‹ La défense contre l'ophidismeChapitre 51 sur 107 · B — ACTION DES VENINS SUR LES HÉMATIES · texte numérisé non relu

B — ACTION DES VENINS SUR LES HÉMATIES

Les venins possèdent une action dissolvante sur les globules rouges. Ce fait que l’on peut «constater dans le cas d'empoisonnement ophidique, a mérité l'attention spéciale d'un grand nombre de savants expérimentateurs, qui cherchaient à découvrir le mécanisme de l’action dissolvante exercée par le venin sur les hématies. Tous les venins sont loin de posséder une action hémolytique intense. Au contraire, cette propriété est variable d’un venin à l'autre, mais le venin de Cobra (Naja tripudians\ est le plus actif à ce point de vue.

Le phénomène de [’hémolyse peut être étudié 27 vitro. selon la technique généralement suivie par les expérimentateurs qui se sont occupés du sujet. La solution des venins doit être faite dans du sérum artificiel, de manière à savoir exactement le titre en venin par c.c. Ordinairement, on fait la solution du venin à 1 0/0, de manière que 1/10 d'un c.c. de la solution contien exactement un milligramme de venin. Les globules rouges sont préparés dans du sérum artificiel, dans le proportion de 5% parties de sang défibriné pour 100 parties de sérum artificiel. Les globules doivent être lavés par mouvement centrifuge dans du sérum artificiel.

Pour réaliser l’expérience de l'hémolyse on met dans un petit tube 1 c.c. d'émulsion de globules rouges, 0, 1 de la solution de venin et o,% 2 de sérum normal de cheval. On porte la température de l'étuve à 370 et l’on marque le temps nécessaire pour laisser opérer la solution des hématies. Le venin sera d’autant plus hémolytique qu'il faudra moins de temps pour que l’hémolyse s'opère.

Quand aux globules parfaitement lavés et en suspension dans du sérum artificiel l’on ajoute simplement la solution de venin, on constate que l’hémolyse n’a pas lieu. Il est indispensable d'ajouter

au mélange de globules et du venin, une petite quantité de sérum normal.

Cette circonstance a conduit, comme c'était naturel, à comparer ce phénomène avec ce qui était observé dans les cas des sérums hémolytiques spécifiques, en leur appliquant, pour en expliquer le mécanisme, la théorie de Ehrlich ou celle de Bordet. Le venin jouerait le rôle de amboceptor (Ehrlich) ou de sensibilisateur (Bordet) et le sérum celui de complément ou d'aléxine.

On a constaté ensuite que les phénomènes n'étaient pas parfaitement comparables, car, tandis que les compléments ou aléxines étudiés jusqu'alors, étaient des substances thermolabeis, le sérum que l’on ajoutait dans le cas de l’hémolyse par le venin, peut être chauffé à 650, comme il a été démontré par le professeur Calmette.

On a constaté encore que les globules rouges de certaines espèces animales se laissent hémolyser par la seule addition de venin, rendant par suite inutile le concours du sérum qui représenterait le rôle de complément. Pour l'explication de ce fait ona admis l’existence dans l’intérieur de certains globules de substances qui joueraient le rôle de complément, et ces substances ont été appelées endo-compléments.

Kyes (!), en étudiant la question, a trouvé que le facteur qui jouit du rôle de complément, n’est pas autre chose que de la lécythine. Si, dit-il, le venin de cobra se comporte différemment par rapport aux différentes espèces de globules rouges, c'est que la lécythine est plus ou moins libre dans l'intérieur des globules. Les globules qui contiennent de la lécythine libre, prête à se combiner avec le venin sont facilement dissous par ce dernier. Au contraire, les globules chez lesquels la lécythine se trouve combinée avec d’autres éléments de la cellule, ne se laissent pas hémolyser, excepté lorsque on ajoute au venin de cobra une certaine quantité de lécythine; tel est le cas des globules de boeuf ou de chèvre qui exigent pour être dissous, outre le venin de cobra, la présence d’un complément tel que la lécythine.

Cette analogie entre l’action du venin et de la lécythine,

(!) Kyes — Sur les lécythides du venin de serpent. Berlin — Klin Woch n. 42, 19 Octobre 1903.

d'une part, et celle du sensibilisateur (fixateur) et de l’alexine, d'autre part, a fait espérer à Kyes qu'il trouverait le mécanisme intime de cette sensibilisation sur laquelle Ehrlich et Bordet professent des idées si différentes. Tandis que, selon Ehrlich le sensibilisateur et l’aléxine doivent se combiner entre eux pour donner lieu à une nouvelle substance, Bordet déclare qu'il n'y a pas de combinaison dans ce cas, mais que le sensibilisateur modifie l’élément de manière à lui faire acquérir le pouvoir de fixer directement l’alexine avec beaucoup plus d'énergie. Si c’est Ehrlich qui a raison, dit Kyes, le venin de cobra doit entrer en combinaison directe avec la lécythine et former une nouvelle substance de caractères bien définis.

Kyes obtient, par combinaison de venin de cobra avec de la lécythine, une substance qu'il appelle cobra-lécythide. Cette substance est extrêmement hémolytique, mais ne possède pas absolument le pouvoir toxique du venin de cobra. Des quantités considérables de cobra-lécythide en solution aqueuse peuvent être injectées sur la peau des animaux sans provoquer de phénomènes généraux. Ainsi une dose de lécythine capable de dissoudre 200 c.c. de sang de rat, ne détermine chez une souris de 15 grammes qu'une infiltration au niveau de l'injection.

Le cobra-lécythide est insoluble dans l’éther et insoluble dans l'eau, propriétés qui le différencient de l’un de ses produits d’origine, la lécythine. Du venin de cobra, son autre produit d'origine, le cobra-lécythide diffère par sa solubilité dans l'alcool, dans le chloroforme et dans le tuluol, substances qui ne dissolvent pas le venin de cobra.

Le cobra-lécythide est donc, conclut Kyes, une substance nouvelle ; elle agit beaucoup plus rapidement sur les globules rouges que le venin de cobra.

Kyes et Sachs, en étudiant l’action hémolytique du venin de cobra, ont constaté un phénomène extrêmement intéressant, Ils ont verifié que si l’on ajoute aux globules rouges du venin de cobra en doses croissantes, l'hémolyse augmente jusqu'à un certain optimum, au delà duquel la destruction globulaire diminue progressivement. Au delà d’une certaine dose, le venin cesse d'exercer l’action hémolytique sur les globules, même en présence d'un grand excès de sérum ou de lécythine.

Ceux qui ont découvert ce phénomène, l'ont interprété à la

lumière de la théorie d'Ehrlich, C'est ainsi qu'ils ont admis que sous l'influence de l’arrivée exagérée d’ambocepteurs (venin) il y avait une disparition du complément, sérum ou lécythine. Ce complément, au lieu de se fixer sur les globules, s’unirait à une fraction d'ambocepteurs en excès existant en liberté dans le liquide; et il y aurait, par suite, disparition du complément.

H. Noguchi (') a repris avec soin l’étude de ce phénomène et est arrivé à la détermination de faits nouveaux qui l’on conduit à une interprétation différente de celle de Kyes et de Sachs.

Il a ainsi vérifié que les globules rouges de certaines espèces animales préalablement lavées et mises en suspension dans la solution physiologique de Na CI contenant 4°/, de venin de cobra, acquièrent une admirable résistance nar rapport aux divers agents physiques ou chimiques. C'est ainsi qu’ils ne sont plus hémolysés par l’eau distillée, l’éther ou la saponine. L'’addition de fortes doses de lécythine est également sans action, sous la condition, toutefois, que l’on opère avec un excès de venin. Cependant les acides ou les alcalis (excepté l’'ammoniaque) détruisent les globules traités par le venin plus facilement que les globules normaux.

À une dose sensiblement plus faible (2 °/, et au dessous) le venin n'exerce plus d'action protectrice; il rend même les globules moins résistants par rapport aux agents physiques ou chimiques en général.

Si les globules préalablement traités par le venin à forte dose, sont soumis à des lavages répétés dans la solution de Na CI la résistance spéciale qu'ils avaient acquise en présence du venin, disparaît; ils deviennent même plus sensibles à l'influence des agents de destruction, tels que l’eau, l’éther ou la saponine.

Le principe contenu dans le venin, auquel on doit attribuer

l’action protectrice, n'est pas détruit quand il est porté à une température de 950, quoique à ce degré de chaleur le venin de cobra soit partiellement coagulé. Le substance protectrice est, en outre, contenue dans le coagulum, tandis que l'hémolysine reste totalement dans le liquide filtré.

D'un autre côté, l’agglutinine du venin est détruite à 750.

() H. Nognchi. Recherches sur l’action etc. Journal of exper. medi. t. VII N: 2, 1906, pags. 191 — 222.

La substance protectrice ne peut donc être identifiée ni à hémolysine ni à l’agglutinine,

L'hypothèse de la disparition complète, proposée par Kyes et par Sachs, ne peut pas être acceptée, parce qu’elle se concilierait difficilement avec le fait que le venin à fortes doses protège les hématies non seulement contre l’action de la lécythine (complément), mais encore contre l’eau distillée, l’éther; etc.

Noguchi explique l’action protectrice exercée par les fortes doses de venin, par l’action précipitante qu'elles exercent sur certains constituants des globules, principalement sur l’hémoglobine.

Toutes les espèces de globules ne sont pas également sensibles 4 l’action protectrice de fortes doses de venin. Ainsi les globules de chien ne sont pas protégés par le venin de cobra. fl est, par suite, intéressant d'observer que ce venin ne précipite nullement, ni l'extrait aqueux de globules de chien, ni l’hémoglobine, ni la globuline de cet animal.

Le venin de Crotale et celui d'Ancistrodon possèdent également une action protectrice sur les globules, mais elle est moins accentuée que celle du venin de cobra.

Noguchi a étudié aussi l’action hémolytique et agglutinante du venin de cobra, de même que celui d’Ancistrodon (mocascin d’eau), sur les globules rouges des animaux à température variable, tels que les reptiles, les batraciens, les poissons, les insectes, les crustacés, les annélides, les mollusques et les échinodermes. Il a vérifié d'une manière générale, que les venins agissent d'autant moins sur les globules que les animaux en expérience sont plus éloignés des vertébrés.

Delenzenne (!) ayant repris l'étude de l’hémolyse par le venin de cobra, est arrivé à expliquer le mécanisme de l'intéressant phénomène d’une manière bien différente de celle qui a été proposée par ceux qui ont suivi la direction de la théorie d’Ehrlich.

Il a fait des mélanges de sérum et de venin et les a abandonnés tantôt à la température du laboratoire, tantôt dans l'étuve à une température de 400 avant de les mettre en contact avec les globules, Il a constaté que quelle que soit la dose de venin

(‘) C. Delenzenne — Action du venin de cobra sur le sérum de cheval. Comptes rendus de l’Académie des Sciences. T. 152, n. 12, 1911.

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