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SEPTIÈME LEÇON

DES DIVERS MODES DE TRANSMISSION ! AIR, CONTACT, INOCU- LATION, VÊTEMENTS, EFFETS A USAGE, MARCHANDISES.

Fracastor admet trois modes de transmission, qu'il a classés, d'après la fréquence qu'il leur accorde : le premier consiste dans la communication de la maladie par le seul contact des pestiférés ; le second résulte de l'action des semences de peste conservées dans des hardes, des vêtements, des bois, etc. ; enfin le troisième a lieu par l'intermédiaire de l'air.

Nous allons successivement examiner ces divers modes de transmission.

Transmission par le contact.

Les médecins de l'antiquité, considérant la peste comme une maladie exclusivement épidémique, n'ont pas cherché à déterminer les lois de la transmission. Il en est de même des médecins arabes. Il faut arriver jusqu'à la moitié du xvi^ siècle, jusqu'à Fracastor, pour trouver exposée d'une manière formelle la doctrine de la transmissibilité de la peste ; il admettait presque exclusivement la propagation de la maladie par le contact ou par les hardes. Cette doctrine prévalut jusqu'en 1720 ;

il y eut bien de temps à autre quelque protestation : je citerai, parmi les opposants, Mercuralis ; mais ce n'est qu'en 1720 que commence une réaction sérieuse contre l'opinion de Fracastor. Ghicoyneau, Verny et Deidier défendirent la non-contagion ; toutefois l'opinion générale des médecins resta favorable à l'idée de la transmissibilité de la peste par le contact.

En 1771, Mertens, Orraeus et Samoïlowitz, qui observèrent la peste de Moscou, soutinrent que la peste peut se contracter par le contact immédiat ou médiat des pestiférés, mais jamais par l'entremise de l'air. Les médecins qui, à la fin du siècle dernier, ont accompagné l'expédition française en Egypte, ont presque tous admis cette opinion.

Tel était l'état des esprits lorsqu'éclata, en 183o, la terrible épidémie qui ravagea l'Egypte. Partis de France, d'Allemagne ou d'Italie avec cette conviction, les médecins qui se rendirent eu Egypte modifièrent complètement leurs croyances (Brayer, Cholet, Aubert-Roche et Clôt Bey).

Sans doute, il est difficile de démontrer que la contagion a lieu plutôt par l'air que par le contact, lorsque les personnes qui vivent avec les pestiférés s'exposent simultanément à ces deux modes de transmission. Des expériences récentes, des installations faites dans les hôpitaux d'enfants à propos surtout de la rougeole, ont permis cependant de démontrer que certaines affections se transmettent uniquement par le contact.

Voici comment s'expriment les médecins qui ont assisté à l'épidémie de 1833 : « Pendant les cinq mois que dura l'épidémie, nous avons visité les pestiférés dans les hôpitaux et les maisons particulières ; nous nous trouvions dans le contact le plus immédiat avec les malades

et, à toutes les périodes du mal, nous avons reçu sur nos habits, sur les mains, les matières des vomissements, le sang des saignées, le pus des milliers de bubons que nous avons ouverts. Plus de cent autopsies ont été faites au Caire, et, malgré toutes ces recherches, un seul d'entre nous est mort victime de l'épidémie. »

Au contraire, on a observé que dans l'épidémie de Moscou de 1771, ceux-là prenaient la peste qui avaient touché les pestiférés: tels les chirurgiens et sous-chirurgiens qui les pansaient, les prêtres qui leur administraient les sacrements, les domestiques qui les servaient, tandis que ceux qui se tenaient à l'écart résistaient à la contagion.

Ces faits et d'autres plus récents prouvent que la peste est transmissible par contact.

Transmission par V inocidatÀon .

Le premier fait d'inoculation de peste connu remonte à Willis, qui, après s'être inoculé la peste en 166o, serait mort de cette maladie. Toutefois, comme le fait remar- (juer Priis, Thomas Willis, le seul médecin dont il puisse être ici question, vivait bien, en effet, en 166o, mais son ouvrage ayant pour titre : « Moyen sur et facile pour se préserver de la peste et de toute maladie contagieuse », date de 1666. Il ne mourut qu'en 167o. Or, si Willis s'est réellement inoculé la peste en 1665, il n'est donc pas mort des suites de son expérience.

Le fait suivant, rapporté par Mac Gregor, aurait plus de valeur, si l'authenticité en était bien établie. C'est le cas de White, médecin de l'armée anglaise en Egypte :

Proust. — Peste. \ 1

White se fit en 1802 de fortes frictions avec le pus d'un bubon dans la région de l'aine ; le jour suivant, il s'inocula le même pus au poignet, la peste se déclara du troisième au quatrième jour ; un anthrax se développa au point frictionné, White mourut du septième au huitième jour.

J'ai déjà rapporté plus haut l'expérience faite par Desgenettes.

En 1801, Dussap inocule à Rhamanié un certain nombre de personnes, entre autres des enfants égyptiens, auxquels il introduit sous le bras un peu de pus provenant de bubons pestilentiels ; les uns succombèrent à la peste; chez les autres, l'inoculation fut sans résultat. Les faits de Dussap n'ont été qu'énoncés et ont donné lieu à une foule d'interprétations différentes. Ainsi, suivant Pariset, quatorze individus auraient été inoculés par Dussap ; suivant Bousquet, le nombre des inoculés se réduirait à douze ; d'après Pariset et Bousquet, tous les inoculés auraient eu la peste ; d'après Hamont, parmi les enfants inoculés, dont il ne détermine pas le nombre, les uns auraient eu la peste, les autres n'auraient éprouvé aucun accident.

Les expériences suivantes des D^^ Valli et Sola ne sont pas plus concluantes. Valli, pendant un séjour qu'il fit à Gonstantinople en 1803, avait cru remarquer que les varioleux ne contractaient pas la peste. Voulant mettre à profit cette observation, il eut l'idée d'inoculer un mélange de pus variolique et de pus provenant d'un bubon pestilentiel. Il s'inocula d'abord lui-même, entre le pouce et l'index de la main gauche, il éprouva bientôt de l'engourdissement, de la gêne, un léger prurit à l'endroit de la piqûre, plus tard il ressentit quelques symptômes généraux; huit jours après, il était parfaitement rétabli ; il inocula ensuite de la même façon vingt-

quatre individus et aucun d'eux n'a contracté la peste.

Ce que Valli a voulu faire avec la sérosité de la pustule variolique, Sola a essayé de l'obtenir à l'aide de l'huile ( on sait que pendant longtemps on supposait à <^ette substance la propriété d'être un préservatif et un agent curatif de la peste) ; Sola fit ses expériences lors de l'épidémie pestilentielle de Tanger en i818, sur quatorze déserteurs espagnols condamnés à mort. La sanie fut prise sur des malades atteints de peste maligne. Douze incisions furent faites au bras; le résultat fut négatif.

Je ne dis rien de deux cents inoculations qui auraient été pratiquées par un chirurgien russe sur des compatriotes devenus prisonniers des Turcs ; elles manquent de détails essentiels.

En 1824 régnait au Caire une épidémie de peste ; un Européen, Ceruti, pharmacien en chef au service du vice-roi, proposa ime inoculation préventive de la peste ; selon lui, pour atténuer la gravité de la peste, il fallait se l'inoculer, comme on s'inoculait autrefois la petite v('îrole. Ceruti habitait la citadelle du Caire, c'est-à-dire le lieu le plus élevé et le plus isolé de la ville ; six Européens crurent Ceruti et se firent inoculer ; cinq d'entre eux eurent la peste et en moururent.

Nous arrivons à des expériences qui ont été faites «n 1835 à l'hôpital de l'Esbekié, au Caire, en présence de Gaëtani Bey, de Clôt Bey, du docteur Lachèze et de Bulard. Je donnerai la version du docteur Lachèze qui a été acceptée par la commission.

Le 15 avril 1835, cinq condamnés à mort furent extraits de la citadelle du Caire et amenés à l'hôpital de l'Esbekié. Le 18 avril, Lachèze prit sur une lancette du sang qui coulait en bavant d'une saignée de bras pratiquée sur un pestiféré, et introduisit la lancette ainsi chargée de sang

à la partie interne du bras d'un condamné. Le 21 avril ce condamné avait une peste confirmée : le 26 avril, le malade entra en convalescence. Le 22 avril, Lachèze pratiqua une autre inoculation avec le sang, elle n'amena aucun résultat; le 30 avril, le même essai fut renouvelé sur un autre sujet et resta également sans effet; enfin, un jeune condamné, âgé de dix-huit ans, qui avait pai une peste bénigne après avoir été couché le 15 avril précédent dans les draps d'un lit nouvellement abandonné par un pestiféré gravement atteint, fut inoculé avec du sang de pestiféré le 13 mai ; cette inoculation n'eut aucune suite ; ce même condamné avait subi huit jours auparavant, et avec la même immunité, une inoculation à l'aine et sous l'aisselle avec la sérosité prise sur la phlyctène d'un charbon. Un autre condamné âgé de seize ans avait été inoculé le 20 avril avec de la sérosité prise sur un charbon ; le résultat fut également négatif. Le 30 avril, le même individu fut inoculé à l'aisselle et à l'aine du côté droit avec le pus d'un bubon qui venait d'être ouvert. Cette inoculation n'eut aucune suite.

Il résulte de la version du docteur Lachèze que, sur quatre individus qui ont été inoculés avec du sang de pestiféré, un seul a eu une peste bénigne, tandis que deux sujets inoculés avec la sérosité prise sur un charbon pestilentiel et un troisième inoculé avec le pus d'un bubon qu'on venait d'ouvrir n'ont rien éprouvé.

Clôt Bey pratiqua sur lui-même l'inoculation avec le sang d'un pestiféré, il se fit six piqûres assez profondes, l'inoculation fut sans résultat ; quelques jours après, il s'inocula du pus provenant d'un bubon pestilentiel, il eut quelques légers malaises, mais ne présenta pas les symptômes de la peste.

Pruner déclare que l'inoculation du sang des pes-

tiférés et du pus des bubons n'a produit chez lui aucun phénomène pestilentiel ; enfin, Rossi, dans son rapport au conseil de santé du Caire sur la peste de 1841, dit qu'ayant pris sur ses doigts du pus d'un bubon pestilentiel, et l'ayant appliqué sur la surface d'une plaie, aucun symptôme pestilentiel ne se manifesta.

Hamont inocula sous la peau du cou d'un cheval du sang d'un bubon ; le cheval présenta les symptômes suivants : station chancelante, vertige, pesanteur de tête, yeux fixes, pupilles dilatées, injection de la sclérotique, le cheval tombe plusieurs fois de suite, agitation très grande, respiration laborieuse ; deux jours après, ces symptômes disparaissent.

De toutes ces expériences, nous pouvons conclure que l'inoculation du sang des pestiférés ou du pus des bubons pestilentiels a fourni des résultats contradictoires. Quant à l'inoculation de la sérosité prise dans la phlyctène d'un charbon pestilentiel, elle n'a jamais produit la peste ; c'est à cette môme conclusion qu'était arrivée la commission de l'Académie. Mais les expériences qui ont été faites sur des animaux depuis la découverte du bacille de la peste ont au contraire donné des résultats décisifs.

lïl

Transmission par les vêtements^ les hardes, les effets à

usage.

On raconte qu'en 1785 les Nadis^ tribu tunisienne très éprouvée par la peste, venaient jeter dans la place de la Calle, par-dessus les murailles, des lambeaux de vêtements qui avaient servi à des pestiférés. Cruellement décimés par le fléau, ils voulaient se venger en le trans-

mettant aux chrétiens qui, par de sages mesures, s'en étaient préservés. Leurs tentatives furent vaines ; car, si la transmission par les vêtements est possible, elle ne pouvait être déterminée, entons cas, par de pareils procédés.

Ce fait n'a donc aucune valeur, et il est regrettable que la même absence de critique infirme la plupart des observations qui nous sont parvenues. On a, en effet, publié, à l'appui de la transmission par les vêtements, un grand nombre de faits qui sont loin d'être démonstratifs. C'est ainsi qu'on attribue trop facilement aux pèlerins de la Mecque la peste qui fut introduite au Maroc en 1718. Il est d'usage que les pèlerins conservent depuis leur départ jusqu'à leur retour, c'est-àdire pendant huit mois ou même un an, le même haik, espèce de grande couverture de laine ; à leur arrivée^ ce haik est coupé en morceaux et distribué comme relique à tous leurs parents et à tous leurs amis ; de ce que cette pratique n'est pas absolument sans danger, on en a déduit que la peste se répandit par ce procédé partout où allèrent les pèlerins.

En 1829, deux religieux du couvent de Saint- Jeand'Acre périrent de la peste. Deux ans après, le nouveau Père président fit ouvrir une caisse oubliée dans un coin. Elle contenait des habits de moine. Le religieux qui l'ouvrit eut la peste et la transmit aux autres au nombre de huit : ils succombèrent tous. Ce fait, raconté par Grassi, serait évidemment très concluant si Clôt Bey n'avait pas affirmé tenir de personnes qui se trouvaient dans la forteresse de Saint-Jean-d'Acre en 1829, que le fait de la caisse est entièrement controuvé.

Je relaterai aussi le cas suivant qui est contenu dans une dépêche de M, Deval, consul à Beyrouth :

Vers la fin d'avril 1838, un tailleur grec, parti de Jaffa

depuis rinvasion de la peste dans cette ville, arrive à Beyrouth, laisse une malle d'habits confectionnés chez d'autres tailleurs grecs et repart pour l'intérieur. Cette malle est ouverte après son départ, et deux jeunes gens, domestiques de ces Grecs, meurent sans qu'on fasse attention au caractère de la maladie qui cause le décès. Plusieurs tailleurs grecs font, vers le 10 mai, une orgie à la suite de laquelle ils sont tous malades. Le 13, leur maladie est reconnue pour être la peste. Du i3 au 19, de sept attaqués il en meurt six. Le 19, un homme du pays, ouvrier chez ces tailleurs, est atteint; le 20, un tailleur grec et sa femme qui avaient eu des relations avec eux, sont attaqués ; le 22 et le 23, trois ouvriers des tailleurs pestiférés sont également atteints. Le 24, une esclave, appartenant au kavas et qui a lavé des linges de pestiféré^ meurt de peste ; du 2o au 27, la peste se déclare sur six autres ouvriers des tailleurs et la sœur d'un de ces ouvriers. Enfin, le prêtre grec qui administrait ces malades perd deux de ses enfants sans qu'on puisse préciser leur maladie. Il a lui-même la peste et meurt ainsi qu'un autre de ses enfants. Ce fait aurait une certaine valeur s'il était démontré qu'il n'y avait pas de peste à Beyrouth avant l'arrivée de la malle. Je citerai encore le cas suivant :

Massaria rapporte qu'à Vicence la peste débuta le 17 décembre 1577 en frappant un homme, sa femme et ses deux fils qui avaient rapporté des vêtements de Pavie, ville déjà infectée.

Je terminerai par le récit de l'expérience faite au Caire en 1833, en présence de Gaëtani, Clôt Bey, Lachèse et Bulard. Le 13 avril à midi, Ibrahim Assan et Ben -Ali, condamnés à mort, extraits de la citadelle du Caire, se couchèrent dans des lits que venaient d'aban-

donner des malades atteints d'une peste bien caractérisée. Le 19 avril, Ibrahim avait la peste avec bubon et charbon ; il mourut le 23. Ben-Ali avait également éprouvé vers la fin du troisième jour, après qu'il se fut couché, les symptômes ordinaires de l'invasion de la peste. Mais la maladie avorta et la convalescence commença dès le quatrième jour.

Que conclure de ces faits? Nous ne dirons pas comme Bousquet : « Je ne sais pas si la peste peut être transmise par les vêtements, mais je l'affirme. » Sans attacher à tous les récits des caisses et des vêteuients qu'elles renferment une importance exagérée, on peut affirmer la transmission par les effets à usage et les habits souillés et il est de la plus simple prudence de se prémunir contre elle. On verra plus loin les mesures prescrites par la deuxième conférence de Venise contre les linges de corps et les vêtements souillés.

Transmission par les marchandises.

Que de faits n'a-t-on pas cités pour essayer d'établir que la peste était transmissible par les marchandises î Ainsi, on prétendit que cette peste terrible qui dévasta les îles Bermudes, voisines des Etats-Unis, qui fut si cruelle qu'elle laissa à peine assez de vivants pour enterrer les morts, fut apportée en 1625 par un ballot de coton. On a cité bien d'autres faits et tout aussi peu concluants. Je rapporterai l'observation suivante qui, sans être bien démonstrative, passe cependant pour une des plus probantes :

Un domestique grec, nommé Nicolo, reçut de Smyrne,

vers le milieu de 1794, un ballot d'étoffes de coton et de laine. Quelques jours après, Nicolo eut une tumeur à l'aine ; bientôt les accidents devenant plus graves, on décida de faire transporter Nicolo à l'hôpital grec. Deux portefaix du quartier Galata (le fait se passe à Constantinople) le descendirent et le portèrent sur une civière. Le lendemain, Nicolo n'existait plus. Son ami Privileggio succombait bientôt après, ainsi que l'un des deux portefaix. La peste eut immédiatement un essor des plus rapides : elle fut très meurtrière et dura fort longtemps.

Ce fait soulève toujours les mêmes objections : il faudrait démontrer que la peste n'existait pas en ce moment à Constantinople, et l'on se rappelle, en outre, qu'à cette époque elle pouvait s'y développer par la reviviscence de germes pesteux sans importation.

Je citerai eucore le fait suivant :

Pendant l'épidémie de Provence, en 1720, un nommé Cancelin, habitant Toulon, rentre chez lui après avoir et/» en contact à Bandol avec des ballots de la cargaison du navire qui avait importé à Marseille la peste de Saïda.

Jusque-là Toulon avait été préservé, mais Cancelin meurt de la peste (le 11 octobre) six jours après son retour.

Sa fille succombe le 17. En moins de quinze jours, sept membres de sa famille qui en comprenait neuf succombent également.

Pariset, qui a soutenu avec énergie la transmission par les marchandises, comme tous les autres modes de transmission, n'a pu donner en faveur de sa manière de voir aucun argument sérieux. « La peste a été portée à Marseille, dit-il ; or elle n'a pu y être portée que par des hommes ou par des effets, ou par des marchandises,

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OU tout à la fois par ces trois intermédiaires de transmission ; car comment séparer les hommes d'avec les choses? et, parmi les choses, comment ne pas comprendre les effets et les marchandises ? »

C'est poser la question et non pas la résoudre ; cela peut être une affirmation, mais ce ne sera jamais une démonstration. La Conférence de Venise de 1S97 a résolu de la façon suivante la question de la transmissibilité de la peste par les objets susceptibles et les marchandises :

(( Sont suspects avant tout les objets pouvant entrer immédiatement en contact avec les malades. A ce titre, les linges et les vêtements sont des plus dangereux. La peste peut être transmise par des effets à usage provenant d'un lieu infecté : elle peut être importée au loin par ces mêmes effets, surtout s'ils sont renfermés à l'abri du contact de l'air libre.

Une liste de marchandises suspectes ou d'objets susceptibles a été élaborée après mûre discussion; elle est ainsi composée :

Peuvent être considérés comme dangereux :

Les linges de corps, bardes, vêtements portés (effets à usage), les literies ayant servi, les chiffons et les drilles venant des pays ou des circonscriptions territoriales déclarés contaminés, y compris les chiffons comprimés mécaniquement et transportés comme marchandises en gros, par ballots cerclés de fer, etc. ;

Les débris frais d'animaux : onglons, sabots, laines, soies, crins, cheveux, poils bruts ;

Les cuirs verts et les peaux fraîches, non tannés;

Les sacs, les tapis, les broderies ayant servi. »

A titre d'exemples de marchandises non comprises dans la liste des produits dont l'interdiction n'est pas justifiée, la Conférence a cité notamment:

. « Les plantes vertes, les fruits frais ou secs, les graines ;

La jute, le coton, la soie à tisser, etc. »

L'opinion ayant été émise que la peste avait pu être introduite à Bombay par l'importation de blé de provenance de certaines provinces du nord des Indes oii la peste règne à l'état endémique dans quelques villages, le D'" Hankin, sur la demande de la chambre de commerce de Bombay, a été chargé de faire des recherches sur la persistance de la vitalité du microbe de la peste dans les diverses sortes de grains qui sont exportés de ce port : graines de lin, colza jaune et brun, sésame, arachides, graines de ricin, graines de pavot, diverses sortes de blé, farine.

Pour faire ses expériences, le D^ Hankin a ensemencé ces divers grains avec des cultures de peste préparées artificiellement dans son laboratoire, ou plus simplement a mélangé des bacilles de peste avec ces grains; il a fait ensuite des extraits avec lesquels il a inoculé des souris en répétant à divers intervalles ces inoculations. Le résultat a été que les souris inoculées avec l'extrait des grains récemment mélangés au bacille de la peste sont mortes plus ou moins rapidement, et sont restées indemnes lorsqu'elles avaient été inoculées avec le même extrait résultant d'un mélange plus ancien.

Il a renouvelé les expériences en employant non plus des bacilles cultivés artificiellement, mais des bacilles provenant directement des organes des rats morts de la peste. Il est arrivé à cette conclusion, que dans aucun cas le bacille ne conservait sa virulence après treize jours dans aucune espèce de grain, ni dans la farine, ni dans les sacs qui servent d'enveloppe. Il n'a pas continué ses expériences sur le ricin ayant reconnu que cette graine contenait une essence particulière qui tuait les souris en

dehors de l'action que le microbe de la peste pouvait avoir sur ces animaux et que par conséquent l'expérience ne pouvait être concluante.

Le D"" Hankin remplit les fonctions de médecin légiste à Agra, où il est chargé principalement de rechercher les traces d'empoisonnements criminels qui sont, parait-il, nombreux dans ces régions des Indes, et il a été appelé à Bombay après Féclosion de l'épidémie de peste.

11 serait utile que ces expériences fussent contrôlées par d'autres recherches.

En admettant que le résultat des expériences du D"" Hankin soit confirmé et qu'il soit prouvé scientifiquement que le microbe de la peste ne peut subsister vivant dans les grains ni dans leur enveloppe plus de treize jours, en résulterait-il pour cela que les grains provenant d'une région contaminée pourraient être exportés sans danger dans un autre pays à la condition que le voyage de transport dure au minimum treize jours? C'est la conclusion qu'on semble admettre aux Indes comme indiscutable et peut-être dans le but de ne pas porter de préjudice au commerce d'exportation des grains.

D'un autre côté, on a exprimé la crainte que les rats vivants qui se trouvent toujours à bord des navires transportant des grains, surtout du blé, ne se transmettent l'épidémie de l'un à l'autre pendant la traversée, et on en a conclu que même si les expériences de laboratoire du D'" Hankin étaient confirmées scientifiquement, cela ne voudrait pas dire que, dans la pratique, le transport des grains ne présente aucun danger.

Ces craintes nous semblent tout à fait excessives.

Rôle du sol^ des eaux et de lair dans la transmissio7i de la peste.

La présence du contage dans les grands milieux, notamment dans le sol, constitue un des faits les plus intéressants dont la science épidémiologique est redevable aux observations récentes. Ce fait nous rend compte des influences locales depuis longtemps constatées. Il nous explique pourquoi la peste se répand difficilement, tandis que le choléra, comme l'a dit notre collègue à la Conférence de Venise, M. Thorne, se propage le long des voies de communication humaine, et surtout le long des voies fluviales, avec une rapidité qui souvent échappe à tout contrôle.

Attaché au sol souillé des habitations dépourvues de pavé, de plancher, le microbe semble perdre sa virulence quand il vit en saprophyte. On peut hésiter, dès lors, à considérer comme dangereux ou suspects des ballots de marchandises qui auraient séjourné sur les quais loin des quartiers infectés.

Ce peu de résistance du microbe est en opposition avec certains faits. Ainsi Trincavelli rapporte qu'un domestique mourut de la peste après avoir tiré d'un cofl're des cordes qui avaient servi à enterrer des pestiférés vingt ans avant. Ce décès fut le point de départ d'une épidémie qizi coûta la vie à 10 000 personnes.

Sumert rapporte que la peste fut communiquée à Breslau en lo53 par des bardes qui étaient renfermées depuis onze ans. Mais ces objets étaient enfermés à l'abri de l'air.

D'autre part, il n'a pas été démontré jusquici que les eaux aient servi à la dissémination du germe de la maladie.

D'après ïïodges, pendant l'épidémie de Londres de 1665, 10 000 personnes environ restèrent à bord des navires et des barques à l'ancre dans la Tamise sans qu'il y eût un cas de peste parmi elles.

En 1813, les bateaux amarrés dans le port de la Valette restèrent à l'abri du fléau qui régnait à Malte.

A Pakhoi, il y a eu très peu de cas dans la rue qui longe la mer.

A Canton, en 1894, il n'y eut aucun cas de peste sur 80 000 Chinois environ habitant les bateaux et les pontons.

La Conférence de Venise a jugé néanmoins prudent de recommander une surveillance rigoureuse sur l'eau potable, puisque la longue persistance du bacille y semble prouvée par certaines expériences.

Enfin, les observations récentes et anciennes montrent que le principe générateur de la peste perd rapidement à \air son activité morbifique. Elle ne se transmet donc pas à de longues distances par les courants atmosphériques et la contagion ne paraît agir que dans un rayon limité. La faible résistance du germe à la dessiccation, aux actions germicides en général, démontrée par les expériences de laboratoire, vient confirmer ces données depuis longtemps admises par les épidémiologistes.

On a raconté que les pharmaciens du grand hôpital du Caire qui se préservaient avec une grande prudence de tout contact suspect lorsqu'ils se rendaient dans les salles pour y faire leur service, ont été atteints de la peste dans une proportion très considérable (1835). La transmission dans ce cas pouvait avoir lieu par l'air chargé de

germes pestilentiels ; mais est-il bien certain qu'il n'y avait aucun contact avec les matières pesteuses et que tous les soins de propreté étaient pris. Il n'y avait aussi aucune désinfection. Les maisons voisines de l'hôpital ne furent pas plus affectées que les autres.

Quoi qu'il en soit, la transmission par l'air ne s'exerce que dans un rayon limité. Desgenettes se montrait très sceptique àl'endroit de la contagion par l'air. « Un simple fossé arrête la contagion )>, dit-il dans ses relations. On peut affirmer en effet que la peste ne passe jamais d'un pays h un autre sans qu'il existe un agent intermédiaire saisissable. La peste s'attache aux pas des voyageurs ; l'homme est son principal agent de transmission. Mertens a bien apprécié ce côté de la question, quand il a dit que l'air libre ne devient jamais contagieux, sinon dans le voisinage des places où plusieurs cadavres d'hommes restent sans sépulture et pourrissent ; il a ajouté que l'air renfermé et chargé d'exhalaisons épaisses qui sortent du corps de malades entassés dans une même chambre, peut infecter les gens sains qui y entrent.

Lorsqu'un grand nombre de personnes malades de la peste sont réunies dans un local, elles semblent, dit le D*" Laidlaw, créer une atmosphère pestilentielle. Quand un cas de peste a existé dans une maison, tous ses habitants courent le plus grand risque d'être atteints par la peste s'ils continuent à y résider. N'est-ce pas là une de ces épidémies de maison que nous avons observées à Bombay. Dans le court espace de deux mois, dit Grassi, je vis en 1833 sortir 37 morts de la maison Hingiosman. L'ancien bey de Titeri, retiré à Alexandrie, a perdu la même année 33 personnes composant sa maison.

Les germes pesteux dégagés dans l'appartement du

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malade exercent leur action sur les personnes saines, et la peste compte souvent autant de victimes qu'il y a d'habitants dans la maison. Mais est-ce toujours par l'air?

La durée de l'action, c'est-à-dire le temps pendant lequel on s'expose aux émanations productrices de la maladie, a en efTet une grande importance. Le D"" Rigaud, mourant à Alexandrie de la peste, en 1835, disait à de Lesseps qui le visitait : « Venez me voir vingt fois par jour si vous le pouvez, mais ne restez jamais plus de cinq minutes dans ma chambre. »

Desgenettes remarque également qu'un long séjour dans les hôpitaux était une cause de contagion ; mais je ne veux pas insister sur tous ces faits ; cette action, d'ailleurs, a été parfaitement comprise par la plupart des médecins à Constantinople et en Egypte. Cette opinion a même été la base de mesures sanitaires extrêmement sages dans différents pays, en Italie et en Turquie.

A Rome, pendant la peste de 1657, le cardinal Gastaldy avait interdit à tous pestiférés et même à toutes personnes de santé suspecte de rester dans leurs maisons. On les transportait promptement dans l'hôpital bâti dans l'île qui divise le Tibre. Quant à ceux qui avaient habité la même maison, on les plaçait dans d'autres hôpitaux à portée de la ville, d'où on les faisait passer dans l'île quand la maladie s'était déclarée. Pendant ce temps le cardinal avait grand soin de faire sortir de la maison infectée tous les meubles, de les exposer à l'air libre et de laisser les appartements ouverts afin de les purifier. Mais ce qui mérite le plus d'attention, dit Mead (1), c'est qu'on avait positivement observé, avant ces règlements, que la maladie ne sedécla-

(1) Mead, Traité de la pesle, Paris, 1801, p. ^07.

rait guère dans une maison sans attaquer tous ceux qui l'habitaient, tandis que, depuis qu'ils ont été mis en vigueur, il y eut à peine cinq sur cent de ceux qu'on éloignait des malades qui furent attaqués de la peste. Ce moyen avait déjà été employé à Ferrare, en 1630.

L'intendance sanitaire de Gonstantinople a suivi également la même méthode prophylactique ; elle ordonna de porter le pestiféré au lazaret, de faire sortir la famille de la maison, de la placer dans un endroit éloigné, de vider la maison, de l'aérer, de la purifier ; elle n'en permit l'habitation à personne pendant un mois. C'est à ces précautions prises avec rigueur, dit le D'' IMorpurgo, que l'intendance attribue la cessation de la peste à Constantinople et dans les principaux ports de la Turquie (1839). C'est également cette méthode qu'ont employée les autorités sanitaires indo-britanniques à Bombay età Kurachie quand elles faisaient évacuer les maisons, les désinfectaient et transportaient les malades à Thopital et les bien portants dans des chaumières isolées et placées en plein air.

Les développements dans lesquels nous venons d'entrer nous paraissent démontrer que la peste peut se communiquer par l'air, dans un rayon limité, au moyen de germes pestilentiels; toutefois, la démonstration n'est pas absolument rigoureuse, et on n'a pu saisir encore dans l'atmosphère le corps du délit. L'époque à laquelle ces premières observations ont été faites ne connaissait pas ce genre de recherches, qui depuis ont été entreprises et menées avec succès. Kitasato a inoculé des poussières à des souris qui ont pris la peste. Jersin n"a rien obtenu.

Les microbes pesteux émanent des sécrétions des malades. Il faudrait savoir si l'absorption du principe

Proust. — Peste. 12

178 LA DEFENSE DE L'EUROPE COiNTRE LA PESTE.

générateur de la peste se fait par la peau, par le tube digestif ou par la muqueuse pulmonaire.

Toutes ces questions constituent encore des desiderata qu'il est impossible aujourd'liui de résoudre avec les éléments que nous possédons. On peut émettre des hypothèses ; on peut affirmer que la peste est contagieuse, qu'elle est contagieuse par l'air, dans un rayon limité. Aujourd'hui cependant, nous sommes un peu plus avancés qu'au temps de Deidier, qui s'exprimait ainsi devant la Faculté de Montpellier : « Il me reste à expliquer ce que j'entends par ce contact immédiat et de durée que je donne pour le véhicule de la contagion de la peste. J'entends par ce contact, de humer trop longtemps et de trop près l'haleine brûlante qui sort de la bouche des malades... J'entends parce contact, de s'envelopper de la chemise ou de coucher dans les draps d'un pestiféré. J'entends par ce contact, de toucher ses propres plaies avec des mains encore empreintes d'une sueur ou d'un sang infecté comme l'éprouvèrent à leur dam deux chirurgiens, etc. »

La commission spéciale pour l'étude de la peste envoyée à Bombay par le gouvernement allemand, et qui avait pour chef le professeur Gaffky, nous a donné sur ce sujet des renseignements intéressants dans un premier rapport (1) daté du 1 9 mars. Elle a déjà pu se faire une opinion provisoire sur la façon dont le germe pathogène spécifique, le bacille de la peste, pénètre dans l'organisme humain et sur son mode de sortie. Dans la grande majorité des cas, ce sont de petites blessures, des excoriations sans importance, qui servent de porte d'entrée au bacille de la peste, et ces portes d'entrée sont souvent

(1) Deutsche medicinische Wochenschrift et Bulletin médical, p. 414.

lîiiiltiples pour un seul et même individu. Tels sont les cas où l'on observe les tuméfactions ganglionnaires, les bubons pesteux, qui siègent aux régions les plus variées : aine, aisselle, plus rarement cou, jarret, coude, nuque, région de l'oreille.

Tant que le filtre constitué par les ganglions n'est pas traversé, on ne voit pas se produire la forme septicémique de la peste, forme presque toujours mortelle, dans laquelle les bacilles se retrouvent partout dans le sang et dans les viscères. Si les bubons suppurent, les bacilles sont rapitlement détruits, au moins dans la plupart des cas ; mais bien souvent alors il se fait des infections secondaires redoutables, quelquefois dues à la présence de streptocoques.

Il n'est pas encore certain que les parasites puissent, dans ces cas d'infection cutanée, inoculer le germe de la maladie. Les moustiques ne semblent pas le faire, sans quoi le personnel des hôpitaux, qui est bien souvent piqué par ces animaux, serait bien plus fréquemment atteint par la maladie qu'il ne l'est.

Chez un second groupe de malades, heureusement bien moins nombreux, la peste semble être caractérisée par une détermination primitive du côté des poumons. 11 se développe alors des foyers pneumoniques plus ou moins étendus, dans lesquels on rencontre abondamment les bacilles de la peste soit à l'état de culture pure, soit mêlés à des diplocoques ou à des streptocoques. Les bacilles de la peste qui sont ainsi expectorés, constituent un grand danger pour le voisinage des malades, car à Bombay les indigènes ont l'habitude de cracher sans aucune attention autour d'eux, sur le sol, sur les murs, sur les vêtements, etc.

Jusqu'ici la commission n'a eu connaissance d'aucun cas pour lequel il faudrait admettre une infection primi-

tive du tube digestif. Mais dans plusieurs cas les amygdales paraissent avoir été la porte d'entrée. Tout au moins c'est ce qui paraît ressortir de deux autopsies faites par la commission autrichienne, auxquelles un membre de la commission allemande a eu l'occasion d'assister. Ces cas, qui paraissent aboutir rapidement à une infection générale, doivent être considérés aussi comme dangereux pour l'entourage. D'autre part, des observations cliniques avaient déjà amené un membre de la commission à admettre l'infection primitive par les amygdales.

Si l'on tient compte de ce qui vient d'être dit, les habitudes de la population indigène de Bombay font comprendre qu'au milieu d'elle la peste ait trouvé un terrain si extraordinairement favorable, alors que, par exemple, les Européens aisés ont été presque complètement épargnés. Dans ce qu'on appelle la a société » anglaise, on n'a observé, jusqu'ici, que deux cas de peste, et l'un de ceuxci s'est montré chez un médecin que sa profession y exposait tout particulièrement.

La malpropreté incroyable au milieu de laquelle vivent les indigènes, leur entassement dans des demeures étroites, sombres, mal aérées d'une part, les fréquentes excoriations qu'ils portent sur les parties nues de leurs corps, et particulièrement à leurs pieds sans chaussures, le grattage perpétuel de la peau avec les ongles causé par les parasites d'autre part, suffisent à expliquer l'effrayante fréquence des atteintes de l'épidémie dans les basses classes de la population. Ces conditions expliquent bien aussi pourquoi on a observé souvent des épidémies de maison, d'étage, de famille, qui prennent fm dès qu'on éloigne du point infecté les personnes menacées.

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