ONZIÈME LEÇON
Au mois d'août 1894 M. le D"" Schneider, |médecin français, attaché à la légation de France à Téhéran et médecin de Sa Majesté le Chah, faisait adopter par ce souverain un règlement de police sanitaire ayant pour but de protéger le territoire de la Perse contre l'invasion éventuelle de la peste régnant dans certains ports de la Chine.
Ce travail avait été préparé sur la demande de divers États, notamment de la Russie et de FAutriche-Hongrie, justement inquiets de la marche possible de l'épidémie à travers la Perse.
M. Schneider a obtenu du Chah l'adoption de règles* d'hygiène et de prophylaxie conformes à la science moderne, sans cependant trop contrarier les préjugés administratifs et religieux de la population persane qui est, en presque totalité, musulmane schiite.
Les prescriptions du règlement ont d'ailleurs été établies d'après une lettre au grand vizir (Sadreazame) suivant les principes de la Convention de Paris du 3 avril 1894 contre l'invasion du choléra. Le règlement est précédé des considérations suivantes : 1° La peste, étant un fléau plus cruel encore que le choléra, il importe que les gouverneurs et les médecins
sanitaires fassent tout leur possible chacun dans sa sphère d'action pour s'opposer à l'invasion de cette terrible maladie, qui actuellement ravage les ports de la Chine, et pourrait par conséquent être apportée de là dans ceux du golfe Persique et sur tout le territoire de l'Empire.
2^ En raison de la nature des relations commerciales de la Perse avec la Chine, ce sont le port de Bender Abbas et les villes de Yezd, Sabzvar et Mesched qui paraissent tout d'abord devoir être surveillés, et protégés, puisque c'est par ce port et ces villes que débarquent et cheminent ordinairement les marchandises chinoises et notamment le thé, destinés au Turkestan, au Koraçan ainsi qu'aux provinces russes transcaspiennes.
Mais il a été reconnu indispensable d'appliquer les mêmes mesures de défense à tous les ports du golfe Persique et aux villes par lesquelles pourraient passer les caravanes de pénétration, afin d'éviter les fraudes et d'empêcher que les bateaux fuyant les ports protégés ne débarquent leurs marchandises sur d'autres points de la côte (1).
Le règlement renferme une série de dispositions d'ordre technique sur le détail desquelles je n'ai pas à entrer ici, il est précédé des lignes suivantes :
« Sa Majesté Impériale Nasser Eddine Chah, roi de Perse, dans le but de protéger son Empire et par suite les pays voisins, contre l'invasion du fléau de la Peste^ ordonne , à la date d'aujourd'hui vingt-quatrième jour du mois de Moharrem de l'année 1312 de l'Hégire, à tous les gouverneurs des provinces, des villes ou des ports de la Perse, ainsi qu'aux médecins sanitaires, d'observer eux-
(1) Voir la leçon consacrée à la défense du golfe Persique.
mêmes et de faire observer strictement les règles d'hygiène et de prophylaxie suivantes... »
Ainsi que nous l'avons vu, la Perse peut être envahie, et par la voie de terre : Hérat et Meched au nord, et par le golfe Persique au sud.
M. le D"" Tholozan dans un rapport adressé au roi de Perse en 1869 s'exprimait ainsi:
(( L'esprit des Persans depuis mille ans jusqu'aujourd'hui est coulé dans le même moule.
« Leur médecine, leur hygiène est la même qu'on enseignait en Europe il y a trois cents ans. Comment s'étonner que la Perse se montre aussi réfractaire aux connaissances et aux principes scientifiques nouveaux? »
En effet, l'habitude d'universelle obéissance a laissé dans la Perse comme dans tout l'Orient une civilisation immuable. « Les vêtements, dit Montesquieu, y sont tels qu'il y a mille ans. Les mœurs n'y sont pas plus changeantes. » Dans toutes les grandes choses qui constituent la vie des peuples, le génie oriental est resté en arrière des besoins et des destinées du genre humain.
Certains usages, certains préceptes populaires, qui sont en rapport avec les climats et les mœurs du pays, subsistent en Perse : ainsi, l'habitude de l'émigration annuelle vers les montagnes aux approches de la saison chaude, le soin ingénieux que les Persans mettent à pourvoir à la conservation et au bon marché de la glace. Mais à côté de ces quelques pratiques heureuses, que de funestes coutumes, et quelles lacunes dans l'hygiène I
L'eau est amenée dans les villes par un système de canalisation nommé Khanats. Le point d'origine étant pris ordinairement au pied de la montagne et relié par une galerie avec une série de puits creusés verticalement jusqu'à la pénétration en ville, il n'existe guère d'eau
potable distincte de cette eau qui circule à ciel ouvert ; c'est dans ces canaux que les habitants viennent laver leur linge, leurs bardes, etc.
Une boue noire composée d'argile et de matières organiques en décomposition se rencontre au fond des rares réservoirs d'eau potable.
11 existe bien en Perse un certain nombre de bassins qui procurent une fraîcheur délicieuse, bassins avec bordure en marbre, d'une grande élégance, dont l'eau, d'une transparence limpide, se renouvelle incessamment. Mais ces réservoirs placés au milieu de jardins magnifiques sont le privilège exclusif des palais du Chah.
A la séance du 23 février 1891 du Conseil sanitaire de Téhéran le D'" Basil lut un projet de Règlement sanitaire pour la ville de Téhéran, destiné à être soumis à l'approbation du Roi.
Ce projet prévoit la création d'un Ministère de la Santé publique ! et ayant sous son autorité un médecin Inspecteur en chef et un Ingénieur, ainsi que 6 médecins Inspecteurs, un par division de Police, chargés de surveiller l'exécution des mesures sanitaires dans la ville. Le projet de règlement demande, en outre, la protection de l'eau potable, la création de lavoirs, l'emploi d'abattoirs spéciaux, de latrines publiques, la surveillance des bains, l'enlèvement des boues et immondices des rues, la déclaration des naissances, des décès, des maladies contagieuses, etc. Le Conseil de Santé approuve à l'unanimité le principe de ce règlement, mais, ce qui était sage, il décide qu'en raison de l'imminence du danger et sans attendre la création et le fonctionnement du Ministère de la Santé publique, il y a lieu de demander au gouvernement persan
de prescrire d'urgence les mesures sanitaires suivantes :
r Nettoyage fréquent et complet des rues.
2° Fourniture de bonne eau dans les bassins, abambars et seqqàkhane, après nettoyage de ces récipients. Protection de cette eau potable contre les pollutions et notamment contre le lavage du linge. Les abambars publics ne devront pas être remplis avec l'eau du ruisseau, mais être alimentés parmi conduit spécial.
3° Surveillance de la propreté des bains publics, et renouvellement fréquent de l'eau.
4" Défense de tuer les animaux de boucherie, ailleurs que dans les abattoirs publics pour éviter l'infection du sol de toutes les rues par le sang et les débris de toutes sortes.
Cette délibération adressée le 23 février par le Conseil de Santé au gouvernement persan a été approuvée par Sa Majesté le Chah, en Conseil des ministres, et des ordres vont être donnés pour mettre à exécution les mesures sanitaires qui y étaient proposées, notamment pour l'assainissement de Téhéran et des autres villes.
A cette occasion un membre signale un terrain vague situé vis-à-vis la maison de M. X, qu'il a visité le matin même, à la demande de plusieurs personnes, et où il a constaté la présence de 4 cadavres nouveaux de chevaux morts de la morve, sans compter nombre de carcasses anciennes de chevaux et de chiens. L'enclos sert, en outre, d'abattoir libre oii l'on tue plus de 40 moutons par jour. Ce terrain constitue un vrai danger pour la santé publique, et il est urgent d'en interdire l'entrée.
Le Président répond que ce fait a été signalé la veille au Conseil des ministres, et qu'on a décidé l'interdiction et la fermeture de l'enclos.
Le Conseil de Santé insiste de nouveau sur la nécessité
d'assainir toutes les villes du Royaume, et particulièrement celle de Bender Abbas qui a été signalée par un télégramme précédent comme tout spécialement malpropre.
Les sépultures, les transports de cadavres, les pèlerinages nous intéressent particulièrement.
Les sépultures sont permanentes ou temporaires, et même dans le cas de sépulture permanente, on ne creuse pas de fosse et les corps sont placés superficiellement.
En 1869, alors qu'une épidémie de choléra était à peine éteinte à Téhéran, j'ai vu aux environs de cette ville de légères saillies de terre, recouvrant imparfaitement des corps qui avaient été déposés là depuis plusieurs jours.
Les lieux consacrés, non pas à la sépulture, mais au dépôt temporaire des cadavres se nomment amonets.
Là le corps en décomposition répand dans l'atmosphère des germes infectieux.
On peut voir de ces amonets à Iman-Iadeh-Zeid et à Iman-Iadeh-Ismael, et un plus grand nombre encore à Chah Abdoluzim non loin de la ville.
Les restes des défunts sont enfin transportés par leurs parents dans leur pèlerinage pour recevoir la sépulture définitive près des tombeaux des grands imans vénérés des Schiites, à Kerbellah entre autres.
On comprend le double danger qui se produit à l'occasion de cette sépulture, soit au moment de l'exhumation, soit au moment de la translation des corps, lorsque ces cadavres récemment exhumés, enveloppés dans des feutres d'où suinte la matière organique exhalent des miasmes infects, quelquefois des germes pathogènes ; chaque fois qu'un pèlerin succombe durant ce trajet, son corps est ajouté à ceux de ses compagnons.
C'est ainsi que la caravane, qui est en outre mal nourrie, dont les membres présentent les caractères de la misère physiologique ; se trouve dans les plus terribles conditions de réceptivité morbide.
Pendant le mois de Moharrem, les Persans affluent quelquefois au nombre de 60 000, près de Bagdad, à Kerbellah, lieu vénéré des Scliiites.
La plupart des caravanes viennent converger à Kirmanschah, ville située à une petite distance de la frontière ottomane.
Dans le rapport que j'adressais en 1869 au gouvernement français au retour de ma mission en Perse je citais cette phrase que le Chah m'avait dite, « qu'il serait heureux de voir arriver en Perse dans quelques années une nouvelle mission pour la rendre témoin de l'exécution complète des mesures sanitaires dont j'avais recommandé l'application » .
J'ajoutais :
« Toutefois, malgré les assurances que m'a données le gouvernement persan, il ne faudrait pas croire que le système sanitaire va être à partir de ce jour parfaitement organisé en Perse.
« Ce serait mal connaître les usages des peuples d'Orient : toutes les mesures qui entraîneront pour la Perse une dépense quelconque sont d'une exécution presque impossible. »
Si donc on veut obtenir quelque chose en Perse il faudra y établir des médecins sanitaires internationaux correspondant directement avec un conseil international. C'est en 1869 que je faisais valoir au ministre du commerce d'alors la nécessité d'une telle organisation et aujourd'hui en 1897, rien encore n'a été fait. Cependant dans ces derniers temps et surtout depuis l'apparition de
répidémie de peste, un certain nombre de médecins russes ont été envoyés en Perse.
Le Conseil sanitaire de Téhéran s'est bien réuni le 23 et le 24 octobre et le 10 novembre 1896 au sujet de l'apparition de la peste à Bombay. Mais, en l'absence de toute organisation intérieure, il a désigné pour veiller à l'application des mesures sanitaires le médecin attaché au consulat britannique de Bender Bouchir qui ne se trouve peut-être pas dans toutes les conditions d'impartialité désirables.
Un tel désarroi ne justifiait que trop les résolutions de la Conférence de Paris relativement à la nécessité de la protection internationale du golfe Persique. Si ces décisions eussent été exécutées on n'eût point été obligé de s'adresser au consulat anglais de Bouchir pour surveiller des bâtiments anglais de provenance anglaise.
Cependant la mission d'organisation et d'application des mesures sanitaires édictées dans un port persan contre les provenances de l'Inde anglaise, confiée à uu médecin anglais, a donné lieu à des observations et des protestations. Elle a cependant été maintenue, mais on annonce que deux médecins russes ont dû se rendre dans le port de Bouchir.
La Perse n'étant pas protégée, le Conseil de Constantinople a soumis les provenances du littoral persan à 10 d'abord, puis à \d jours de quarantaine, et décidé afin d'éviter les fraudes, que les passagers et les marchandises arrivant du territoire persan compris entre Mohamerah inclusivement à la frontière turco-persane seraient repoussés.
Le délégué de Perse a protesté. Il a proposé d'établir par voie diplomatique entre la Sublime Porte et le gouvernement persan, une entente en vertu de laquelle le
service sanitaire des ports persans pourrait être organisé et surveillé par des agents désignés par le Conseil supérieur de santé de Constantinople.
C'était ce qu'avait demandé la Conférence sanitaire internationale de Paris de 1894. Il est fâcheux que le refus de certaines puissances à ratifier les résolutions de la Conférence ait empêché l'organisation de ce service qui aujourd'hui fonctionnerait et pourrait prévenir l'importation de la peste par le golfe Persique. Ce qui vient de se passer à Venise a modifié heureusement la situation. On a créé un système de défense pour le golfe Persique.
Cependant le gouvernement persan a compris l'insuffisance de son système de défense sanitaire. Par ordre de Sa Majesté le Chah, le Conseil de Santé s'est réuni le 6 février au Divan Khané, en présence du conseil des ministres persans.
Sont présents : Leurs Altesses Moulkara, ministre de la justice, Ferman Ferma, ministre de la guerre ; Leurs Excellentes : Mouchired-Doulè, ministre des affaires étrangères, Mokber-ed-Doulè, ministre de l'intérieur, Hachim-el-Moulk, médecin particulier du roi et ministre des travaux publics, Nasser-el-Moulk, ministre de l'arsenal, Naïer-el-Moulk, ministre de l'instruction publique, Nizam-el- Moulk, ministre des bureaux, Émin-Khalvat, ministre de la cour, etc.
Cette réunion mixte du conseil des ministres et du conseil de santé montrait l'importance que le Chah attribuait aux mesures de prophylaxie. Après plusieurs délibérations le règlement suivant a été adopté :
Règlement des postes sanitaires des frontières de l'Afghanistan et du Béloutchistan.
Sa Majesté Mozaffer-ed-Uin Chah, roi de Perse, a, dans sa prévoyance et sa bonté pour le peuple persan, décidé à la date du douzième jour du mois de Rhamazan de l'année 1313 de l'Hégire (14 février 1897) qu'en outre des mesures sanitaires déjà ordonnées dans les ports du golfe Persique contre les provenances des Indes
pouvant apporter la peste en Perse, il y avait lieu d'établir des postes sanitaires le long de la frontière de l'Afghanistan et du Béioutchistan.
1° Pour la frontière de l'Afghanistan, Sa Majesté le Chah a décrété que toutes les passes, toutes les roules, tous les cols seraient fermés par des troupes, à l'exception de la grande route de Hérat à Méched au nord et de la grande route de Kandahar à Berdjoun et de là à Kirman et Yezd, au sud.
2° En ce qui concerne la frontière du Béioutchistan, la surveillance sera plus difficile; mais d'un autre côté il n'y a que très peu de passage et de trafic.
Un fort poste sanitaire sera établi sur la route qui vient du Béioutchistan à Bampour et Bam et des patrouilles nombreuses et fréquentes veilleront à ce que nul ne se faufile par contrebande en dehors de cette route.
A l'entrée de ces trois routes, sur le territoire persan, seront installés des postes sanitaires munis des troupes, des médecins, des médicaments et du matériel nécessaires pour faire subir aux voyageurs et aux marchandises une inspection, une observation et au besoin une quarantaine.
Postes sanitaires.
A. Installation. — Les postes sanitaires seront installés à proximité d'eau potable, soit dans des jardins, soit sous des tentes, de chaque côté de la route, à 1000 mètres au moins de distance des lieux habités.
Chacun des postes sanitaires comprendra comme personnel : 1° un chef de poste avec le nombre d'officiers et de soldats nécessaires pour faire respecter la loi et appliquer le règlement; 2° deux médecins chargés l'un de l'inspection et l'autre des soins aux pestiférés, s'il y a lieu ; 3° d'infirmiers devant aider les médecins dans l'accomplissement de leurs devoirs.
Le chef du poste sanitaire sera, ainsi que les médecins, personnellement responsable de la stricte application du règlement. 11 devra tenir la main à ce que les décisions des médecins soient appliquées d'une façon rigoureuse en ce qui concerne l'observation ou la quarantaine imposées aux voyageurs et aux marchandises, ainsi qu'à l'isolement des différentes catégories de voyageurs, selon leur date d'arrivée et leur contamination constatée ou soupçonnée.
Le chef de poste et le médecin en chef feront chaque semaine et chacun de leur côté un rapport détaillé sur les opérations du poste ainsi que sur le nombre et l'état des malades mis en observation
ou en quarantaine. Ils l'adresseront au gouverneur qui le fera parvenir au ministre intéressé.
Le matériel du poste sanitaire comprendra :
1° Une lente spéciale pour chacun des chefs, et autant de tentes qu'il sera nécessaire pour la troupe et le personnel subalterne;
2° Une tente destinée aux approvisionnements, médicaments et désinfectants;
3° Un certain nombre de tentes divisées en trois groupes principaux (personnel, observation, isolement) ; ce nombre sera différent selon les routes d'après leur fréquentation habituelle;
4° Une ou deux tentes destinées aux opérations de désinfection ;
5° Un certain nombre d'objets nécessaires à l'alimentation et à l'hospitalisation ;
6° Une quantité suffisante des médicaments et des désinfectants indiqués ci-dessous;
7° Quelques ustensiles tels que récipients, baquets, seaux, pois en terre, etc., indispensables pour la désinfection.
B. Fonctionnement. — Un des médecins du poste, le plus ancien, sera chargé de l'inspection.
Le deuxième médecin soignera les malades reconnus atteints de la peste et dirigera les opérations de la désinfection. — Celui-ci vivra complètement à l'écart ainsi que ses aides dans le lazaret proprement dit, c'est-à-dire dans le groupe des tentes destinées aux pestiférés et complètement isolé des autres groupes, à une distance d'au moins 300 mètres. Le personnel du lazaret ne devra dans aucun cas communiquer de près avec le poste sanitaire. Le matériel du lazaret sera complètement distinct de celui du poste.
Aucun passage de la frontière ne sera autorisé pendant la nuit. Le chef du poste placera les sentinelles et le cordon nécessaires pour arrêter les voyageurs jusqu'au jour et par conséquent jusqu'à l'inspection qui aura lieu dans la journée même.
Au moment de l'arrivée des voyageurs, après la constatation de leur itinéraire, le médecin en chef examinera un à un chaque voyageur et séparera immédiatement les malades qu'il repoussera avec leurs bagages ou enverra en cas d'urgence au lazaret.
Les autres voyageurs reconnus sains seront conservés pendant quinze jours en observation. Ils seront autant que possible répartis en cinq divisions séparées ou plus, s'il est nécessaire, contenant une centaine de personnes, afin qu'une distinction soit faite au point de vue de l'époque de leur ariivée. Si pendant ces quinze jours un cas de peste survient, le malade sera envoyé immédiatement avec ses bagages au lazaret. Sa tente sera évacuée, désinfectée et transportée ailleurs; ses compagnons devront recommencer
J'observation de quinze jours à partir de cette date. L'emplacement de la tente sera rigoureusement désinfecté. Au lazaret, les soins nécessaiies seront donnés aux malades par le deuxième médecin et ses aides. En cas de décès, le cadavre sera enterré à une profondeur d'au moins un mètre et entouré de chaux vive, si c'est possible.
Les effets du décédé, vêtements, literie, etc., seront immédiatement brûlés.
En cas de guérison,le convalescent sera mis en quarantaine pendant un mois à partir de sa guérison et ses effets de vêtement et de literie seront brûlés. A sa sortie du lazaret, il recevra d'autres vêtements du poste sanitaire. Sa quarantaine aura lieu dans utie tente séparée de celles des malades.
Les emplacements des tentes des pestiférés seront fréquemment changés et désinfectés.
Des latrines seront installées à proximité des tentes, mais autant que possible dans une direction opposée à celle des vents régnants. Elles consisteront en tranchées étroites et suffisamment profondes placées loin de l'eau potable ; elles seront comblées chaque jour après avoir été arrosées avec une solution de chaux. On y versera, outre les déjections des malades, les eaux de lavage et les détritus ne pouvant pas être détruits par le feu.
Alimentation.
Les gouverneurs des provinces donneront les ordres nécessaires pour qu'un bazar soit installé auprès de chaque poste sanitaire. Vers ce bazar seront dirigés par leurs soins des quantités importantes de blé, de riz, de légumes, des troupeaux, en un mot toutes les denrées nécessaires à l'alimentation du personnel du poste et aussi des voyageurs mis en observation ou en quarantaine.
On devra prévoir également l'alimentation des animaux.
Un bazar spécial sera attribué au lazaret et exclu comme lui de toute communication.
Un tarif à prix réduit sera fixé par le chef de poste et affiché au bazar, pour qu'aucun abus ne soit commis.
Des aliments seront fournis gratuitement aux malades indigents.
L'eau sera l'objet d'une surveillance toute spéciale. Elle sera protégée contre toute pollution et notamment, il sera interdit de laver les cadavres, ou le linge et les vêtements; de faire boire ou baigner les animaux, de laisser couler des excréments, de projeter des débris de boucherie dans les sources, ruisseaux ou bassins d'eau potable.
224 LA DÉFENSE DE L'EUROPE COxNTRE LA PESTE.
Des peines très sévères devront être édictées contre tout délinquant.
Le mieux sera de créer des lavoirs et des abreuvoirs spéciaux, particulièrement surveillés et fréquemment changés ou nettoyés.
Désinfection.
1° Les effets, vêtements et literie des pestiférés seront immédiatement brûlés ;
2° Les vêtements et les bagages des voyageurs sains devront être lavés et désinfectés avant la fm de la quarantaine qui leur est imposée.
A. Moyens de désinfection. — Les moyens de désinfection à employer pour les effets et bagages des voyageurs sains sont les suivants :
1° L'incinération;
2° L'ébullition dans l'eau pendant une heure;
3° La solution aqueuse d'acide phénique à o p. 100 (soit un mescal d'acide phénique pour 20 mescals d'eau);
4° La solution aqueuse de sublimé corrosif à 1 p. 1000 (c'està-dire un mescal de sublimé pour 1000 mescals d'eau);
0° La solution aqueuse de sulfate de cuivre à 2 p. 100 (c'est-à-dire un mescal de sulfate de cuivre pour 50 mescals d'eau);
6«^ Le lait ou solution de chaux à 20 p. 100 (deux parties d'eau et une de chaux) ;
7° Le soufre (soit un balman pour une chambre ordinaire).
B. Préparation des désinfectants. — L'incinération peut se faire directement sur un foyer en plein air.
L'ébullition nécessite de grandes chaudières.
Les solutions chimiques peuvent être préparées directement dans n'importe quel vase, à l'exception du sublimé qui attaque les métaux et qui doit par conséquent être dissous dans des vases de terre vernissée, en ayant soin d'ajouter un mescal de sel ordinaire par batman d'eau.
Pour préparer la solution de chaux, on délaye la chaux dans à peu près le double de son volume d'eau.
Pour désinfecter par le soufre, on étend les effets sur des cordes dans une chambre, et on verse le soufre en poudre sur quelques mengals bien allumés. On ferme toutes les ouvertures et on bouche les fentes avec de la terre humide. On ne retire les effets que vingtquatre heures après.
G. Mode d'application aux divers objets. — On doit employer :
Pour les effets de toile ou de coton (chemises, caleçons, chaus-
setLes, mouchoirs, ceintures, serviettes, elc), la solution de sublimé ou d'acide phénique ou de sulfate de cuivre, ou l'ébullition pendant une heure.
Pour les effets de laine (tuniques, manteaux, pantalons, chaussettes, gilets, literie, couvertures, etc.), les mêmes solutions ou la sulfuration.
Pour les objets en toile cirée, en peau, en bois ou collés, mêmes solutions ou la sulfuration, mais pas Fébullition.
Les vêtements de fourrure seront refusés à la frontière ainsi que les peaux d'animaux. (En cas d'absolue nécessité, les vêtements de fourrure seront admis, mais après avoir séjourné pendant quarante-huit heures dans une solution de sublimé.)
Les effets, vêtements et literie des pestiférés, ainsi que les objets sans valeur (paille, foin, chiffons, vieux papiers, pansements, débris végétaux ou animaux) doivent êtrebrùlés surun foyer. Pour activer le feu, on peut les arroser avec du pétrole.
La poste, les lettres, et documents importants seront désinfectés par le soufre.
Les tentes des pestiférés seront brûlées après la fin de la quarantaine.
Les autres tontes seront lavées avec la solution de sublimé.
On désinfectera les emplacements des tentes, en les recouvrant de fumier sec arrosé de pétrole auquel on mettra le feu.
Les déjections des malades, ainsi que les eaux de lavage seront versées immédiatement dans les latrines.
Les latrines seront désinfectées chaque jour, avant d'être comblées, avec la solution de sulfate de fer, de cuivre ou de chaux.
Les vases à déjection et les urinoirs seront en métal, et lavés, chaque fois qu'ils seront employés, avec une solution d'acide phénique.
Les médecins, leurs aides, et les compagnons des pestiférés, ainsi que les convalescents, doivent d'abord se laver plusieurs fois le corps tout entier avec de l'eau chaude et du savon, puis ensuite avec une solution de sublimé.
Quant à leur barbe et leurs cheveux, ils doivent autant que possible être rasés, ou tout au moins lavés énergiquement avec la solution de sublimé.
Nota. — 1° Tous les voyageurs qui refuseront de se soumettre à ces mesures de prophylaxie et de désinfection seront impitoyablement repoussés.
2° Les médecins et leurs aides devront prendre toutes les précautions nécessaires pour se désinfecter soigneusement, mais ils ne devront en aucun cas craindre la contagion dont ils seront Proust. — Peste. lo
sûrement sauvegardés, s'ils sont propres, sobres et ne font aucun excès. A Hongkong et aux Indes, la peste n'a pas atteint le personnel médical, sauf une seule exception.
ils devront veiller à ce qu'aucun empoisonnement ne puisse se produire avec les désinfectants employés (sublimé, acide phénique, etc.).
Ces instructions, préparées par le D'' Schneider, ont été approuvées par S. M. le Chah, à la date du 12 février dernier. Elles sont destinées aux postes sanitaires des trois seules routes autorisées pour les provenances de l'Afghanistan et du Réloutchistan. Ces postes seront sous peu dirigés par des médecins militaires russes venus de la Transcaspienne.
Une sotniade cosaques russes, soit environ 120 hommes, a traversé le V mars la frontière russe près de Sourabad pour fournir des détachements aux postes sanitaires et surveiller la fermeture de la frontière afghane.
D'autre part, 130 cosaques persans instruits et disciplinés par des officiers russes ont quitté Téhéran pour rejoindre également la frontière et coopérer à sa surveillance.
Il n'est pas possible, en effet, de se faire aucune illusion sur la pratique des mesures sanitaires, si leur direction et leur application avaient été confiées aux autorités persanes. La vénalité de ces fonctionnaires est telle que la surveillance de la frontière ne serait entre leurs mains qu'une occasion de bénéfice.
Gomme l'indiquent les procès-verbaux du conseil sanitaire de Téhéran, de nombreuses mesures ont été proposées récemment par le conseil et approuvées par Sa Majesté le Chah, malgré une opposition des plus vives et des intrigues persistantes.
C'est ainsi que la venue de médecins russes et de quelques soldats a été représentée au Chah comme une invasion déguisée du territoire persan, et il a fallu toute l'influence et l'insistance de la Légation de Russie pour éviter un échec et empêcher le Roi de revenir sur sa décision première.
Le ministre de Russie a même dû menacer le gouvernement persan de fermer immédiatement, en cas de refus, les frontières russes de la Transcaspienne et du Caucase. Quoi qu'il en soit, la sotnia de cosaques russes est entrée, malgré de vives oppositions auprès du Chah, sur le territoire persan, et a gagné Tourbat-Gheik-Djami, village situé sur la route d'Hérat à Méched, et devant être le centre de ses opérations. D'autre part, la sotnia de cosaques persans, sous les ordres d'un capitaine russe, est partie de Téhéran pour se rendre également à la frontière afghane.
Le D' Lounkevistch, médecin militaire et directeur du laboratoire bactériologique de Tiflis, est arrivé à Téhéran pour centraliser le service et les renseignements des médecins russes sur le territoire persan.
Enfin, les propositions du conseil de santé, en ce qui concerne l'hygiène et la propreté de Téhéran et des diverses villes du royaume, ont été approuvées par le Chah, et des ordres ont été donnés pour leur exécution. Ainsi donc, en résumé, le Réloutchistan et l'Afghanistan n'étant pas protégés, la Russie et la Perse ont fermé leurs frontières.
La Russie, trouvant que la Perse se défendait mal, s'est substituée à elle. D'un autre côté, trouvant que la Turquie, du côté de la Mésopotamie, était insuffisamment protégée, elle a préparé une sorte de plan de mobilisation pour fermer au besoin la frontière turco-russe.
Sachant en outre qu'un certain nombre de cadavres de Shiites persans, environ 60 000 pèlerins et cadavres, et de cadavres de musulmans indiens sont transportés chaque année à Nedjeff et à Kerbellah, elle a insisté à la Conférence de Venise, par l'organe de son représentant, M. Yonine, alin que la frontière turco-persane fût suflisamment protégée, et a fait décider par la Conférence que des stations sanitaires avec tout l'outillage nécessaire seraient installées à Hanikin et à Kizil-Dizé, près de Bayazid.