‹ La défense de l'Europe contre la pesteChapitre 28 sur 69 · DE MOÏSE · texte numérisé non relu

DE MOÏSE

Les mesures prises dans l'Inde peuvent offrir une certaine garantie, mais même si elles étaient plus complètes qu'elles ne le sont, elles ne donneraient pas encore une sécurité absolue.

Un accident peut toujours survenir; on est à la merci d'une fausse déclaration ; aussi faut-il encore, pour le cas où la peste serait à bord des navires, échelonner des obstacles sur son passage depuis l'Inde jusqu'au fond de la mer Rouge. Ce n'est pas en Egypte et en Europe, c'est sur ces routes lointaines qu'on doit attendre l'arrivée de la peste ou du choléra pour les y combattre.

Le canal de Suez est un défilé à la sortie duquel se fait un rayonnement immense de relations maritimes considérables avec tout le bassin de la Méditerranée.

Avant donc d'arriver à la Mecque, le pèlerin doit être soumis à une sanitation complète dans une station appropriée.

Actuellement, cette station est Camaran dans la mer

Rouge ; on s'occupe en ce moment de perfectionner

l'outillage sanitaire de Camaran. La sanitation qu'on y pratique ne paraîtra pas superflue à ceux qui savent ce

qui se passe à bord des navires transportant les pèlerins.

Ainsi que l'indique le D'" Ferrari, directeur du serv-ice de santé à Suez, par conséquent bien placé pour formuler un jugement autorisé, « le transport des pèlerins est presque toujours fait par des navires déclassés » ; les pèlerins, dont le nombre est excessif, y sont entassés pêlemêle, il n'y a aucun espace libre sur le pont ou dans les cales ; le nombre des pèlerins constatés à bord est toujours supérieur au chiffre indiqué sur la patente délivrée par les autorités sanitaires du Hedjaz.

Plusieurs fois ces navires sont dépourvus de tentes servant à abriter les pèlerins placés sur le pont, de sorte que ces derniers sont exposés des journées entières aux rayons du soleil; l'eau est de mauvaise qualité et insuffisante. Les informations fournies par les commandants des navires et par les médecins sont souvent très inexactes. « Il m'est arrivé très souvent, dit-il, de recevoir du capitaine et du médecin du bord des certificats déclarant que l'état sanitaire d*es pèlerins était parfait, tandis que, en faisant une visite médicale, je constatais la présence de malades agonisant au milieu de leurs ordures, sans pouvoir obtenir aucun secours de la part du médecin et du personnel du bord. »

J'ai décrit ailleurs le pèlerinage de la Mecque. Il doit être considéré au point de vue de l'hygiène privée ou individuelle et à celui de l'hygiène publique ou internationale.

Plus on fera pour la première, moins on aura à réglementer la seconde. Malheureusement, l'hygiène individuelle des pèlerins est déplorable ; ils arrivent à Djeddah épuisés déjà par un long voyage accompli dans des conditions détestables d'encombrement à bord des navires^ et quels navires !

Brûlés le jour, ces malheureux sont exposés pendant les nuits très froides du désert à de brusques changements de température. Un grand nombre dort à la belle étoile sur la terre nue, s'imprégnant de miasmes très souvent pernicieux. La nourriture est mauvaise et hors de prix. L'eau vendue fort cher est souvent saumâtre et exposée à toutes les souillures.

Mais les questions de salubrité et d'hygiène qui touchent à cet exode annuel du monde musulman vers les villes saintes sont très difficiles à régler.

La bonne volonté des autorités ottomanes elles-mêmes sera souvent exposée à échoue i* devant l'ignorance et le fanatisme de la foule, et aussi il faut bien le dire, devant des sentiments respectables, un attachement inviolable à des traditions vénérées, à des usages séculaires.

En 1893, on savait un mois avant les fêtes que le choléra sévissait à la Mecque. Deux à trois mille pèlerins qui attendaient à Suez n'en sont pas moins partis.

En s'y opposant on eut commis un sacrilège. 11 est politiquement et matériellement impossible d'empêcher le pèlerinage. Mais les puissances doivent veiller à ce que les pèlerins soient placés à l'aller et au retour dans les meilleures conditions possibles.

En les rendant plus forts on les rendra plus aptes à résister à des maladies qu'ils ne nous rapporteront pas. Plus on fera pour le pèlerin et moins on aura à faire contre lui.

Le gouvernement de l'Inde a pris une résolution importante. Il a prononcé la suspension, pour cette année, du pèlerinage annuel du ïïedjaz.

Cette décision a été bien accueillie par le commerce anglo-indien qui, à la suite de l'ouverture des ports de

Proust. — Peste. 16

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Madras et de Calcutta à l'embarquement des pèlerins, avait formulé les plus vives protestations.

Environ 400 Mahométans, partis de divers points de l'Inde avant la promulgation de la notification précitée, sont arrivés à Calcutta. Après leur avoir fait connaître et expliqué la décision prise, l'administration a ordonné de suite les mesures nécessaires en vue d'assurer leur retour dans leur pays.

Il ne semble pas que la résolution énergique adoptée par le gouvernement britannique sous la pression des événements et de l'opinion publique européenne ait produit dans la population musulmane le fâcheux effet qu'il paraissait redouter, aussi bien à Bombay qu'à Calcutta.

Antérieurement à cette mesure, le gouvernement français et le gouvernement russe avaient déjà interdit l'embarquement pour la Mecque de leurs pèlerins musulmans.

Le gouvernement égyptien avait pris à ce sujet la mesure suivante :

L'aller au pèlerinage de la Mecque sera autorisé pour tout Egyptien pouvant justifier de la possession de fonds suffisants pour vivre six ou huit mois au Hedjaz. Si la peste y éclate, le retour sera interdit.

Djeddah. — A Djeddah, la santé publique était au mois de février satisfaisante. 17 000 pèlerins avaient été admis à la libre pratique. Aucun incident sanitaire ne s'était produit. Mais il peut être utile d'insister à nouveau sur l'état de malpropreté dans lequel se trouve la ville.

Le gouvernement turc semble n'avoir aucun sentiment de la responsabilité qu'il encourt de ce chef. Les pèlerins débarquant de Camaran sont entassés jusqu'à trente dans

une seule chambre des maisons que leur assignent chaque année les matawafis, en attendant leur départ pour la Mecque.

Des ordures de toutes sortes séjournent dans les rues, qui ne sont, pour ainsi dire, jamais nettoyées. Le gouvernement perçoit cependant des taxes municipales, qui s'élèvent à environ 17o 000 francs par an et qui devraient être employées à assurer le service de la salubrité.

La Mecque. — A la Mecque, certaines mesures prophylactiques, telles que la construction d'un asile, sont en voie d'exécution ; mais il ne semble pas qu'on puisse compter beaucoup sur leur efficacité en raison des résistances qu'elles rencontrent de la partde la population. On se rappelle que l'étuve de la Mecque a été détruite par les Bédouins au lendemain de l'attentat contre les consuls.

Les conduites qui amènent l'eau à Djeddah ont été restaurées; mais cette eau est en quantité trop faible. Il y a à Mina des réservoirs-fontaines alimentés par une source qui va de là à la Mecque ; mais comme sur le parcours de la conduite les musulmans font leurs ablutions et lavent leur linge, l'eau a bien des chances d'être souillée.

Lazaret de Camaran. — Au lazaret de Gamaran, pendant le pèlerinage actuel, du 21 décembre 1896 au 7 février 1897, 10 097 pèlerins ont été apportés par 1() navires de provenances diverses, dont 5 de Bombay avec 3312 pèlerins indiens.

L'état sanitaire de tous ces quarantenaires s'est maintenu très satisfaisant et tous ont reçu la libre pratique du Hedjaz.

Les travaux de réfection du lazaret de Camaran se poursuivent avec l'activité que Ton peut obtenir dans des

travaux exécutés dans les conditions défavorables de la région de la mer Rouge.

Campement de Djebel-Tor. — Le conseil sanitaire, maritime et quarantenaire d'Egypte, dans sa séance du 4 février 1897, a décidé d'introduire immédiatement les améliorations suivantes dans le service quarantenaire, améliorations proposées par la commission qui s'est dernièrement rendue à Tor et aux Sources de Moïse :

Campement de Tor (1).

1° Placer deux étuves (grand modèle) en plus de celles existant actuellement dans le pavillon parallèle à celui de la désinfection servant de magasin.

2° Faire monter les cloisons de séparation j usqu'à la toiture.

3° Remplacer les injecteurs en mauvais état eten avoir quelquesuns en réserve, à l'avenir, en cas d'accident.

4° Nommer un mécanicien au courant de la désinfection.

5° Faire un second appartement au sud du premier.

6<* Entourer les magasins, dépôt de bagages et établissements de désinfection d'une double enceinte formée de deux grillages en gros fil de fer galvanisé, supportée par de vieux rails.

7° Nettoyer et approfondir les puits et les couvrir d'une voûte; supprimer les robinets placés trop près de terre ; établir un réservoir en fer un peu élevé dans lequel l'eau arrivera au moyen de pompes, etc.

8° Bétonner le sol autour des puits et les entourer d'un grillage. Placer un gardien près de chaque puits.

9" Installer une voie ferrée Decauville pour le transport de l'eau dans les sections et les bagages aux établissements de désinfection.

Achat d'une nouvelle étuve à désinfection.

Le conseil a en outre émis le vœu : 1° de demander au gouvernement l'évacuation du village de Kouroumb au moins pendant la durée delà campagne quarantenaire de cette année ; 2° de voir établir au plus tôt le télégraphe entre Suez et Tor.

Dans sa séance du même jour, le conseil a décidé de substituer

(1) Voir le plan à la fin du volume.

OBSTACLES A OPPOSER A LA MARCHE DE LA PESTE. 2i5

Ras Abou Zoulima à Ras Mallap comme deuxième station pour la quarantaine à faire subir aux pèlerins égyptiens. Cette localité présente des avantages maritimes et topographiques très considérables. Elle est située à 15000 environ au sud de Ras Mallap.

Aden. — Les autorités d'Aden ont décidé, à la date du 1" février, que, dorénavant^ les provenances de Bombay et de Kurachie seraient soumises à une quarantaine de dix jours y compris la durée du voyage.

En réponse au désir exprimé par le Conseil supérieur de santé de Constantinople, dans sa séance du 9 février, le gouverneur d'Aden a fait connaître que les marchandises provenant de ports infectés sont fumigées et exposées au soleil pendant le temps nécessaire pour compléter un délai de dix jours depuis leur départ du port infecté. Cette règle sera suivie à Aden, à Péri m et sur la côte Somali. Jusqu'au 15 février, on n'avait pas encore eu l'occasion, assure-t-on, d'appliquer ces prescriptions.

Si la peste se développait à la Mecque, l'Europe seraitelle forcément envahie ? Heureusement non; il suffirait d'organiser dans la mer Rouge un système de surveillance et de défense ayant pour objectif la défense de l'Egypte et du canal de Suez.

Des mesures semblables depuis l'épidémie de 1865 ont été pour la prévention du choléra couronnées de succès à plusieurs reprises, en 1872, 1881, 1882, 1883, 1890 et en 1891.

L'an dernier, le choléra a régné en Egypte et l'Europe n'a point été envahie.

Envisagée dans son ensemble, l'application de ce système de précautions peut être comparée à un filet gigantesque posé sur toute la côte africaine d'Egypte depuis Bab el Mandeb jusqu'à Port-Saïd, filet dont les

mailles, plus ou moins serrées et renforcées aux points dangereux, ne doivent laisser passer aucune matière suspecte.

La Conférence de Venise de 1897 a maintenu le système défensif qu'avaient déjà préconisé la Conférence de Venise de 1892 et la Conférence de Paris de 1894. Elle a maintenu les établissements sanitaires déjà fondés par ces conférences: Camaran, Abou Saad, Abou Ali, Vasta, Djebel-Tor pour les navires à pèlerins ; les Sources de Moïse pour les navires ordinaires.

Une visite médicale faite à Suez par un médecin international, place les navires dans l'une des trois caté^ gories suivantes : indemnes^ suspects^ ou infectés.

Les décisions de la première conférence de Venise réglant le régime sanitaire des diverses catégories de navires ont été maintenues.

La station sanitaire des Sources de Moïse a reçu un accroissement.

On y a décidé l'établissement d'un nouvel hôpital de douze lits.

La Conférence a demandé que les améliorations et les créations décidées pour les Sources de Moïse, Camaran, Abou Saad, Abou Ali et Vasta, fussent terminées dans le plus bref délai possible. Le même vœu a été formulé pour Djebel-Tor, station sanitaire destinée à recevoir les pèlerins qui se dirigent vers le nord après l'accomplissement des fêtes de la Mecque et de Médine.

La Conférence a demandé aussi l'augmentation du nombre des médecins internationaux qui font à Suez la visite médicale des navires venant du sud, des Indes et de TExtrême-Orient avant le passage du canal de Suez.

Cette décision est d'autant plus importante que tout

notre système de défense pour la protection de la Méditerranée et de l'Europe repose sur le résultat de la visite médicale.

Le canal de Suez est un point mort que ne doivent pas traverser les spermes infectieux et conta£:ieux.

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