exclusivement. Le corps du second tenait la ligne depuis la Villette inclusivement jusqu’à la Seine, à Saint-Ouen. La garde nationale, sous le commandement du maréchal duc de Conegliano, quelques troupes de ligne, de-

vaient faire le service intérieur de Paris, garder les barrières et défendre les parties de l’enceinte que les ducs de Raguse et de Trévise ne couvraient pas. Les forces françaises étaient en tout de 21 à 23,000 hommes, dont 11 à 13,000 composant les deux corps des maréchaux. Les étrangers attaquaient Paris avec 70 à 80,000 hommes, soutenus par une autre armée de 100,000 hommes qui arrivaient successivement à leur renfort .

Dès ce moment, on avait pu remarquer chez le duc de Raguse, au milieu du courage véritablement désespéré dont il a fait preuve, nous ne savons quelle insouciance hautaine, quelle impatience, qui semblaient aller au-devant d’une catastrophe, et presque la désirer comme la délivrance d’un rôle impossible. Le 29, quand le lieutenant-général et les deux ministres de la guerre combinaient à la bâte et beaucoup trop tard des moyens de défense, le duc de Raguse négligea de se rendre auprès d’eux, de s’éclairer de leurs avis, de leur faire part de sa propre expérience : « Je rentrai à Paris, ditil, et je ne pus jamais joindre Joseph Bonaparte. Le ministre de la guerre ne fut accessible qu’à dix heures du soir ( I). » Voici une anecdote que nous tenons d’un témoin oculaire tout à fait digne de foi. Le matin, M. de Raguse était arrivé à cheval, suivi

(I) Mémoires, lome VI, p. 241.

d’un seul domestique, dans la cour de l’hôtel du ministre de la guerre. Là, apercevant sur le perron de l’hôtel un officier d’ordonnance de l’Empereur, M. Zœpffel, il lui avait dit : — « J’ai hâte de voir le ministre, annoncez-moi . — Il n’y est pas, répondit l’officier d’ordonnance; Votre Excellence le trouvera, en conseil, auprès du roi Joseph; on délibère, je crois, sur la défense de Paris; la présence de Votre Excellence sera sans doute bien venue en ce moment. — Non, je n’irai pas, répliqua tout aussitôt M. de Raguse avec humeur; non, je n’irai pas; je ne suis pas fait pour courir après les gens. »

Le 30 , avant le jour, commença la bataille de Paris, où M. de Raguse fit du moins magnifiquement son devoir de soldat.

La bataille continuait avec les chances les plus diverses, car elle consistait eu d’innombrables combats particuliers, lorsque le roi Joseph, cédant à une sollicitation dont nous allons parler, écrivit à M. de Raguse et à M. de Trévise cette lettre :

« Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de Trévise ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pourparler avec le prince

de Schwartzenberg et l’empereur de Russie, qui sont devant eux,

« Ils se retireront sur la Loire.

« Joseph. »

La lettre du roi Joseph avait été écrite dans un conseil de défense tenu à Montmartre, à la suite d’un avis malheureusement unanime et conforme.

M. de Raguse, qui voudrait bien rejeter sur le roi Joseph toute la responsabilité de cette initiative de soumission et qui parle de la lettre précédente comme d’un acte imprévu, subit, presque dicté en fuyant par la peur, a soin d’omettre dans son récit que lui-même avait provoqué cette lettre et que dès le matin, dans une note tracée au crayon, « il avait informé le roi Joseph qu’il était impossible de prolonger la résistance au delà de quelques heures et qu’on devait préserver Paris des malheurs inséparables d’une occupation de vive force. »

La citation que nous venons de faire est textuellement extraite de la page G7 d’une brochure intitulée : Les Evénements de 1 81 4 , Bataille de Paris, etc. , par un ancien officier attaché à l’état-major du roi Joseph; Paris, 1844. Nous trouvons la même assertion à la page 69 d’une Biographie de Joseph Bonaparte, etc., Paris, 1832, écrit d’une origine peu suspecte : « Le maréchal Marmont déclara qu’il ne pouvait tenir.... il demandait à être autorisé à trai-

ter pour la conservation et la sûreté intérieure de la capitale. » Même récit dans les Mémoires du général Belliard (t. 1". p. 326). Nous trouvons encore cette assertion dans les Mémoires et Correspondance du roi Joseph , par M. Du Casse (t. X, p. 23). Nous la trouvons encore dans les Mémoires de Bourrienne, si favorable à tout ce que fait M. le duc de Raguse (t.X, p. 15). Et cette assertion, si elle avait besoin d’être confirmée davantage, le serait parle récit que le duc de Rovigo fait, dans ses Mémoires , de la bataille de Paris : « Une plus longue résistance fut jugée impossible ; Marmont fit connaître ce fâcheux état de choses à Joseph, qui lui répondit par le billet suivant... » Suit la lettre autorisant les pourparlers (1).

Nous venons de surprendre M. de Raguse en flagrant délit d’inexactitude sur l’initiative de l’idée d’arrangement. 11 n’est pas superflu d’ajouter quelques mots sur la date de la lettre du roi Joseph pendant la bataille de Paris. M. de Raguse dit r « Montmartre, le 30 mars 1814, à dix heures du matin. » Or cette lettre est de midi un quart. On lit : Midi un quart dans Y Histoire des deux Restaurations, par M. Achille de Vaulabelle, tome Ier, p. 259; — midi un quart dans le récit de la bataille de Paris par un ancien officier attaché à l’état major du roi

(I) Mémoires du duc de Horitjo, tome VII, p. lî.

Joseph (p. 67); — midi un quart dans la Correspondance du roi Joseph (tome X, p. 24); — midi un quart dans les Mémoires du duc de Rovigo (tome VII, p. 12); — midi un quart dans les Mémoires de Bourrienne (tome X. p. 1 5). La date de dix heures du matin, choisie par M. de Raguse, est probablement celle de la note au crayon que lui-même avait adressée au roi Joseph pour lui demander l’autorisation de traiter. Mais l’impartialité nous force à déclarer que nous avons trouvé cette date de dix heures dans les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat, etc. (tome XII, p. 387); l’homme d’Etat anonyme dit même plus commodément encore : « Dés dix heures du matin. » Et nous ajouterons, toujours contraints par l’impartialité, qu’un récit presque textuellement conforme à celui de M. de Raguse se lit, page 69 , dans le Journal des opérations du 6e corps ]>endant la campagne de France en 181 h, par le colonel Fabvier, un aide de camp de M. de Raguse.

« Vers midi, «dit M. de Raguse, je reçus du roi Joseph l’autorisation d’entrer en arrangement.. . Mais déjà les affaires étaient en partie rétablies, et j’envoyai le colonel Fabvier pour dire à Joseph que, si le reste de la ligne n’était pas en plus mauvais état, rien ne pressait encore. J’avais alors l’espérance de pousser la défense jusqu’à la nuit (1)... »

(I) Mémoires, tome VI, p. 241.

Mais vers trois heures et demie , acculé à la barrière de Belleville, malgré la défense la plus héroïque , par le nombre toujours croissant des ennemis, il envoya au prince de Sehwartzenberg des parlementaires chargés de demander une suspension d’armes. Les premiers qui partirent ne purent pas franchir la grêle de balles qu’il fallait traverser, et tombèrent morts en route. Enfin un d’eux put arriver jusqu’au prince de Sehwartzenberg. Une suspension d’armes de deux heures fut accordée.

Les combats continuèrent sur tous les points entre les soldats. Il n’y avait de trêve que pour les généraux.

Cependant , une nouvelle qui devait changer les dispositions de ces derniers venait de parvenir à Paris. Cette nouvelle, que nous connaissons déjà en partie, c’était le départ de l’Empereur, de Saint- Dizier, le 28 ; c’était le soulèvement des départements du centre et de l’est, séparant les alliés de leurs dépôts, de leurs communications avec l’Allemagne. Le 29 au matin, l’Empereur était à Dolencourt, en marche sur Troyes. On sut depuis qu’à Troyes, où il arriva le 29 au soir, l’Empereur setait jeté dans une voiture, presque seul, pour arriver

plus tôt de sa personne à Paris ; son armée le suivait. A Dolencourt, d’où le message avait été expédié, l’Empereur s’était ainsi résumé : « Dites que l’on tienne et que j’arrive. » Le général Dejean, aide de camp de l’Empereur, avait porté ces nouvelles à Paris dans la journée du 30, vers midi.

Le duc de Trévise, qui n’avait pas encore reçu la lettre du roi Joseph, tant les communications étaient difficiles, reçut dans ses retranchements la visite et le message du général Dejean. Fidèle à la consigne, combinant pour gagner du temps le combat et la négociation , il ne cessait point d’opposer à l’ennemi une fière attitude , et il écrivait au prince de Schwartzenberg une lettre sans trop de conclusion , sur la paix, la guerre, l’honneur, la gloire, le besoin de s’entendre, etc. 11 s’agissait de faire perdre à l’ennemi quelques heures. Mortier en demandait vingt-quatre pour arrêter un arrangement et il terminait fièrement sa lettre en disant : « Nous sommes résolus à nous défendre jusqu’à lu, dernière extrémité » Mais il eut avis de

la suspension d’armes conclue par le duc de Raguse; il dut adhérer à la trêve et se réunir à son collègue pour traiter d’une convention : Marmont avait le commandement sur Mortier (1). Mais le

(1) Lettre du chef d’état major de l’Empereur, d’Epernav, 17 mars 1814, à six heures du soir.

duc de Trévise ne se soumit pas sans laisser éclater sa surprise et sa colère. 11 croyait possible de continuer la défense de Paris. Il ne comprenait pas que l’on ne fît pas les derniers efforts pour résister jusqu’à l’arrivée de l’Empereur, qui était annoncée (1 ).

Pendant que les deux maréchaux, dans un cabaret de la Villette, à l’enseigne du Petit-Jardinet, conféraient avec les comtes de Nesselrode, OrlofT, de Paer et le capitaine Peterson, les soldats ne cessaient point de combattre, et l’on entendait toujours le pétillement des fusillades, le bruit grave du canon.

A cinq heures du soir (30 mars) , après une vive discussion, on convint d’un nouvel armistice de quatre heures, mais à des conditions qui déjà livraient Paris. Les hauteurs de Belleville, de Montmartre et toutes les positions qui dominent Paris, devaient, dès six heures du soir, être occupées'par l’ennemi.

(1 ) Marmont , qui raconte fort bien les belles choses accomplies par lui, a soin d’amoindrir, et de beaucoup, la part des maréchaux qui ont concouru comme lui à la bataille de Paris. Dans son récit, il n’est que peu ou point mention du maréchal de Conegliano, Moncev, resté si populaire dans les imaginations des Parisiens notamment pour sa défeuse de la barrière de Clichy. Quant au duc de Trévise. « il n’avait eu aucun engagement sérieux; il vit tout à coup ses troupes repoussées... Un peu plus lard, Montmartre fut enlevé après une très-faible résistance. » (Tome VI, p. 218.) La défense de Montmartre méritait un plus équitable récit.

L'obscurité, le silence, une anxiété sombre avaient envahi la ville où chacun était incertain de l’état des choses, lorsqu’il se passa, à quelques lieues des barrières, un événement qui, s’il eût été connu, eût réveillé les cœurs et tout remis en mouvement.

Dans la nuit, vers dix heures, une chaise de poste, lancée à fond de train, s’arrêtait à Fromenteau, devant la Cour de France, près les fontaines de Juvisy. Trois personnages cachant leurs insignes militaires sous des manteaux en descendaient. Un de ces personnages, l’Empereur lui-même, se hâte d’interroger autour de lui. On ne sait rien. On s’est battu ; on ne se bat plus. Des feux rouges sont répandus dans la plaine de Villeneuve-Saint-Georges. Quels sont ces feux? Ces feux sont ceux des bivouacs des ennemis qui sont descendus des hauteurs de Viucennes et ont forcé le pont de Charenton. L’Empereur envoie le duc de Vicence à Paris; il attend des nouvelles, ainsi placé près des lignes des ennemis qui ne se doutent pas de sa présence. A quatre heures du matin, un piqueur expédié par le duc de Vicence arrive enfin; il vient annoncer que la capitulation et la reddition ont été définitivement si-

gnées, clans la nuit, à deux heures ; les étrangers entreront à Paris dans la journée du 31 (1).

Le roi Joseph avait écrit aux maréchaux : « Vous êtes autorisés à entrer en pourparler . » M. de Raguse avait tout d’abord ainsi interprété ces mots : « l’autorisation d’entrer en arrangement pour la remise de Paris aux étrangers (2). »

Les circonstances ne permettaient-elles pas de faire mieux? Le duc de Trévise, qui avait rejoint le duc de Raguse à la Villette, lui avait fait part des nouvelles transmises par le général Dejean et annonçant l’arrivée prochaine de l’Empereur et de son armée. Il ne s’agissait pas de faire avec succès une défense réellement impossible, mais bien de résister quelque temps encore. On était dans la soirée du 30 ; l’Empereur ne pouvait pas manquer d’être sous Paris avec son armée le lendemain! 31 , dans la nuit. Un seul jour gagné, et les événements étaient conjurés. Paris comptait une nombreuse population qui demandait des armes et qui n’en re-

(4) Fain, Manuscrit de 1814, p. 194-204. — Marche de l’Empereur sur Fontainebleau, par le baron Gourgaud, dans le tome 11, p. 32b, de Bourrienne et ses erreurs , 2<= édition.

(2) Mémoires, tome VI, p. 244.

cevait point; or, il y avait des fusils à distribuer (1 ). Les étrangers ne devaient pas avoir l’impru-

(1) Dans les diverses justifications que nous avons lues au sujet de ce qui s'est passé 'avant et après la bataille de Paris, nous trouvons cette assertion souvent répétée : II n’y avait pas d'armes! — Il y en avait. D’après M. Achille de Vaulabellc, il y avait à Paris 400 pièces d’artillerie de gros calibre et 20,000 fusils neufs. Hist. des deux Restaurations, t. I, p. 243. — M. Elias Régnault répète les mêmes chiffres dans son Histoire de Napoléon, tpme IV, p. 281 ) D’après des lettres du roi Joseph, le 8 février 1814 il y avait à Vincennes 1 1,000 fusils en état et 30,000 fusils en réparation; les ouvriers de Charleville et de Saint-Etienne avaient été appelés à Paris pour activer les travaux ; le 7 mars, le roi Joseph donnait au maréchal Moncey, sur sa cassette, un à-compte de 50,000 francs pour se procurer dans Paris 2,000 fusils. — Il est vrai que le 41 mars les ministres s’assemblaient et que oelui de la guerre produisait des états desquels il résultait que, loin d’avoir 30,000 fusils , on n’en avait pas 6,000 ; mais c’estce même ministre qui avait oublié dans le champ de Mars 200 pièces de canon réclamées pour l’armement do Montmartre ( Mémoires du duc de Rovigo, tome VII, p. 10 ) ; c’est ce même ministre qui avait oublié à Meulan 80 pièces du plus fort calibre, venant de Cherbourg et du Havre ( Achille de Vaulabelle, I, 243j; qui de concert avec les autoritésciviles, exigeait des gardes nationaux à qui l’on confiait des piques, un dépôt préalable de 10 à 20 francs (Achille de Vaulabelle, I, 264, Elias Régnault, IV. 285); qui, à la veille de la bataille de Paris ne distribua que dans la nuit à la garde nationale 4,000 fusils.

Mais voici un témoignage tout à fait péremptoire :

« Il y avait plus d’un mois, dit le duc de Rovigo, que la garde nationale demandait avec instance qu’on lui délivrât des fusils de munition, au lieu de ces piques ridicules avec lesquelles on l’avait en grande partie armée ; elle avait renouvelé plusieurs fois sa demande sans pouvoir rien obtenir. J’en écrivis à l’Empereur, qui me répondit : Vous me faites une demande ridicule; l'arsenal est plein de fusils ; il faut les utiliser. » ( Mémoires du duc de Rovigo, VII, 9.)

dence de s’engager dans les rues de Paris, qu’on pouvait aisément hérisser de barricades, et où leurs masses et leur ignorance des lieux les auraient livrés à la confusion, à un massacre en détail. Des barricades s’élevaient déjà spontanément dans la rue de Clichy; les femmes, les enfants portaient de gros pavés dans l’intérieur des maisons. Un ordre, un mot, un appel au désespoir, et l’impression hideuse que l’on avait des bordes les plus barbares du Nord, à défaut d’un autre sentiment sur lequel on avait aussi droit de compter, changeait en combattants furieux les 700,000 habitants de Paris (1).

(1) Cette noble cité était déjà toute prête à se lever, comme on peut le voir par une proclamation populaire qui se trouva affichée sur les murs dès le 30 mars au matin. Nous citerons quelques mots seulement de cette proclamation ainsi intitulée :

«Nous LAISSERONS-NOUS PILLER? NOUS LAISSERONS-NOUS BRU- LER?.... Non, nous ne nous laisserons pas piller; nous ne nous laisserons pas briller ! défendons nos biens, nos femmes, nos enfants, et laissons le temps à notre brave armée d’arriver pour anéantir sous nos murs les barbares qui venaient les renverser.... Nous avons des canons, des baïonnettes, des piques, du fer ; nos faubourgs, nos rues, nos maisons , tout peut servir à notre défense. Établissons des barricades ; faisons sortir nos voitures et tout ce qui peut obstruer les passages ; crénelons nos murailles, creusons des fossés, montons à tous nos étages les pavés des rues, et l'ennemi reculera d'épouvante. — Qu’on se figure une armée essayant de traverser un de nos faubourgs au milieu de tels obstacles, à travers le feu croisé de la mousqueterie qui pai tirait de toutes les maisons , des pierres , des poutres qu’on jetterait de toutes les croisées ! Cette armée serait détruite avant d’arriver au centre de Paris. Mais non! le spectacle des apprêts d’une telle défense, la forcera à renoncer à ses vains projets, et elle s’éloi-

Les étrangers devaient se borner à eanonner la ville; le malheur était grand; mais des hommes de guerre pouvaient et devaient prendre sur eux de le braver pendant un jour; et ce malheur même n’était pas tout à fait à craindre, la population valide de la capitale, armée pendant la nuit, pouvant se joindre aux soldats qui avaient survécu et subvenir à une seconde bataille de Paris.

Il paraît bien que tel était le sentiment de l’armée. Nous avons dit que les soldats continuaient à combattre pendant que les maréchaux conféraient à la Villette avec les plénipotentiaires des coalisés. La conférence terminée, l’armistice conclu, il fallait faire cesser le feu. Marmont courut aux siens; quand il arriva, une charge du 30® de dragons, conduite par le colonel Ordener, venait d’écraser trois bataillons russes formés en carré dans les vignes d’une des buttes Chaumont; comme on criait à Ordener : « Arrêtez, il y a armistice, » celui-ci, s’adressant au général Bordesoulle , qui accompagnait Marmont , répondit sans cesser de charger : «Vous feriez mieux

gnera à la hâle pour ne pas se trouver entre l’armée de Paris et l’armée de l’Empereur. » Qui le croirait, cette pièce, désapprouvée par les hommes d’ordre qui y ont vu un appel au désordre, à des procédés d’un autre temps, a été reprochée à la police, alors absente de Paris , à l’Empereur lui-même qui n’avait plus alors à Paris un seul agent en possession de quelque courage et de quelque fidélité. Voir dans l’Appendice une chanson des hommes d’ordre pour engager les parisiens à ne point se défendre.

de me donner votre réserve de cuirassiers. » Le général Chastel, bien que blessé, avait voulu prendre part à la bataille, et il commandait une colonne de partisans formée de détachements isolés de toutes armes; à peine eut-il entendu les mots d’armistice conclu, qu’il s’écria impétueusement, en présence même de M. de Raguse : « C’est une trahison! » L’exaspération des soldats était telle, que M. de Raguse dut s’éloigner pour ne point voir méconnaître son autorité et sa dignité de maréchal.

D’après un historien, témoin des événements, on ne put même pas décider nos troupes à quitter les hauteurs de Romainville et de Montmartre promises à l’ennemi. Mais on les trompa et on leur dit « qu’il s’agissait d’aller défendre la barrière du Maine, par où l’ennemi semblait vouloir envahir la capitale (1). »

Une découverte d’une grande importance avait été faite le matin.

Un officier de l’état-major de la garde nationale, M. Peyre, avait été chargé par le commandant de Paris de rejoindre un parlementaire ennemi renvoyé précédemment de nos avant-postes (2). M. Peyre

(1) Pons, de l’Hérault, page 262 , De la bataille et de la capitulation de Paris, Paris, in-8, 4828.

(2) Sur cetto expédition de M. Peyre, peu connue et mal appréciée par quelques historiens , voir dans YAppendice une explication spéciale résultant de documents authentiques.

avait vu l’empereur Alexandre vers dix heures du matin, le 30 , au commencement de la bataille. Il résultait du rapport de cet officier, revenu de Bondy à Paris au milieu du jour, que l’empereur Alexandre s était montré à lui dans une agitation qu’il ne se donnait pas la peine de dissimuler. L’annonce que Paris était décidé à se défendre paraissait lui causer non-seulement de la surprise, mais encore une vive inquiétude. Alexandre avait insisté pour que M. Peyre dît dans son rapport que les hautes puissances avaient nommé un parlementaire, M. Barclay de Tolly; que ce parlementaire se tiendrait à la portée des avant-postes, attendant une proposition : « Ajoutez, avait-il dit, qu’on sera toujours à même de traiter, même quand on se battrait dans les faubourgs. »

L’empereur qui avait fait brûler sa Moscou-la- Sainte ne devait pas beaucoup s’intéresser à l’intégrité de notre capitale. Pour qui donc avait-il peur?

Nous le savons; séparés de leurs parcs de réserve, de leurs communications avec l’Allemagne, harcelés par l’insurrection de plus en plus générale des départements de l’est et du centre, avertis d’ailleurs de l’arrivée prochaine de l’Empereur, les alliés, qui ne s’étaient rapprochés de Paris que sur l’assurance d’une trahison promise, se sentaient perdus si Paris, au lieu de se livrer, résistait. La découverte de

ces impressions des alliés était assez significative; on n’en tint point compte.

Un témoin des événements, homme d’un grand sens et de beaucoup d’esprit, le duc de llovigo, dans ses Mémoires, apprécie ainsi la capitulation de Paris : « On ne peut se faire une idée de l’impression que cette nouvelle fit sur l’Empereur. 11 avait prévu la marche que les ennemis pouvaient fair.e sur Paris ; il l’avait dit au corps des officiers de la garde nationale avant de partir lui-même pour l’armée. Il les avait prévenus qu’il ne leur demandait de se défendre que quelques jours, pour lui donner le temps d’accourir. Il avait tenu parole, puisque Paris n’était attaqué que depuis le matin et qu’avant la fin du jour il était déjà aux portes, suivi de l’armée entière. Mais, au lieu de se défendre quelques jours, on ne se défendit pas quelques heures. En effet, midi n’était pas sonné qu’on avait déjà pris la résolution de capituler. . . Si Paris s’était défendu seulement deux jours, l’Empereur y entrait avec son armée, et on sait comme il menait les choses. 11 n’aurait pas craint de faire ouvrir les arsenaux au peuple; sa présence eût enflammé la multitude; il eût imprimé une direction convenable à son élan, et l’on eût vu sans doute se renouveler l’exemple de Saragosse, ou plutôt les ennemis n’auraie t rien tenté; car, indépendamment de ce que l’Empereur était pour eux une tête de Méduse, on sut plus tard

que dans le combat qui avait précédé la reddition de la capitale, ils avaient brûlé la presque totalité de leurs munitions. Il y a de quoi verser des larmes de sang au souvenir de pareilles choses (1). » Comment M. de Raguse s’est-il décidé à capituler ?

Depuis qu’il était à Paris, depuis le 29, Marmont avait cessé de respirer l’air pur et fort des champs de bataille ; il avait été entouré de gens pour qui la chute de l’Empire n’était pas un malheur; et ces gens-là, suivant l’usage des partis, se représentaient l’état des choses conformément à leurs désirs. La chute de l’Empire était inévitable. Tout ce qu’on pouvait faire pour retarder la catastrophe devait aboutir seulement, après une effusion inutile de sang, à livrer la France, épuisée et plus vaincue qu’elle ne l’était déjà, à la merci de la coalition. Pourquoi ne pas profiter de l’apparence de force que l’on avait encore et des assurances bienveillantes que mettaient en avant les envahisseurs, pour obteT nir un traitement moins indigne de la France? Rien dans le cœur de Marmont, ni dans son intelligence

(I) Mémoires du duc de ttooig o. t. VU. 60.

politique, ne défendait l’Empire et la personne de l’Empereur contre ces coupables sophismes. Mais les honneurs, les hautes distinctions, les gros appointements, qui les garantissait ? A eet égard, la réponse était facile : ne suffisait-il pas de montrer parmi les plus ardents à désespérer, à semer le découragement, à se préparer à un ordre nouveau, ceux qui avaient le mieux l’instinct de la conservation, les personnages qui tenaient le plus aux honneurs, aux distinctions, aux gros appointements ? ■Impressionnable comme il l’était, Marmont subit fortement cette influence délétère. Quand le 30 il se battait très-bravement à Belleville, c’était pour l’acquit de son honneur de soldat. Mais déjà la veille, dans la journée du 29, il avait négligé de s’entendre avec le lieutenant-général pour mettre à profit et combiner les moyens de défense qu’ofïrait Paris.

Ce qui restait à Marmont de fidélité et de constance fut vaincu dans une réunion qui eut lieu chez lui, dans la soirée du 30, après la bataille, lorsque déjà la suspension d’armes était conclue, mais que la capitulation n’était pas encore officiellement signée. INous avons plusieurs relations de cette réunion mémorable : d’abord le récit de M. deRaguse lui-même (1); puis ceux des contemporains, comme

(1) Mémoires, tome VI, p. 249. etc.

le duc de Rovigo (1 ), le comte Lavalette (2) et Bourrienne (3); enfin, un récit fait sans doute d’après des souvenirs du temps, et que M. Achille de Vaulabelle a consigné dans un journal (4) et dans son Histoire des deux Restaurations (JS). Ces relations, si diverses qu’elles soient en apparence, s’accordent entre elles pour le fond des choses ; elles se complètent mutuellement plus qu’elles ne se contredisent, et nous allons tâcher d’en dégager quelques traits d’une vérité significative.

Assistons d’abord à l’entrée de M. de Raguse. Il est six heures. Une vingtaine de personnes attendent dans le salon vert de l’hôtel du maréchal, situé rue du Paradis-Poissonnière ; les unes curieuses, toutes effrayées; quelques-unes inquiètes, réservées, cherchant la direction du vent. Le maréchal paraît : « Il est tout à fait méconnaissable, dit Bourrienne; sa barbe a huit jours; le manteau qui recouvre son uniforme est en lambeaux; de la têteaux pieds, il est noir de poudre. » Ajoutons que le maréchal portait le bras gauche en écharpe depuis les Aràpilès, et que, depuis Leipsick, il avait deux doigts

(I) Mémoires tlu duc de Rovigo, t. VII, p. 68-72.

' (ï) Mémoires et souvenirs du comte Lavalette , t. II, p. 92.

(3) Mémoires de Bourrienne, t. X, p. 17-21.

(4) National du 8 août 1844, article reproduit au t. VI p. 351 des Mémoires de M. de Raguse.

de la main droite mutilés. « I/arinistice est conclu, » dit-il en entrant; c’était une nouvelle. — ■ « C’est bien pour l’armée, s’écrie-t-on autour de lui; mais pour Paris! Paris, qui le sauvera? — Je n’ai pas de pouvoirs pour traiter au nom de la capitale ; je ne la commande pas, je ne suis pas le gouvernement. » C’était une manière de poser la question et de la faire discuter, décider pour l’assistance. Le maréchal fut servi à souhait. Quelques mots, avant de passer outre, sur l’esprit des gens qui remplissaient le salon vert. Là « on parlait avec abandon de la situation des choses et du remède à apporter. En général , tout le monde semblait d’accord en ce point que la chute de Napoléon était le seul moyen de salut. » C’est M. de Raguse qui résume ainsi les paroles des familiers de sa maison, et il ne sent pas tout d’abord que ce langage insulte aux braves morts à ses côtés pour d’autres vœux. 11 a le courage du combat ; il n’a pas cette sainte conscience du dévouement à quelque chose de juste et de sacré, qui, seule, fait du courage la plus haute vertu, et non pas un accident de tempérament. Parmi les assistants, il y avait un banquier depuis fameux, et celui-ci disait tout haut qu’il voyait dans nos malheurs publics une renaissance pour nos libertés ; les rois qui allaient venir étaient tels, selon lui, qu’on en aurait aisément, pour nos libertés, des garanties, d’autant plus assurées, ajoutait-il avec

enthousiasme, qu’elles seront écrites. Ce banquier n’avait pas les qualités de son état, la prudence, le bon sens; il fit toutefois illusion à M. de Raguse:

« Quand je vis un homme de la bourgeoisie , un simple banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la ville de Paris tout entière. »

Tous ces gens-là insistaient, suppliaient; ils demandaient à M . de Raguse de prendre sur lui de sauver la France, de signer la capitulation de Paris.

Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est que la chose qu’ils demandaient était déjà fort avancée, le duc de Raguse, par une des clauses de la suspension d’armes , ayant accordé aux ennemis d’occuper toutes les avenues, toutes les hauteurs de Paris.

Le maréchal voulait être séduit, vaincu par les obsessions de l’opinion parisienne; il le fut au gré de tout ce que, déjà, il avait accordé aux alliés.

Nous avons oublié de dire que l’on dîna dans l’hôtel de la rue Paradis-Poissonnière; M. de Raguse eut ce jour-là à sa table le comte Orloff et quelques autres officiers russes de l’état-major du prince de Schwartzenberg.

Cependant, l’on allait et l’on venait dans le salon vert, qui ne désemplissait pas. Sans plus insister sur ce qui se passa dans la soirée, nous dirons seulement quelques mots de deux ou trois incidents (pii en marquèrent les fluctuations et la conclusion.

loi

On souhaitait, on demandait, on craignait de ne pas obtenir du maréchal , qui demeiuÿût impénétrable , la capitulation de Paris , lorsque survint l’aide de camp de l’Empereur, le général Dejean : « L’Empereur arrive , » dit-il (il était arrivé , de sa personne, à Fromenteau, précédant son armée); et le général ajoutait : « Capituler en ce moment, ce serait trahir. » Nous laissons imaginer la mêlée qui s’ensuivit. Le générai tint bon , et comme le nom de l'Empereur était encore magique , on put remarquer quelque hésitation parmi les plus hardis, qui ne reprirent point courage lorsqu’ils entendirent le maréchal déclarer que le lendemain dans la matinée il se replierait sur Fontainebleau , à la rencontre de l’Empereur.

Une autre visite bien alarmante fut celle d’un homme non moins connu pour sa fidélité à l’Emporeur, le comte Lavalette , directeur des postes à Paris. Celui-ci demanda à parler au maréchal en particulier et l’on se retira dans un cabinet. M. Lavalette dit à M. de Raguse se défendant de pouvoir refuser de signer la capitulation, qu’il savait par ses courriers que l’Empereur était, devait être près de Paris ; qu’il s’agissait de gagner douze heures; de braver les menaces des alliés, d’attendre, etc. : « Le maréchal fut inflexible, dit M. Lavalette; il s’était engagé trop avant pour reculer. » Toutefois, le maréchal sortit tout soucieux

de cet entretien , et les gens du salon étaient consternés.

Si inflexible qu’eût été M. de Raguse, M. Lavalette conservait encore quelque confiance en sa fidélité ; il comptait même revenir le matin pour partir avec le maréchal et se rendre avec lui auprès de l’Empereur. Mais en sortant de l’hôtel de la rue Paradis- Poissonnière , M. Lavalette aperçut deux hommes qui se glissaient plus qu’ils n’entraient dans une pièce à un étage supérieur. L’un de ces hommes était Bourrienne, l’autre, un personnage dont nous allons parler; tous les deux « en trahison ouverte. » — « Tout fut dit pour moi, » ajoute M. Lavalette, qui ne revint pas le matin pour prendre M. de Raguse et se rendre avec lui auprès de l’Empereur.

Bourrienne vint ou revint au salon, où il se mêla à la conversation. L’autre attendit que la foule se fût écoulée et, quand M. de Raguse fut à peu près seul, descendit, d’un pas inégal, assourdissant sur l’escalier le bruit sec de son pied-bot.

Quel était cet homme qui venait livrer un dernier assaut à la pauvre raison de M. de Raguse?

H y avait alors un personnage qu’environnait une redoutable réputation de corruption, d’esprit et d’astuce. D’après l’opinion commune, il recelait en lui le dernier mot des situations sinistres; tous les effrois, toutes les anxiétés lui assignaient un

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rôle décisif dans l’événement qui s’avançait; et lui se plaisait dans cette auréole de soupçons, de mépris et de terreurs que lui faisait la crédulité publique. 11 parlait peu et d’une voix douce; il clignait des yeux; il boitait en marchant comme ÜVléphistophélès.

C’était l’ancien évêque d’Autun , devenu depuis, sous l’Empire, prince de Bénévent, et alors investi d’une des plus hautes charges de l’Etat, celle de Vice-Grand-Électeur.

Quand Marmont vit venir à lui ce personnage, il sentit qu’il allait être question de trahison.

Mais le personnage était trop habile pour prendre ainsi les choses par le vilain côté; il savait trop d’ailleurs à quel homme il s’adressait. A un misérable vulgaire on parle tout d’abord sac en main; on offre un marché et l’on promet de payer comptant; un misérable vulgaire tient surtout à n 'être point dupé. Mais on aborde autrement un homme tout pétri d’orgueilleuses illusions sur son importance et sur la noblesse de ses sentiments. Ce que dit le personnage à M . de Raguse, celui-ci ne le rapporte point. Tout ce que nous savons par son récit, c’est qu’il ne fut rien entrepris de trop violent sur sa vertu. On se borna à l’entretenir « longuement des malheurs publics. » — «J’en convins avec lui, » reprend tout aussitôt M. de Raguse, qui ne se connaît pas assez pour se méfier en toute occasion de

la sincérité. Dans quel sens était laite cette exposition des malheurs publics? pour quelle conclusion avait-elle été arrangée? On le devine aisément par ce qui suit. M. de Raguse se vante de ne s’être poiut prêté à des propositions qu’on cherchait à lui faire : « Je voulais faire loyalement mon métier, » dit-il ; il s’agissait donc de ne pas faire loyalement son métier : la chose qui ne fut point dite avait donc été entendue? Il est presque plaisant de voir ainsi se terminer le récit de cette scène de séduction : « Ayant échoué dans sa tentative, Talleyrand se retira (1). » Non, la tentative n’avait pas échoué; car on était, tombé d’accord pour envisager de la même manière l’état des choses; de là à une conclusion identique, il n’y avait pas grand effort. L’âme faible et vaine de M. de Raguse avait aspiré tous les venins de cette conversation.

Et ce qui l’a bien prouvé, c’est l’acte qui a immédiatement suivi la visite du prince de Bénévent.

(I) « Il n’avail rien oblenu, » dit aussi M. de Rovigo dans ses Mémoires (VII, 72). Le duc de Rovigo, étant ministre de la police, avait eu le tort de ne pas éloigner de Paris cet artisan d'intrigues, et il était porté à croire que cette faute n’avait pas eu pour conséquences , entre autres dangereuses menées, la séduction de M. de Raguse, dès le 30 mars au soir; mais c’était une illusion.

Marmont, resté seul, passa dans une autre pièce où se trouvaient le comte Orloff, un de ses commensaux de la soirée, ses aides-de-camp, les divers personnages nécessaires à son opération; et là, sans plus hésiter, il procéda à la conclusion de l’acte connu sous le nom de Capitulation de Paris.

11 était deux heures du matin, la journée du 31 mars 1814 commençait, lorsque les dernières signatures furent apposées à cet acte fatal.

Un général commandant en chef un corps d’armée a le droit dans certaines circonstances, de consentir, sous sa responsabilité, une capitulation comprenant les hommes, le matériel de guerre, la position stratégique de son corps d’armée.

Mais un commandant en chef, quelles que soient les circonstances qui le pressent, n’a jamais le droit de comprendre dans sa capitulation des hommes non placés sous son commandement, un matériel de guerre non remis à sa garde, une position stratégique autre que celle qu’il est chargé d’occuper et de défendre.

De plus, il y a des règles particulières pour le cas où, de la position stratégique occupée par un corps d’armée, dépend la conservation d’une ville.

d’un grand centre de population; dans ce cas, le droit de capituler est fort restreint; il y a toujours lieu d’examiner, non pas s’il est possible de continuer la résistance sans sacrifier un corps d’armée, mais bien s’il ne convient pas de s’exposer même à sacrifier un corps d’armée pour retarder seulement la reddition de la place à défendre.

Or, si l’on soumet à ces principes qui sont incontestables dans les usages de la guerre, la convention signée le 31 mars pour la capitulation de Paris, on trouve dans cette convention des particularités bien étranges et bien pénibles.

Voici d’abord le texte de cette convention qu’il importe d’avoir.sous les yeux.

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