INCUBATION DE LA PESTE. SA DURÉE
Cette durée est très importante à préciser, puisqu'elle est la base sur laquelle doit être établi le temps de l'isolement. La plupart des auteurs acceptent que l'incubation de la peste ne dépasse jamais huit jours. C'est l'opinion à laquelle Aubert-Roche était arrivé et qu'il a soutenue avec talent. Appuyant son opinion d'un grand nombre de faits, il a affirmé que, de 1717 à 184o, aucun passager de bâtiments venant en Europe n'a eu la peste en mer ou dans les lazarets, si, dans les premiers huit jours après le départ d'un port infecté, aucun cas de peste n'avait éclaté dans l'équipage ni parmi les passagers.
Le travail d'Aubert-Roche fut renvoyé à l'examen d'une commission de l'Académie de médecine (1843), et, sur la demande de la commission, le ministre des affaires étrangères adressa aux consuls de France dans les ports de la Méditerranée où existent des lazarets, une circulaire ayant pour objet de demander qu'on fit parvenir à l'administration tous les faits qui avaient trait à cette question. Les faits de Livourne, dus à Capecchi, confirmèrent d'une façon absolue l'opinion d'Aubert-Roche. On envoya beaucoup d'autres documents, dont quelques-uns parurent faire croire que l'incubation pouvait être plus longue, mais un examen attentif et une critique raisonnée de ces faits démontrèrent bientôt au
savant rapporteur de la commission (1) que les faits contradictoires étaient, ou incomplètement exposés, ou manquaient de certitude, ou bien encore pouvaient être interprétés d'une façon différente. C'est ainsi qu'il a apprécié les cas qui se seraient passés sur les brigantins Notre-Dame-de-Grâce^ Notre-Dame-de-Lorette, V Argentine, V Heureuse-Sabine, le brick les Cinq-Sœurs. Il démontre également que les faits d'incubation de dixsept jours et de neuf jours observés (brick ionien Saint- Sjnridion) sur Pietro di Papa Giovanni et sur Giovanni Patriccio, qui avaient été cités par Hamont dans la discussion de l'Académie, ne sont pas plus probants, puisque l'absence de tout décès pendant la durée de la traversée ne prouve nullement que l'équipage du Saint- Spiridion n'ait eu un ou plusieurs cas de peste non mortelle dans les huit jours après le départ de Tunis. Un autre fait, cité par Hamont (2), n est pas beaucoup plus probant. Pour accepter, en effet, une opinion aussi contraire à la généralité des faits observés, il faudrait que la transmission fut bien établie, qu'il fût prouvé qu'elle n'a pu avoir eu lieu que le jour même indiqué dans l'observation, enfin que le diagnostic de la maladie ne présentât aucun doute, qu'il ne fût pas seulement affirmé par un mot, mais que l'ensemble des symptômes accusât nettement la nature de la maladie.
Le fait suivant, qui démontrerait une incubation de onze jours, est loin de présenter toutes ces garanties. Il s'est passé au lazaret de Kouleli. Mébémet-Hussein, âgé de 35 ans, natif de Gésarée, habitant Constantinople depuis son enfance, fut chargé comme portefaix de transporter, du quai au lazaret de Kouleli, quelques
(1) Prus, Rapport sur la peste et les quarantaines, p. 655.
(2) Hamont, Rapport sur la peste et les quarantaines, 1843.