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DOUZIEME LEÇON

PROPHYLAXIE DANS l'iNDE.

Bombay, qui est toujours fort suspect, l'est aujourd'hui plus que jamais.

Il est l'aboutissant à l'ouest du vaste réseau de chemins de fer qui y déversent les voyageurs de toute sorte, pèlerins, commerçants, militaires, provenant de toutes les parties de la péninsule, du centre et des extrémités de l'Himalaya, de l'Asie centrale, de l'Afghanistan et de quelques points beaucoup plus rapprochés, comme Madras, Calcutta, Lahore, Peschawer.

C'est à Bombay que les attendent et d'où vont partir les grands steamers à marche rapide qui peuvent amener la peste en neuf, dix ou onze jours, dans la mer Bouge, à Suez et dans la Méditerranée.

Autrefois, l'itinéraire suivi était, nous l'avons vu, les plateaux de l'Iran, le sud de la mer Caspienne, son littoral occidental, la Bussie et l'Europe.

Mais comme avant la construction du chemin de fer transcaspien l'homme abandonnait cette voie trop lente pour la voie de mer, le choléra, continuant à suivre les courants humains, franchit avec eux les mers qui nous séparent des Indes.

La surveillance des provenances de Bombay et de Kurachie est donc en ce moment ce qui importe le plus pour l'Europe.

D'un autre côté, les épidémies cholériques qui se sont manifestées en 1889, 1890, 1891 et en 1893, du côté du golfe Persique, montrent qu'il faut aussi se préoccuper de défendre l'Europe dans cette direction.

Ainsi, désormais bien plus que par le passé, l'attention doit être appelée sur ces deux grands prolongements de l'océan Indien, le golfe Persique et la mer Rouge, danger permanent de l'Europe qu'ils menacent par la Méditerranée dès que la peste y aura pénétré.

En ce moment, la Turquie est seule chargée de la défense de ces deux passes périlleuses. Il lui est bien difficile de les garder efficacement. Elle ne possède ni le personnel, ni le matériel indispensables ; les moyens de police maritime lui font défaut; mais elle pourrait, avec l'aide des puissances intéressées, améliorer ses mesures et ses dispositifs de prophylaxie.

On avait déjà obtenu un premier résultat pour la protection de la mer Rouge à la Conférence de Venise en 1892.

Une autre conférence qui s'est réunie à Paris en 1894 a complété les résolutions prises à Venise ; et elle a en outre indiqué les mesures à établir au golfe Persique. La Conférence de Venise de 1897 vient de confirmer les résolutions des conférences de Venise de 1892 et de Paris de 1894.

Un très grand nombre de pèlerins s'embarquent chaque année à Bombay pour se rendre dans le Hedjaz. Si on faisait une rigoureuse visite médicale des pèlerins à leur départ, visite qui permit d'interdire l'embarquement des contaminés ou des suspects, si on leur imposait pour plus de sécurité, avant leur embarquement, une observation covrespondant à la durée de l'incubation de la peste, dans les conditions de l'observation nioderne\ si on désinfectait d'une manière complète les bardes et les objets de toute

nature qui doivent les suivre à bord, on aurait certainement fait beaucoup pour prévenir l'exportation maritime de la peste.

Si encore on pouvait empêcher un grand nombre ^'indigents de partir, on aurait supprimé une des causes les plus favorables au développement de toutes les maladies et en particulier de la peste, et réalisé un grand progrès sanitaire et humanitaire.

La visite médicale devrait être obligatoire dans tous les cas ; elle ne devrait pas se faire, ainsi que cela se pratique trop souvent, comme une simple revue des gens qui montent à bord. Mais elle devrait intervenir dans les meilleures conditions pour que le médecin pût se formel' une idée la plus exacte possible de l'état de santé de ceux qui, pèlerins, passagers ou gens d'équipage, vont accomplir le voyage. C'est ce qu'avait demandé la Conférence de Paris de 1894.

On a depuis longtemps insisté sur la nécessité de donner aux pèlerins, sur les bateaux qui les transportent, un espace suffisant dans l'entrepont.

Actuellement, l'espace concédé est tellement restreint que le pèlerin ne peut pas se coucher, et il est d'autant plus insuffisant, que le pèlerin ne veut jamais se séparer de ses bagages dont le volume vient encore diminuer l'espace qui lui est si parcimonieusement accordé.

A la Conférence de Paris de 1894, le professeur Pagliani, délégué du gouvernement italien, a insisté avec énergie sur la nécessité d'accorder à chaque pèlerin un espace minimum de 2 mètres carrés. <( On doit, dit-il, réserver pour un vivant ce qui est donné à un mort. »

La Conférence de Venise de 1897 a réglé ces différentes questions de la façon suivante :

Police sanitaire dans les ports contaminés.

Mesures communes aux navires ordinaires et aux navires à pèlerins.

i° Visite médicale obligatoire, individuelle, faite de jour, à terre, au moment de l'embarquement, pendant le temps nécessaire, par un médecin délégué de Tautorité publique, de toute personne prenant passage à bord d'un navire.

L'autorité consulaire dont relève le navire peut assister à cette visite.

2° Désinfection obligatoire et rigoureuse, faite à terre, sous la surveillance du médecin délégué de Tautorilé publique, de tout objet contaminé ou suspect, dans les conditions de l'article 5 du chapitre III de l'annexe de la présente convention.

3° Interdiction d'embarquement de toute personne présentant des symptômes de peste.

Navires à pèlerins .

1° Lorsqu'il existe des cas de peste dans le port, l'embarquenient ne se fera à bord des navires à pèlerins qu'après que les personnes réunies en groupes auront été soumises à une observation permettant de s'assurer qu'aucune d'elles n'est atteinte de la peste.

Il est entendu que pour exécuter cette mesure chaque gouvernement pourra tenir compte des circonstances et possibilités locales (i).

2° Les pèlerins seront tenus de justifier des moyens strictement nécessaires pour accomplir le pèlerinage à l'aller et au retour, et pour le séjour dans les lieux saints, si les circonstances locales le permettent.

Espace accordé à chaque pèlerin sur les navires.

Art. 13 du règlement sur les mesures à prendre à bord des navires à pèlerins :

Le navire doit pouvoir loger les pèlerins dans l'entrepont.

(1) La Conférence a décidé, par voie d'interprétation, que, dans les Indes néerlandaises, cette observation pourrait se faire à bord des navires en partance.

En dehors de l'équipage, le navire doit fournira chaque individu, quel que soit son âge, une surface de 1™,50 carrés, c est-à-dire 16 pieds carrés anglais, avec une hauteur d'entrepont cV environ un mèirc quatre-vingts centimètres.

Pour les navires qui font le cabotage, chaque pèlerin doit disposer d'un espace d'au moins deux mètres de largeur dans le long des plats-bords du navire.

Art. 24. — Une infirmerie régulièrement installée et offrant de bonnes conditions de sécurité et de salubrité, doit être réservée aux logements des malades.

Elle doit pouvoir recevoir au moins o p. 100 des pèlerins embarqués, à raison de 3 mètres carrés par tète (1).

Dans une des séances du conseil supérieur de santé de Constantinople en janvier 1897, le délégué dMu triche- Hongrie ayant demandé si l'Angleterre ne consentirait pas à empêcher les pèlerins de l'Inde de se rendre au

(1) La Conférence ayant eu connaissance des conditions dans lesquelles les infirmeries doivent être établies d'après l'article 58 de l'acte sur les navires à pèlerins édicté par le gouvernement de l'Inde, en recommande l'exécution. Cet acte serait considéré comme se substituant à l'art. 3i.

[Extrait.) L'infirmerie sera installée sur le pont supérieur, dans les parties construites sur le pont lui-même. Cette infirmerie permanente comptera six lits au moins, et aura une superfide de 144 pieds carrés au moins, une capacité de 8Gi pieds cubes au moins. Si le navire porte cinquante fenunes ou plus, il y aura une deuxième infirmerie permanente de deux lits au moins, ayant une superficie de 72 pieds carrés et une capacité de 288 pieds cubes au moins. Cette infirmerie sera réservée aux femmes et aux enfants ayant moins de 12 ans.

L'éclairage et l'aération de ces infirmeries doivent être reconnus suffi,?ants par l'inspecteur. Elles seront construites sur une plate-forme élevée d'au moins 10 centimètres, solidement établies, leur toit sera bien calfaté. Il est préférable de les construire en fer plutôt qu'en bois.

On ne recevra sous aucun prétexte dans l'infirmerie permanente des malades atteints de variole, de choléra, de fièvre jaune, ou de peste.

Le navire aura à bord le matériel nécessaire pour construire sur le pont supérieur une deuxième infirmerie temporaire, réservée aux malades qui devraient être isolés (choléra, peste, fièvre jaune, variole ou autres maladies contagieuses).

L'emplacement que devrait occuper cette infirmerie temporaire sera désigné d'avance par l'inspecteur. Elle sera construite dans des conditions analogues à celles de l'infirmerie permanente. Elle aura une superficie d'au moins 144 pieds carrés.

pèlerinage de la Mecque en raison de l'apparition de la peste à Bombay ainsi que le fait d'ailleurs le gouvernement français pour les pèlerins algériens lorsque l'état sanitaire le commande, M. le délégué d'Angleterre a répondu qu'en se basant sur les précédents il n'y avait pas lieu de croire que l'Angleterre prescrivit aucune mesure prohibitive.

Le gouvernement anglais a été depuis mieux inspiré, et sur la demande que lui en fit la Conférence de Venise de 1897, il a interdit d'une façon formelle à ses sujets musulmans de l'Inde de se rendre au pèlerinage de 1897 ; il avait d'abord pris des demi-mesures, l'interdiction de l'embarquement par certains ports: cela eût été insuffisant.

Le gouvernement anglo-indien a pris également d'autres mesures sanitaires.

Ainsi le commissaire municipal, par application du nouvel (( Epidémie Diseases Act », qui date du 26 janvier dernier, a les pouvoirs les plus étendus pour ordonner des mesures sanitaires. Il peut, sans en référer au magistrat : \° prohiber l'usage des constructions non propres à l'habitation ; 2'' exiger la diminution de l'entassement des habitants; 3^ ordonner l'évacuation des logements en vue du nettoyage et de la désinfection; 4° pénétrer dans le même but, par force, dans les maisons non occupées; 5° couper les conduites d'eau ; 6° démolir tout ou partie des constructions non propres à l'habitation ; 7° détruire les vêtements, etc.

La surveillance sanitaire des voyageurs qui quittent Bombay est strictement exécutée sur les personnes; mais les bagages ne sont pas désinfectés.

Aucune prohibition n'a été décidée pour l'exportation d'aucune sorte de marchandises.

Aucune marchandise n'est désinfectée avant l'embar-

quement ; les navires ne sont pas non plus désinfectés.

Les postes d'observations sanitaires sont établis sur les chemins de fer à la sortie de Bombay : 1° à Kalyan^ à une heure de distance de Bombay ; c'est un point de jonction par lequel doivent passer tous les voyageurs allant dans la direction de Madras ou de Calcutta; 2° à Palghm\ sur la ligne du chemin de fer de Baroda qui remonte vers le nord.

Il y a également un poste d'observation sanitaire sur chacune des deux routes qui permettent de sortir de Bombay par le nord.

Dans ces conditions, un voyageur ne peut échapper que difficilement à la surveillance en quittant Bombay.

Dans chacun de ces postes, il y a un médecin européen assisté d'un personne] subalterne indigène suffisant pour examiner individuellement chaque voyageur.

Les wagons sont fermés à clef à la station qui précède celle où doit avoir lieu l'inspection. On ouvre ensuite successivement chaque wagon, les voyageurs descendent sur le quai et sont examinés un à un. Ceux qui présentent des anomalies de pouls ou des signes de fièvre sont mis à part ; les autres voyageurs remontent dans le vagon qui est de nouveau fermé et Ton examine les voyageurs du Avagon suivant. L'inspection dure quelquefois une heure, lorsque le train contient beaucoup de passagers. Les individus écartés sont ensuite examinés en détail et, s'ils ont une fièvre élevée, même sans présenter de symptômes apparents de peste, ils sont arrêtés et mis en observation, et détenus s'ils sont reconnus avoir la peste.

Ce service marche régulièrement depuis le milieu de février, mais dans les premiers temps les installations provisoires pour recevoir les pestiférés n'étant pas ter-

minées, les malades ne pouvaient poursuivre leur voyage et étaient laissés libres de retourner chez eux.

Depuis que les installations sont terminées, on a arrêté à la station de Poona un certain nombre de voyageurs, dont plusieurs ont été reconnus atteints de la peste et conservés en traitement.

Des précautions sanitaires sont depuis également prises à bord des paquebots qui quittent Bombay, surtout lorsqu'ils sont à destination d'un port d'Europe. Sur ces bateaux, la visite des passagers et de l'équipage est faite par le médecin sanitaire du port, assisté de plusieurs autres médecins. Chaque personne est examinée séparément, en prenant la température ; toutes les personnes qui donnent à l'examen du thermomètre une température anormale, sont mises à part, observées plus soigneusement et débarquées s'il y a lieu. Les médecins qui sont attachés aux compagnies de navigation mettent un grand soin à examiner les passagers et ne permettent pas l'embarquement des personnes malades, même lorsque la maladie n'a aucun rapport avec l'épidémie régnante, mais il ny a aucune désinfection des bagages des passagers.

Il existe aussi des inspections sanitaires à différentes stations de chemin de fer dans l'intérieur des Indes. Les Etats placés sous l'administration des Princes indigènes ont pris des mesures de précaution ; l'exécution de ces mesures dépend beaucoup de l'initiative des fonctionnaires qui en sont chargés ; elle est parfois rigoureuse et d'autrefois relâchée. Ainsi les quarantaines rigoureuses, d'abord prescrites avant l'entrée à Madras et à Calcutta, ont été, depuis, plusieurs fois modifiées et se sont réduites jusqu'ici, dans la pratique, à un examen sanitaire semblable à celui qui est exercé à la sortie de Bombay.

Ces précautions sont certainement bonnes, mais elles sont insuflisantes. Lorsque nous avons eu le clioléra au Havre en 1892, nous avions prescrit pour tous les passagers quittant cette ville la visite médicale et la désinfection des bagages ; nous étions ainsi parvenus à arrêter l'exportation du choléra du Havre et les navires partis de cette ville n'ont importé le choléra dans aucun port.

H y avait là un exemple à suivre pour empêcher l'exportation de la peste des Indes.

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