‹ La défense de l'Europe contre le choléraChapitre 5 sur 89 · PRÉFACE. IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. IX

Cet ouvrage n'est pas seulement destiné aux médecins. Comme l'a dit, en effet, un grand ministre d'Angleterre, lord Beaconslield : « La santé publique est le fondement sur lequel reposent le bonheur des peuples et la puissance d'un pays. Le souci «le la >;inlé publique esl le premier devoir d'un homme d'Etat ».

J'ai pensé qu'il fallait répandre les connaissances scientifiques sur le choléra, afin de donner à l'opinion les moyens de se rendre compte de ce que l'on doit faire, pour empêcher la maladie de pénétrer en Egypte, dans la .Méditerranée et en Europe et cela sans apporter aucune entrave sérieuse au commerce et à la navigation.

hes discours tels que ceux prononcés en 1891 au Congrès d'hygiène de Londres par Cunningham et Lawson, qui en sont encore à contester la transmission du choléra, suffisent pour montrer que la vulgarisation de ces notions est loin d'être superflue.

DE

LE RÉGIME SANITAIRE DE LA FRANCE ENVISAGÉ AU POINT DE VUE INTERNATIONAL

Toutes les questions qui se rattachent à l'étude des grandes épidémies offrent un puissant intérêt, non seulement au point de vue de la médecine, mais encore au point de vue social et à celui de l'histoire générale de l'humanité.

Ce n'est pas un médecin, c'est un historien qui nous a légué la première description d'une de ces affections formidables qui, venues du dehors, s'abattent ttout à coup sur une population, et, dans un court espace de temps, frappent mortellement un nombre considérable de victimes.

Le récit de Thucydide est d'autant plus important pour nous qu'il a été lui-même témoin de tout ce qu'il décrit.

Son tableau est aussi simple qu'il est grand. Thucydide a voulu nous conserver fidèlement le souvenir de l'épreuve

Proust. — Choléra. i

à laquelle sa patrie était soumise. Son intelligence, émue au contact douloureux des misères humaines, y cherche la vérité sur les caractères extérieurs et matériels de ces misères mêmes.

La peste d'Athènes, les grandes pandémies bibliques, la peste noire célèbre par les récits de Boccace, la lèpre au moyen âge, la syphilis lors de la Renaissance, la petite vérole au commencement du siècle dernier, de nos jours le choléra et la fièvre jaune, sont des événements qui intéressent l'histoire à un aussi haut degré que les révolutions et les batailles.

Au xvne et au commencement du xvme siècle, la petite vérole avait pris les proportions d'une véritable calamité publique.

Toute la descendance directe de Louis XIV (un enfant de cinq ans qui fut plus tard Louis XV, excepté, et qui, du reste, devait en mourir) y succomba dans un court espace de temps ; et il faut lire les mémoires contemporains, ceux de Saint-Simon par exemple, pour se rendre compte de la terreur qu'inspirait justement cette redoutable maladie.

Dans les pays où elle faisait apparition pour la première fois et qui étaient vierges jusque-là d'infection variolique. ses ravages étaient considérables.

Lorsque la variole fut importée au Mexique par les compagnons de Narvaez, il mourut trois millions et demi d'habitants, et il en périt encore 800 000 dans une éruption qui a eu lieu quelque temps après. Plus que les cruautés des Espagnols, plus que l'eau-de-vie et l'invasion anglo-saxonne, la petite vérole a contribué à la destruction des populations indigènes des deux Amériques.

L'histoire des maladies des peuples ne peut plus être

séparée de l'histoire de la civilisation. C'est en attaquant l'ignorance, l'intempérance et l'imprévoyance que l'on évitera ces grandes épidémies faméliques dont le typhus est l'inséparable cortège.

« Le typhus, a dit Virchow, est un châtiment qu'un peuple s'inflige à lui-même par son ignorance et son indifférence. »

Sous ce rapport, de grands progrès ont déjà été réalisés, et il y aurait injustice à les méconnaître.

Cependant l'Irlande et la Prusse orientale sont toujours sous l'imminence des mômes désastres, et il suffit d'une mauvaise récolte pour placer ces populations sous le coup de la disette et du typhus.

Hors de l'Europe les conditions sont bien plus déplorables.

En Algérie, l'incurie et le fatalisme des Arabes les exposent perpétuellement à la disette et à ses tristes conséquences; le typhus algérien de 1869 en est un lamentable exemple.

Des conditions analogues, mais sur une échelle bien plus vaste, se retrouvent dans les Indes orientales, où la vie de plus de deux cents millions d'individus dépend du hasard d'une récolte de riz.

Il va de l'honneur de la France, ainsi que de la Grande- Bretagne, de chercher, dans la mesure du possible, à prévenir ces grandes catastrophes qui placent sous la menace constante de la famine et du typhus une portion notable de l'humanité.

Rien n'établit mieux Faction directe et énergique qu'exercent sur le développement des maladies infectieuses et contagieuses, l'hygiène et tous les auxiliaires dont elle dispose, que l'histoire môme de ces maladies, de celles surtout qui, après avoir affligé l'humanité, ont

finalement cédé devant les progrès du bien-être et de la civilisation.

La peste, la grande maladie populaire de l'antiquité et du moyen âge, a quitté l'Europe, ainsi que son ancien foyer classique, l'Egypte.

La suette anglaise, cette terrible maladie qui, née en Angleterre à la suite de la guerre des Deux-Roses, a, vers le milieu du xvic siècle, décimé tout le nord-est de l'Europe n'existe presque plus ; et, si la vaccination se pratiquait avec toutes les précautions que la science recommande, il ne serait plus question de variole.

En réalité, si les maladies infectieuses et contagieuses sont un des plus cruels fléaux qui puissent désoler l'humanité, ce sont aussi les maux sur lesquels nous avons le plus de prise, soit pour arrêter leur progrès, soit peutêtre même pour en détruire le germe.

Nous ne saurions trop nous pénétrer de cette vérité, à notre époque où la dépopulation de la France préoccupe les esprits. Comme l'a dit récemment M. Brouardel : « Avant de chercher les moyens d'augmenter les naissances, ce qui n'est au pouvoir d'aucun gouvernement, tâchons d'abord de conserver les vivants, diminuons la mortalité. »

Les maladies infectieuses et contagieuses sont les vraies maladies évitables.

Un fait, pris dans la médecine vétérinaire, nous servira d'exemple.

La peste bovine éclata, il y a une vingtaine d'années, presque simultanément en France et en Angleterre.

Les vétérinaires français, convaincus du caractère contagieux de la maladie, et étant armés par la loi d'une autorité suffisante, prirent immédiatement les mesures les plus rigoureuses pour couper le mal dans sa racine.

Il a suffi d'abattre une centaine de têtes de bétail pour mettre un terme aux progrès de l'épidémie.

En Angleterre il n'en a pas été ainsi, et l'anarchie des opinions ainsi que l'insuffisance de la législation ayant laissé les choses suivre leur cours naturel, il en est résulté une mortalité colossale qu'on évalua à plus de 300000 têtes pour toute l'étendue du Royaume-Uni. Je dois ajouter, qu'instruite par cette leçon, l'Angleterre modifia sa législation et sa manière de faire.

Mais je reviens et me bornerai à l'étude des trois maladies les plus graves qui ressortissent de l'hygiène internationale ; la peste, la fièvre jaune et surtout le choléra, en examinant les mesures qui doivent nous protéger contre leur invasion. La peste causa, au moyen âge, des désastres affreux. Au milieu du xiv° siècle, elle enleva, dit-on, à l'Europe, 25 millions d'hommes, c'està-dire, à cette époque, le quart de ses habitants. Il s'agissait de la peste noire, appelée si justement la mort noire qui, dans le cours de ce siècle, s'est montrée de nouveau sous le nom de peste de Pali, dans les montagnes de l'IIimalaya.

Dans la Tripolitaine et au sud de la Chine, la peste est limitrophe de nos possessions coloniales.

Depuis quinze ans, la maladie s'est, deux fois au moins, propagée à de très grandes distances, de la province de Bagdad en Perse, et de ce dernier pays jusque sur le cours du bas Volga.

La conclusion principale à tirer de ces observations, c'est qu'il ne faut point se départir d'une active surveillance à l'égard de la peste.

L'apparition et le progrès de la peste ont toujours été en raison inverse du bien-être, de l'hygiène et de la civilisation des peuples au milieu desquels elle se dévelop-

pait. Aussi, son dernier réduit, ses derniers retranchements sont dans les régions orientales.

Dans les cités d'Orient, on voit en effet, à .côté d'anciennes splendeurs, la misère, la saleté et des immondices de toute nature. Ce contraste est surtout saisissant dans les villes dont la situation est admirable, comme Constantinople. En voyant l'état actuel de ces illustres cités, on se prend à se demander quel pouvait bien être celui de ces cités helléniques, si brillantes à travers le mirage des siècles, mais qui, vues de près aux plus beaux jours l'antiquité, devaient ressembler au tableau que nous offrent aujourd'hui les villes de l'Orient et môme quelques-unes de nos villes méridionales.

La première apparition, en Europe, de la fièvre jaune, date du commencement du xvnie siècle à Cadix. Une des épidémies les plus redoutables a été celle de Barcelone, en 1821. L'effroi fut tel qu'il eut pour conséquence notre loi sanitaire du 3 mars 1822, dont on connaît la sévérité.

Quant au choléra, je me bornerai à rappeler ses quatre invasions en Europe : 1830 et 1846 importées par voie de terre, 1865 et 1884 par voie maritime.

En ce qui concerne la défense de la frontière de terre, l'expérience qui vient d'être faite sur la ligne des Pyrénées, pour nous protéger du choléra d'Espagne, est intéressante et pleine d'enseignements ; mais elle a été faite trop récemment ponr que nous ayons le droit d'en tirer une conclusion définitive.

Je crois donc devoir, quant à présent, réserver la question de la voie de terre, et j'insisterai seulement sur les moyens de défense de la France et de l'Europe, contre l'importation des maladies pestilentielles exotiques, par voie maritime.

Et d'abord, l'utilité de ces mesures peut-elle être mise eu doute? Leur légitimité peut-elle être contestée? Evidemment non.

Du moment où il est démontré que la peste, la fièvre jaune et le choléra ont chacun leur foyer d'origine, que le berceau de ces maladies peut être circonscrit, qu'elles sont susceptibles de quitter ce berceau, qu'enfin elles peuvent être importées ; cette importation doit être prévenue par des mesures sanitaires. L'humanité les commande, elles sont en droit d'une justice absolue, et chaque gouvernement doit chercher à sauvegarder la santé des citoyens dont les intérêts lui sont confiés.

Avant de préciser l'orientation actuelle de notre politique sanitaire, quelques mots d'historique me paraissent nécessaires.

La première maladie exotique dont l'importation ait été combattue par des mesures restrictives, est la peste d'Orient. L'introduction du système sanitaire suivie de son application la plus immédiate, la création des lazarets, paraît appartenir à la République de Venise.

Venise sortant de ses lagunes fit, avec les musulmans, ses premiers essais de commerce.

Tant que ce commerce fut limité, ou lorsqu'il se trouva suspendu par les rivalités des Orientaux, Venise ne fut point affligée par la peste. Mais lorsqu'elle fut devenue assez forte pour entreprendre des conquêtes, lorsqu'elle eut couvert la Méditerranée de ses vaisseaux et qu'elle fit à la fois le commerce et la guerre, elle fut envahie par une suite de pestes qui avaient le Levant pour origine.

En six siècles, de 901 à 1400, elle en eut 63.

Ainsi maltraitée, Venise fut conduite, par l'excès de ses malheurs, d'abord à proscrire la vente, puis à détruire et brûler les effets des morts.

Elle créa bientôt des provéditeurs de la santé (1348), un bureau de santé et finalement un lazaret qui a servi de modèle à l'Europe^et a obtenu. les suffrages de Montesquieu et de Voltaire. Ce lazaret fut établi dans une île appartenant aux Pères Augustins et appelée Sainte-Marie de Nazareth.

L'essai de défense de Venise fut imité par les autres villes qui étaient en relations avec le Levant. Gênes d'abord, puis en 1526, Marseille, eurent un établissement d'isolement contre la peste. La Santé de Marseille acquit une influence considérable et montra des allures despotiques dont le souvenir n'est pas encore effacé, mais elle rendit de réels services, et depuis 1720, date de la dernière épidémie de peste à Marseille, épidémie qui illustra le nom de Belzunce, jusqu'en 1837, elle reçut à neuf reprises des individus atteints de cette maladie, qui toujours, s'éteignit dans le lazaret, sans avoir gagné la ville.

Plusieurs périodes peuvent être distinguées dans l'histoire des mesures restrictives.

Tout d'abord, les populations sont saisies de terreur, elles sont affolées ; elles veulent être protégées à: tout prix; c'est la période de la superstition et de la terreur. :

La publication, en 1546, du livre de Fracastor, dans lequel prédominent des idées de contagion, donna un nouvel aliment à cet état de choses. C'est ainsi que des villages atteints de peste ont été incendiés.

On avait résolu de brûler la ville de Digne ; toutefois Gassendi rapporte que cette décision avait été abandonnée au moment d'être mise à exécution, parce que l'autorité, ayant su que la peste était dans trois ou quatre villes voisines, recula devant la nécessité de tout brûler.

L'allusion de Fracastor avait été saisie :

Proderit et Isetos stipularum incendere campos Et ncinora Intacta et sanctos exuere lucos (1).

Il faut, cependant reconnaître qu'au milieu de ces craintes aveugles, il surgit quelques vérités utiles.

C'est aux mesures édictées par les gouvernements de l'époque que l'on doit la disparition de la lèpre qui couvrait autrefois toute la surface de l'Europe et qui se voit reléguée dans quelques coins de la Norvège et de l'Orient.

Du reste, on croyait alors à la contagion bien plus qu'on n'y croit aujourd'hui, et l'on agissait en conséquence.

Je pourrais citer, à titre d'exemple, la fameuse ordonnance par laquelle le parlement enjoint à tous les vérolés de sortir de Paris, sous les peines les plus sévères.

Il était interdit sous peine de mort de porter secours à des naufragés partis de lieux mis à l'index par l'intendance sanitaire.

Dans un fait observé en 1784, au lazaret de Marseille, nous lisons que le malade ne peut se rendre de sa chambre à la grille intérieure de l'enclos Saint-Roch pour être vu de loin par les hommes de l'art.

Dans un autre fait de 1786, il est dit que le malade est trop faible pour venir à la barrière de fer. Le bubon fait des progrès, le délire persiste, le malade paraît avoir bu les boissons déposées auprès de lui.

M. Michel Laroche, médecin, ne voyant pas le malade, mais étant renseigné par le garde de santé, dit, dans le certificat qu'il adresse à l'intendance, que les secours ne pouvant être administrés aux pestiférés que par les fenê-

(1) Opéra omnia de contagione. Lib. N, cap. vu, p. 539.

très et à l'aide de machines, celui-ci n'a ni assez de connaissances, ni assez de forces pour se suffire dans sa chambre. « Nous prions, ajoute-t-il, l'intendance de vouloir bien examiner avec son attention ordinaire, si l'on doit abandonner un malade dans un tel état de délire et de prostration, ou placer auprès de lui quelqu'un de bonne volonté. »

Cette dernière demande est refusée.

Au Caire, des moines du presbytère italien ont poussé la frayeur, en 1841, jusqu'à saisir avec de petites pincettes l'hostie qu'ils donnaient à des communiants.

En Egypte également, l'habit des médecins et autres personnes visitant les pestiférés était de maroquin du Levant, le masque avait les yeux de cristal et on avait adapté un long nez rempli de parfums.

A Marseille, de malheureux pestiférés mouraient sans avoir vu médecin ni chirurgien. A ceux-ci on jette des bistouris pour qu'ils ouvrent eux-mêmes leurs bubons. Dans un cas, un malade, après être resté trois jours sur le carreau, est tiré sur un matelas à l'aide de crochets.

Ailleurs, des malheureux, accusés d'avoir empesté une ville en frottant des rampes d'escalier avec des emplâtres chargés de pus de bubons pestilentiels, ont été livrés au dernier supplice.

A une époque plus rapprochée de nous, un pestiféré n'était vu qu'au sixième jour et avec des lunettes d'approche. Et vers la fin de notre siècle, en 1878, la peste a donné lieu, sur les bords du Volga, à des scènes qui rappellent le moyen âge.

« Par un froid de — 8 à — 10° Réaumur, les malades restèrent abandonnés, sans soins, sans aliments, sans vêtements, dans des maisons dont les vitres avaient été brisées par quelques fanatiques.

» Des enfants déguenillés, amaigris, couraient les rues en pleurant, chassés partout et mourant de froid et de faim.

» Une femme entrée au lazaret y reste sans connaissance un jour ou deux, et, revenant à elle, se trouve entourée d'une vingtaine de cadavres et constate qu'elle a les pieds gelés. Elle crie inutilement pendant plusieurs heures, et le morluus (infirmier spécial des pestiférés), en arrivant, tombe ivre devant elle. Les cadavres restent une dizaine de jours sans être ensevelis.

» Un pope meurt, et, comme personne ne veut l'enterrer, sa sœur et sa femme enceinte creusent un fossé dans la terre gelée; elles succombent toutes deux trois jours après. »

Le choléra de Naples, en 1884, et tout récemment celui d'Espagne, ont donné lieu à des scènes presque aussi sauvages.

Le premier règlement général qu'ait eu la France est du 23 août 1683. Il prescrit les précautions à prendre pour empêcher que la peste ne s'introduise dans le royaume.

Ce règlement, fait à Fontainebleau, porte la signature de Louis XIY et de Colbert.

Au xvnie siècle, et môme au commencement du xix% l'application des longues quarantaines correspondait non seulement à l'esprit des populations encore terrifiées par le souvenir de la peste de 1720, mais encore aux convenances des marins.

La navigation au long cours se faisait par des voiliers de 200, 300, très rarement 500 tonneaux.

Le capitaine et les officiers, préoccupés de la grave responsabilité qu'ils encouraient, s'astreignaient souvent, pendant de longs mois, à une surveillance de jour et de nuit .

Les équipages, surmenés par des manœuvres à peu près constantes, aspiraient au repos du mouillage. L'eau de boisson, conservée en barriques, ne tardait pas à s'altérer ; la nourriture, consistant en viandes ou poissons salés, provoquait vite une répugnance invincible.

Il était donc naturel que chacun appelât de ses vœux le jour du repos, la distribution des vivres frais et d'une eau de bonne qualité; la quarantaine, qui offrait ce repos et ce régime, était supportée sans impatience par les marins.

D'ailleurs pendant cette longue période notre navigation fut très limitée ; nous étions en guerre avec l'Angleterre : nous avions perdu la plupart de nos colonies ; enfin, sous la première République et sous le premier Empire, nos côtes étaient bloquées.

Sous la Restauration, l'esprit des populations et la tendance du gouvernement se modifièrent peu. Je citerai comme exemple la loi du 3 mars 1822.

Mais après la conquête de l'Algérie, après la révolution de Juillet, à la suite de l'essor de plus en plus marqué du commerce, il se produisit une transformation dans l'esprit des populations relativement aux longues quarantaines.

Les intendances sanitaires furent vivement attaquées; elles apportaient des entraves très préjudiciables aux intérêts du commerce et de la navigation.

L'Académie de médecine se prononça contre des pratiques surannées, en contradiction avec les progrès de la science.

D'un autre côté, la navigation à vapeur se substitua presque partout à la navigation à voiles ; les traversées rapides succédèrent aux voyages interminables des voiliers.

Les grandes dimensions des paquebots permirent de

mieux loger les hommes de l'équipage ; la jauge ne fut plus de 200 ou 300, mais de 2000, 3000 et 4000 tonneaux.

Les vivres frais constituèrent la ration journalière, et aujourd'hui, l'eau conservée dans des caisses en fer, doit être irréprochable.

Dans cette nouvelle situation la quarantaine devait apparaître comme un obstacle à la réalisation des progrès de notre époque.

Ses adversaires lui reprochaient d'entraver la rapidité des voyages et des échanges.

Cependant les partis opposés finirent par arriver à des concessions réciproques, et il sortit de ces débats une transaction consacrée par l'acte de la Conférence de 1852, qui ne constitue, en réalité, ni une quarantaine efficace, ni la libre pratique pure et simple.

Toutefois, si la Conférence sanitaire de 1852 a proposé parmi ses règlements certaines mesures dont on a pu voir les imperfections, l'existence même de cette conférence constitue à elle seule un grand progrès dans l'histoire du système sanitaire.

Jusqu'ici, en effet, chaque pays avait pris ses propres mesures sanitaires, mais il les prenait pour lui seul, sans concert préalable avec ses voisins.

En 1852 la question entra dans une nouvelle phase.

La France, qui déjà à plusieurs reprises avait essayé de réunir une conférence sanitaire internationale, y réussit enfin. Les délégués des différents pays furent convoqués à Paris. Pour la première fois les puissances se concertaient dans un but d'intérêt commun; l'hygiène internationale était fondée.

Douze Etats furent convoqués. Tous, sauf le Portugal, étaient riverains de la Méditerranée ou avaient des possessions sur cette mer.

C'étaient l'Autriche,

les Deux-Siciles, l'Espagne, les Etats du pape, la France, la Grande-Bretagne, la Grèce, le Portugal, la Russie, la Sardaigne, la Toscane, Et la Turquie.

Chaque Etat était représenté par deux délégués : un diplomate et un médecin. La Conférence avait pour but d'arriver, par une entente, à l'application de mesures sanitaires uniformes pour prévenir l'importation des maladies pestilentielles exotiques.

Elle avait également pour objet de rédiger une convention internationale, dont les règles devaient être obligatoires pour les Etats contractants.

L'acte fut rédigé, mais la Sardaigne et le Portugal seuls signèrent la convention avec la France; les autres Etats refusèrent d'y adhérer.

Une seconde conférence fut tenue à Paris en 1859; composée exclusivement de diplomates, elle n'avait d'autre but que de reviser, en les simplifiant, les résolutions votées en 1851.

Mais la guerre d'Italie survint; la conférence se sépara, sans aboutir à l'entente espérée; et même, en 1865, la convention de 1851 fut dénoncée par le gouvernement italien et par le Portugal, qui reprirent chacun leur liberté d'action.

Depuis cette époque, il n'y eut plus aucun traité pour

aucun des gouvernements européens, lorsque, en 1865, éclata avec une rapidité foudroyante une nouvelle épidémie de choléra. Les populations du Midi furent terrifiées; l'Europe comprit qu'elle ne pouvait rester ainsi chaque année, à la merci du pèlerinage de la Mecque. Le gouvernement français prit l'initiative d'une conférence internationale réunie à Constantinople, ce centre stratégique de toute action contre le choléra.

Ce fut la troisième conférence internationale, conférence dans laquelle Fauvcl représenta la France avec éclat. C'est à partir de ce moment que les quarantaines furent établies sur des bases réellement scientifiques.

Tout en acceptant en effet, que les quarantaines eussent été souvent mal appliquées, la Conférence a proclamé les heureux effets du système protecteur.

Elle a établi en principe que les mesures restrictives connues d'avance et appliquées préalablement, sont beaucoup moins préjudiciables pour le commerce et les relations internationales, que la perturbation qui frappe l'industrie et les transactions commerciales à la suite d'une invasion de choléra.

L'épidémie de 1884 est venue donner à cette dernière opinion, une consécration saisissante, et a montré combien les épidémies sont funestes à la prospérité du commerce et de la navigation.

En 1883, suivant des renseignements qui nous ont été fournis par M. Charles Roux, il était arrivé par mer, 149192 passagers à Marseille.

En 1884, il n'en est arrivé que 98 277. D'où une différence en moins pour 1884, de 50 915.

En 1883, il était parti par mer, 87 804 passagers.

En 1884, il n'en est parti que 72 663. D'où une différence en moins pour 1884, de 15 141.

Si nous réunissons les départs et les arrivées, nous atteignons un total de 66 056 passagers de moins en 1884 qu'en 1883.

Ces chiffres sont éloquents, mais ils le deviennent bien davantage si Ton considère que le choléra n'a éclaté qu'en juillet, et que la diminution constatée ne porte que sur quatre mois.

Voilà pour les passagers : considérons les marchandises et le mouvement des navires.

Depuis longtemps, le mouvement de la navigation du port allait toujours en augmentant dans son ensemble. Et les six premiers mois de 1884 accusent un accroissement de 138 391 tonneaux pour le semestre.

A partir de juillet jusqu'au 30 novembre 1884, on constate une diminution (comparaison faite avec la période correspondante de 1883) entrées et sorties réunies, de 3233 navires et de 1 347875 tonnes.

L'année 1885 présente à peu près le môme résultat, et si le choléra n'avait pas visité l'Italie en 1886-87, tandis que nous en avons été préservés, le chiffre de notre commerce général serait certainement demeuré au point où il était tombé en 1884, et il lui aurait fallu nombre et nombre d'années pour reprendre son rang.

Quand une marchandise est détournée de sa route, il est bien difficile de l'y ramener, surtout quand les pays concurrents ne reculent devant aucun sacrifice pour l'attirer et la conserver.

En 1884, toutes les branches du commerce marseillais ont été à peu près aussi maltraitées que l'armement, et je prendrai comme exemple le commerce des cuirs.

Pendant toute l'épidémie, l'importation des cuirs venant de Marseille, a été absolument interdite en Sicile, en

Grèce, en Espagne, et rendue impossible dans d'autres pays tels que la Russie et la Turquie.

Ces mesures ont porté un coup funeste à Marseille dont les débouchés n'ont été, en 1884, que de 336 000 pièces au lieu de 524 765 en 1883.

Mais Anvers a expédié, en 1884, 801 640 cuirs au lieu de 643 800 en 1883, et il suffit de rapprocher les chiffres de Marseille et d'Anvers pour voir que ce dernier port a bénéficié de tout ce que perdait le notre et que nos clients d'Espagne et du Levant sont allés se pourvoir à Anvers.

Il en est de même pour le sucre raffiné.

Avant 1884, Marseille avait presque le monopole des sucres raffinés au Maroc. Il a suffi de quelques mois, pendant lesquels nos provenances ont été prohibées, pour que les Allemands nous aient supplantés.

On pourrait faire la même observation pour la majeure partie des objets fabriqués.

Quant à évaluer la perte en argent qu'entraîne une épidémie cholérique, cela me paraît impossible à calculer exactement, parce que cette perte résulte non seulement du mouvement maritime, commercial et industriel, mais encore de tous les faux frais amenés par les quarantaines; du renchérissement de là main-d'œuvre ; des difficultés financières ; du bouleversement général motivé par le brusque isolement auquel on est condamné.

Le chiffre, en apparence le plus exagéré, serait audessous de la vérité.

Je reviens à la Conférence de Constantinople.

Après avoir proclamé l'utilité des quarantaines, elle a montré, en ce qui concerne le choléra, que les quarantaines ont une efficacité d'autant plus grande, qu'elles sont appliquées plus près du point d'origine de la maladie.

Elle a précisé les points voisins de la mer Rouge où les postes sanitaires devaient être placés ; moi-môme, dans une mission qui m'a été confiée à ce sujet, j'ai déterminé les points de la frontière russo-persane, qui devaient protéger l'Europe contre le choléra.

La Conférence de Constantinople ne fut suivie d'aucune convention diplomatique. Mais, composée de représentants de tous les Etats de l'Europe, d'un délégué d'Egypte, et d'un délégué de Perse; ayant mis huit mois à l'accomplissement de sa tâche, ayant étudié d'une façon très complète les solutions pratiques demandées, elle eut une grande influence sur le régime sanitaire de chaque Etat, régime qui fut plus ou moins modifié suivant les principes qu'elle avait posés.

Nous ajouterons môme que la Turquie dans la Méditerranée et la mer Rouge, l'Angleterre dans l'Inde, exécutèrent une partie des mesures que la Conférence avait recommandées. Il est regrettable toutefois que le gouvernement anglais de l'Inde n'applique plus le native passenger act.

La quatrième conférence européenne, celle de 4874, réunie à Vienne, sur l'initiative du gouvernement austrohongrois, donna lieu à deux projets de conventions internationales : l'une relative aux mesures prophylactiques contre le choléra ; l'autre concernant la création d'une commission permanente des épidémies. Ces deux projets qui devaient sanctionner les résolutions de la Conférence, furent suivis de négociations diplomatiques qui n'ont pas abouti.

La cinquième conférence tenue en 1881. à Washington, eut exclusivement pour but la prophylaxie de la fièvre jaune.

On semble croire aux Etats-Unis que la fièvre jaune y est toujours importée, principalement de Cuba.

Une commission envoyée en 1879, à la Havane, a énuméré les améliorations indispensables pour supprimer, à Cuba, cette maladie. Elle estime à 20 millions de dollars la dépense nécessaire pour assurer l'approvisionnement en eau potable, la construction des égouts, le pavage des rues, etc.

La génération ac tuelle n'est pas destinée à voir ces améliorations, dit le rapport. Aussi, la commission tut-elle d'avis que les Etats-Unis ne pourront éviter l'invasion de la fièvre jaune, qu'en prohibant l'entrée dans leurs ports, pendant la saison dangereuse, de tous les navires infectés.

Les résolutions de la Conférence pouvaient être ultérieurement consacrées par une convention internationale, mais l'entente ne put s'établir.

La sixième conférence se réunit à Rome, le 20 mai 1885.

Elle était composée des représentants des divers Etats de l'Europe, des Etats-Unis de l'Amérique du Nord,

du Mexique, Brésil,

République Argentine, Chili,

États-Unis de Colombie,

Guatemala,

Uruguay,

Inde,

Chine et Japon.

La France était représentée à la Conférence par notre ambassadeur M. Decrais, par M. Brouardel, M. Rochard et par moi.

Les résolutions qui ont été adoptées par le comité technique de cette conférence correspondent exactement, à quelques détails près, aux prescriptions de nos règle-

ments modifiés par les projets de réforme que j'avais fait adopter par le Comité d'hygiène avant mon départ pour Rome.

Les résolutions votées à Rome nous satisfont donc complètement.

Nos doctrines sanitaires y ont reçu l'approbation presque unanime de l'Europe et des divers Etats d'Amérique.

Nous avons établi les bases d'une sorte de code sanitaire international, composé de prescriptions rationnelles, modérées, uniformes, qui pourront servir de base à une entente ultérieure.

La Conférence de Rome ne fut cependant suivie d'aucune convention diplomatique.

De cet insuccès des six conférences, il serait néanmoins injuste de conclure que leur réunion n'a pas eu d'influence sur la pratique sanitaire des divers États.

Ces réunions, en effet, ont contribué à faire disparaître, un peu trop lentement peut-être, les mesures excessives, absurdes et même barbares, usitées jusqu'alors.

Les conférences, par les discussions auxquelles elles donnent lieu, par les échanges d'idées entre les représentants sanitaires des divers pays, par les raisons données des décisions prises, ont une tendance à rendre les mesures plus uniformes, plus rationnelles, moins rigoureuses, de sorte que, même en l'absence de la signature d'une convention, il est impossible de ne pas reconnaître qu'elles sont le point de départ d'améliorations successives .

Mais, dans toutes, dans celle de Rome surtout, la question égyptienne aurait dû évidemment tenir le premier rang.

Quel que soit, en effet, le programme adopté par une conférence internationale réunie pour chercher les moyens qui protégeront le plus sûrement l'Europe contre une épidémie de choléra, que ce programme embrasse tout un

ensemble de vues, ou soit limité à certains points particuliers, la question vraiment capitale et d'où dépend en réalité la préservation de l'Europe, est la défense de la mer Rouge et l'installation d'un système de protection sur cette mer.

11 faut absolument empêcher la communication directe des navires provenant des régions contaminées de l'Inde et de l'Extrême Orient avec l'Egypte, la Méditerranée et l'Europe.

Le nombre des navires traversant le canal de Suez est considérable.

En 1889 on a compté 4173 bateaux à vapeur et 1057 voiliers, soit un total de 5230 navires.

En 1888 ce chiffre avait été de 5103.

La navigation de nuit, dans le canal maritime, est devenue très facile, grâce à l'emploi de la lumière électrique sous forme de projection et à l'installation de bouées lumineuses et de feux fixes en certains points du canal.

Aussi, le nombre des bâtiments traversant pendant la nuit se rapproche-t-il du chiffre de ceux qui passent pendant le jour.

Le service de nuit est donc très important, il ne peut que le devenir davantage.

Ajoutons que la mer Rouge est traversée chaque année par les pèlerins de l'Inde qui se rendent à la Mecque.

Le choléra qui s'est déclaré si souvent et cette année encore pendant le pèlerinage, montre l'imminence du danger.

On a signalé dans ces derniers temps, comme étant plus particulièrement dangereux les pèlerins qui, venant du Turkestan et de l'Afghanistan, pays où ne règne pas habituellement le choléra, traversent l'Inde en chemin de

fer, et viennent s'embarquer à Bombay où la maladie est endémique.

Ces nouveaux arrivés, non acclimatés, prennent dans la ville le germe de la maladie qui n'éclate que plus tard lorsque les pèlerins sont entassés sur les bateaux qui les amènent à Djeddah, ce qui ressort des faits constatés dans les derniers pèlerinages.

Un autre péril réside dans les transport des troupes anglaises de l'Inde pour Souakim ou Suez.

Enfin une source de danger, beaucoup moins sérieuse il est vrai que la première, se trouve dans les paquebotsposte qui font en dix ou onze jours la traverséede Bombay à Suez.

Le règlement sanitaire égyptien actuel, dont les principales lignes sont empruntées en partie à notre règlement de police maritime de 1876, renferme des dispositions excellentes ; mais le personnel sanitaire du canal, ainsi que le conseil d'Alexandrie lui-même, sont passibles de plusieurs critiques.

Dans l'état actuel des choses, il n'existe aucune surveillance à Suez ; tous les agents consulaires ou sanitaires des divers gouvernements sont d'accord sur ce point.

Cependant, au moment du retour du pèlerinage de 1890, notre médecin sanitaire à Suez a obtenu que l'on procédât à une visite médicale effective des navires ramenant des pèlerins dans la Méditerranée. Plusieurs de ces navires étaient dans une situation déplorable.

Un de ces vapeurs surtout, le Malacca, aggravait son état de saleté sordide par la présence d'un équipage équivoque composé de Maltais, de Syriens, de Grecs, même de Malais plus que suspects.

Comme il y avait plusieurs malades à bord, dont un

gravement atteint, la commission dont faisait partie notre agent sanitaire demanda s'il y avait un médecin à bord. Le capitaine fit alors appeler un Grec d'allures dégagées et embarrassées tout à la fois. C'était le docteur. 11 ignorait complètement l'existence sur son navire d'un moribond. Et comme on le mettait en demeure de rendre compte de son état, il dit que « c'était un homme bien faible ». Deux heures après le malade mourait.

Le conseil d'Alexandrie n'a d'international que le nom.

Depuis qu'on y a fait entrer sous le titre de fonctionnaires égyptiens des personnages anglais, la majorité est toujours entre les mains du président qui est Anglais lui- même ; de sorte que l'on arrive à ce résultat singulier de voir dans ce conseil dit international, tous les représentants de l'Europe voter en faveur d'une mesure, et cette mesure repoussée, parce que l'Angleterre et les fonctionnaires égyptiens ne veulent pas l'accepter.

Cette situation ne peut durer plus longtemps.

Les inconvénients en sont tellement évidents que c'est elle qui a donné l'idée au gouvernement italien, il y a deux ans, de proposer la réunion d'une nouvelle conférence internationale pour régler, entre autres sujets, cette qnestion.

Ce sont également les dangers créés par cette situation qui ont poussé, il y a plusieurs années, le gouvernement allemand à Londres, et le gouvernement austrohongrois à Alexandrie, à faire émettre, par leur ambassadeur et leur consul, des propositions analogues.

Mais afin que les mesures restrictives soient sérieusement et complètement exécutées, il faut placer sur les bords de la mer Rouge, surtout à Suez, à Ismaïlia et à Port-Saïd, un personnel sanitaire pouvant inspirer confiance à l'Europe.

Il est bien entendu que le personnel de surveillance du canal, ainsi que le personnel directeur des lazarets, devrait être exclusivement européen, et qu'il obéirait au conseil sanitaire international d'Egypte réorganisé.

Il serait aussi nécessaire que des peines fussent attachées aux infractions commises, et dans ce but il faudrait établir les bases d'un code pénal international applicable aux contraventions sanitaires.

D'autre part, nos pi^éoccupations doivent se porter aussi vers Constantinople, comme vers l'un des points les plus importants de surveillance contre les invasions de choléra.

Or, l'épidémie de 1884 et de 1885 a changé gravement la forme et le fond des institutions sanitaires internationales en Turquie, en portant une alteinte des plus sérieuses au fondement même de ces institutions, c'est-àdire au Conseil international de santé de Constantinople, tel qu'il avait été organisé par l'accord des puissances vers 1840.

Il fonctionnait avec indépendance ; ses attributions et ses résolutions étaient respectées. Le gouvernement ottoman y a porté atteinte en allant plusieurs fois à l'encontre de ses décisions, après avoir essayé de lui imposer sept médecins militaires ottomans pour se constituer une majorité.

Or, le Conseil international de Constantinople représente un intérêt sanitaire de premier ordre et sa ruine aurait, pour la santé de l'Europe, pour l'intérêt du commerce et de la navigation, des conséquences désastreuses.

Toutes les mesures sanitaires dépendraient alors du bon plaisir du sultan ; et, à ce point de vue, les quarantaines excessives et injustifiées que le gouvernement

ottoman a prescrites dans ces dernières années, en disent assez.

11 est donc indispensable que les cabinets d'Europe arrivent à une entente pour obtenir du gouvernement ottoman que le Conseil international et l'administration sanitaire de l'empire, soient réintégrés, conformément d'ailleurs aux principes établis par les capitulations, dans la situation indépendante et privilégiée dont ils jouissaient et qui ne leur avait jamais été contestée antérieurement.

A défaut de cette entente, des difficultés nouvelles s'élèveront et s'accroîtront sous l'influence d'une circonstance quelconque, sous le prétexte le plus futile, et le Conseil de santé perdra son autorité et son crédit.

J'ai, à plusieurs reprises, déjà parlé des modifications que j'ai essayé d'apporter à notre direction sanitaire, modifications que j'ai fait adopter par le Comité d'hygiène, et qui ont été consacrées par la Conférence de Rome, les Congrès de La Haye, d'Anvers et de Vienne.

Il s'agit maintenant de préciser ce qu'est cette nouvelle orientation.

Parmi les mesures nécessaires pour prévenir l'importation des germes morbifiques, la désinfection a certainement le premier rôle.

Sans elle, en effet, la quarantaine n'est qu'un leurre. Prescrivez-la pendant des semaines, et, une fois qu'elle est terminée, si vous laissez sortir les passagers avec leurs bagages remplis de linges infectés, avec leurs vêtements pouvant contenir des germes morbifiques, vous n'avez rien prévenu, vous avez seulement prescrit une mesure vexatoire, troublant les intérêts commerciaux et vous n'avez sauvegardé en rien la santé publique.

La désinfection seule au contraire peut rendre la quarantaine presque inutile dans certains cas, et donner cependant une garantie complète à la santé publique.

Si en effet la désinfection a été rigoureuse pendant le voyage, sur les navires qui ont à parcourir une longue traversée, comme ceux de l'Inde et des Antilles, qui nous intéressent particulièrement comme lieu d'origine des maladies épidémiques exotiques, une inspection médicale sérieuse à l'arrivée donnera une garantie suffisante.

Lorsque cette inspection permet de constater l'absence de maladies pestilentielles, pendant le voyage et au moment de l'arrivée ; lorsque l'agent sanitaire a l'assurance que toutes les mesures d'assainissement et de désinfection ont été rigoureusement exécutées, lorsque l'on peut avoir confiance dans la déclaration du médecin, j'estime que la libre pratique peut être accordée immédiatement.

Si donc le commerce et les compagnies de navigation veulent voir disparaître les dernières entraves quarantenaires, ils doivent faire exécuter les mesures que nous venons de conseiller et rassurer par leurs procédés, par la sincérité de leurs déclarations, les populations chez lesquelles la crainte des maladies pestilentielles réveille le sentiment si profond de la conservation.

Comme il existe une sorte de corrélation entre les garanties fournies par les mesures de désinfection et les mesures de quarantaine, l'administration pourra diminuer, sans inconvénient, la durée des quarantaines en raison des garanties données par la rigueur de la désinfection.

Si la désinfection était complète, il n'y aurait plus en Europe d'importation de choléra, ni de fièvre jaune, puisque les navires venant des pays originairement con-

taminés, ont toujours à parcourir une longue traversée.

La plupart des entraves produites par les quarantaines ne sont donc que l'effet de l'inobservance à bord des règles hygiéniques les plus élémentaires.

C'est en obéissant à ces idées que nous avons fait placer dans tous nos lazarets des étuves de désinfection par la vapeur sous pression.

Nos installations dans ces établissements, sans être luxueuses, sont des plus convenables ; l'isolement des malades et des quarantenaires y est facilement et soigneusement réalisé. Les infirmeries sont bien aménagées, et à tel point qu'après avoir visité le lazaret du Frioul, le professeur Robert Koch (de Berlin) s'est empressé de m'en demander les plans.

Nous ne nous en sommes pas tenus à notre pratique de désinfection dans les lazarets.

Nous faisons tous nos efforts pour qu'elle soit réalisée à bord même des bateaux en cours de traversée.

Sur ma demande, le ministre de la marine a prescrit d'installer une étuve à désinfection sur tous les navires ramenant du Tonkin des convalescents et des rapatriés.

Je pourrais citer plusieurs exemples des résultats obtenus : Jq me contenterai de rappeler le cas du Canton, l'un des navires ramenant des troupes du Tonkin.

Parti de la baie d'Along, le 16 avril 1888, et ayant pris à Tourane, le 18 avril, le 2e zouaves, le Canton resta à Saigon du 20 au 23 avril .

Les mesures de précaution, d'isolement, d'assainissement et de désinfection avaient été prises au départ, suivant nos recommandations.

Mais il n'en fut pas de même à Saïgon, où le choléra régnait.

Le 24 avril, il y eut à bord un premier cas de choléra

sur un individu employé à la cambuse, qui était descendu à terre avec deux de ses camarades.

Le 27 avril, deux autres cas de choléra se montrèrent;

Deux autres le 28 avril ;

Et deux enfin le 3 mai ;

Soit : 7 cas, dont 4 furent mortels.

Mais depuis le 5 mai jusqu'au 1er juin, jour de l'arrivée à Alger, aucun phénomène suspect ne se produisit plus.

Dès l'apparition du premier cas, le médecin du bord prescrivit l'isolement et la désinfection et il apporta le plus grand zèle à la surveillance des fumigations, lavages et désinfections. L'épidémie de choléra a été éteinte sur place sur un navire cependant très encombré par des malades, des convalescents, des anémiques rapatriés.

Que l'on compare à cet égard ce qui s'est passé sur le Canton avec l'épidémie formidable de la Corrèze, du Château- Yquem, ramenant aussi des troupes de l'Lxtrôme Orient, il y a plusieurs années 50 à 60 décès cholériques sur 80 malades, mais ils ne possédaient pas d'étuve à vapeur.

Aussi n'ai-je pas hésité à déclarer, dans un rapport officiel, que le petit nombre de cas de choléra qui a été observé sur le Canton montre qu'il est possible d'arrêter à bord une épidémie de choléra lorsque les mesures d'isolement, d'assainissement et de désinfection sont appliquées avec décision et vigueur.

Il ne suffit pas, pour que la désinfection soit pratiquée à bord, que les navires soient munis d'étuves à vapeur sous pression. Il faut qu'ils aient également, pour présider à ces mesures, des médecins nous inspirant confiance.

Ouel que soit le mode de leur nomination, il faut que ces médecins n'aient d'autre intérêt que l'intérêt du service sanitaire. Ils ne doivent pas, comme ils le sont aujourd'hui, rester sous la dépendance absolue des compagnies qui les payent, les maintiennent ou les révoquent à leur gré.

Nous ne devons pas les exposer à ce que leur conscience et leur intérêt puissent se trouver en opposition.

Nous devons être d'autant plus vigilants que nos ports ne sont pas suffisamment assainis et que nous ne possédons pas, comme l'Angleterre, une loi contre les maladies transmissibles.

Je ferai remarquer encore que, pour arriver à la suppression des quarantaines, il ne faut rien précipiter.

Il faut, pour éviter les réactions, une grande prudence.

L'exemple de l'Italie est là pour nous en montrer la nécessité.

Après nous avoir combattus à la Conférence de Vienne en 1874, comme trop quarantenaires, elle en est arrivée à établir chez elle des quarantaines terrestres, et même des cordons sanitaires en 1884 et 1885.

11 me sera permis ici de faire remarquer la différence qui existait entre notre situation à la Conférence de Vienne en 1874 et à celle de Rome en 1885.

A Vienne, en 1874, la France était isolée, elle avait seulement avec elle sa clientèle orientale, la Turquie et la Grèce.

Toutes les grandes puissances étaient contre nous.

En 1885, à Rome, nous avions avec nous l'Allemagne, l'Autriche, la Russie, l'Italie.

L'Italie même trouvait alors que nous ne demandions pas assez, c'était au tour de l'Angleterre d'être isolée.

J'ajoute que, si après la suppression de toute précau-

tion, de toute garantie un accident arrivait, on reviendrait bien vite aux sévérités d'autrefois, et les populations affolées redemanderaient les quarantaines excessives que nous voulons supprimer peu à peu avec toute la prudence nécessaire.

Ainsi donc, depuis que l'inspection des services sanitaires m'a été confiée, j'ai eu surtout en vue de diminuer les entraves imposées au commerce et à la navigation, autant qu'elles pouvaient être restreintes, en sauvegardant, d'une manière absolue, les intérêts supérieurs de la santé publique.

J'ai cherché à substituer à d'interminables quarantaines, devant forcément disparaître en face des progrès et de la rapidité de la navigation, des mesures plus rationnelles, plus scientifiques et offrant des garanties tout aussi efficaces.

J'ai essayé de remplacer, dans la limite du possible, par les mesures d'assainissement exécutées au point de départ etpendant la traversée, les longues quarantaines prescrites à l'arrivée.

Mais nous ne pouvons espérer réussir que si nous sommes aidés par les armateurs et par les compagnies de navigation.

Nous sommes d'autant plus en droit d'obtenir cet appui que la réforme que nous proposons est entièrement dans l'intérêt bien compris de notre commerce. En outre, l'industrie permet cette réforme et l'exige aujourd'hui.

Limitée à notre pays, elle donnerait déjà des résultats heureux ; mais, si elle y est suivie de succès, elle sera certainement tôt ou tard acceptée par les autres peuples et deviendra la base de conventions internationales.

Nous n'assisterons plus aux exagérations et aux folies quarantenaires que nous déplorons chaque jour ; et qui,

tout en étant une cause de ruine pour notre commerce, ne donnent pas à la santé publique des garanties en rapport avec le préjudice causé (1).

L'expérience a montré que le choléra, alors qu'il a été importé en Europe, gagne successivement ses différents états dans lesquels il ne s'éteint qu'au bout de plusieurs années.

Nous voulons d'une part éviter le retour de ces longues épidémies dont on connaît les désatres; d'autre part, essayer d'atténuer en Europe la rigueur des mesures restrictives, comme le démontrent d'ailleurs notre attitude à la Conférence de Rome et les projets de réforme de nos règlements sanitaires que nous avons fait adopter par le Comité d'hygiène.

Mais une tolérance plus grande n'est possible qu'alors que nous avons la certitude qu'aucun accès n'a été laissé aux maladies épidémiques.

Or, leur porte d'entrée principale, je le répète, est Suez, et cette porte ne sera absolument fermée que le jour où une surveillance médicale sérieuse y sera en vigueur.

Les quelques entraves au commerce et à la navigation que l'intérêt de la santé publique en France, aussi bien que dans le reste de l'Europe et en Amérique, nous commande d'imposer à Suez, ne sont rien en présence des longues quarantaines, des mesures vexatoires de toute sorte, qui sont appliquées dans le monde entier, lorsque le choléra a franchi le canal, mesures qui, pendant plusieurs années, restent profondément dommageables pour toutes les communications et les transactions.

(1) Je citerai l'exemple du Matteo Bruzzo dont l'odyssée est connue et sera racontée dans le cours de cet ouvrage.

Si dans l'avenir de nouvelles tentatives devaient se reproduire pour essayer d'arriver à un accord entre les diverses puissances de l'Europe et de l'Amérique, il faudrait, pour que cet accord devint possible, ne pas réunir une nouvelle Conférence générale, dont le programme embrasserait toutes les questions, comme cela a été fait jusqu'ici, mais une série de commissions ayant chacune un point spécial à régler.

Voici, à cet égard, comment nous comprendrions ces réunions pouvant amener la conclusion de conventions internationales :

1° Une première réunion serait nécessaire pour fixer les conditions sanitaires générales des ports et des navires : salubrité des ports ; présence à bord d'un médecin soumis à l'agrément révocable du gouvernement; étuve à désinfection par la vapeur sur le navire ; mesures d'assainissement et de désinfection au point de départ et pendant la traversée; mesures d'informations sanitaires.

Sur ces différents points, l'accord serait facile à établir, et une convention pourrait être signée par toutes les puissances; ce sont même les seules mesures qui pourraient être acceptées par les représentants de toutes les puissances du globe.

2° Une seconde réunion réglerait la question de la mer Rouge ; il serait nécessaire de greffer sur elle la réorganisation du conseil d'Alexandrie.

Pour les navires venant de l'Inde, se présentant dans de bonnes conditions sanitaires, nous ne demandons qu'une inspection médicale sérieuse, et nous réservons l'isolement et la désinfection seulement aux navires infectés.

Or, d'après le dire des délégués anglais, deux ou trois navires anglais seulement, par an, se présentent dans ces conditions ; nous ne pouvons croire que pour l'arrêt, pendant quelques jours, de ces deux ou trois navires, la Grande-Bretagne veuille résister au vœu unanime de l'Europe qui désire se protéger du choléra.

3° Une troisième convention devrait être signée entre les divers Etats qui ont des possessions sur la Méditerranée ; il serait utile, et au point de vue sanitaire et au point de vue commercial, qu'une entente s'établit entre ces États, de façon que des mesures rationnelles, modérées et uniformes, succédassent au régime irrégulier qui règne en ce moment.

Ici nous retrouvons l'Angleterre à Chypre, à Malte et à Gibraltar et nous la retrouvons ultra-quarantenaire et même quelquefois repoussant toute provenance.

Nous devons faire appel à sa modération et lui demander de diminuer la rigueur des mesures édictées par les gouverneurs de Chypre, de Malte et de Gibraltar.

Nous devons faire également appel à la modération de l'Espagne, de la Grèce, de la Turquie, qui souvent prescrivent des mesures excessives. L'entente sera sans doute difficile à obtenir, mais comme le but à réaliser serait extrêmement désirable pour tous les Etats riverains, nous espérons qu'avec des concessions de part et d'autre on pourra signer une convention.

4° Une quatrième convention devrait réunir les Etats d'Europe qui ont des possessions sur l'Océan. Ici, comme les mesures appliquées sont d'une manière générale beaucoup plus modérées pour tous les États, sauf l'Espagne et le Portugal, la signature de cette convention

ne nous paraît pas impossible ; elle est d'ailleurs moins importante que celles dont nous avons parlé précédemment.

5° Enfin, une dernière convention devrait régler les rapports réciproques des peuples de l'Europe et ceux de l'Amérique.

Quant à la voie de terre, dans le but d'éviter à l'avenir les rigueurs inutiles des quarantaines terrestres, et de chercher à formuler des mesures uniformes, du genre de celles que nous avons installées à la frontière des Pyrénées en 1890, il y aurait lieu d'établir une entente avec les pays voisins : la Belgique, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie et l'Espagne.

Tels sont les divers projets de conventions dont la réalisation nous paraît possible, et comme la Conférence internationale de Rome n'a pas abouti, le gouvernement de la République française pourrait prendre l'initiative de proposer aux Etats intéressés de conclure des conventions sur les divers points que nous avons posés. Il ne nous paraîtrait pas nécessaire de réunir de nouvelles conférences, et l'entente pourrait sur différents points s'établir par voie diplomatique.

Je terminerai par une réflexion qui m'est inspirée par une communication faite dans une des dernières séances de la Conférence de Rome par M. Thorn-Thorn, délégué d'Angleterre.

Dans les dix années écoulées entre la Conférence de Vienne et celle de Rome, de 1874 à 1885, les emprunts contractés pour différents services et en partie pour le service sanitaire, par les autorités locales, se sont élevés au chiffre énorme de 27 250 000 livres ster-

ling. Or, de 1862 à 1870, la mortalité en Angleterre avait été de 22 p. 1000, depuis, elle n'a été que de 19, et bien que la population se fût accrue d'environ 5 millions d'habitants.

La marche des épidémies de fièvre typhoïde a offert un exemple frappant de l'efficacité de ces dépenses sanitaires. Il y a là pour nous un important enseignement.

Aussi si nous devons, au point de vue de la protection de notre pays, relativement à la prophylaxie des maladies exotiques, maintenir nos doctrines sanitaires, nous devons également, pour l'assainissement de nos villes, accroître notablement notre budget de la santé publique, en prenant, à cet égard, exemple sur le gouvernement anglais.

L'hygiène ainsi envisagée se présente à nous comme le complément de l'organisation des sociétés; et, tandis que les conditions matérielles de la vie, le développement de l'instruction et les progrès de la science nous rapprochent de conditions meilleures, l'hygiène nous donne l'espoir de réduire, dans une énorme proportion, le tribut que la mort prélève chaque jour parmi nous.

Nous ne supprimerons jamais toutes les causes de maladies, mais nous avons sur les maladies infectieuses et contagieuses une action énorme, c'est-à-dire sur les maladies qui jouent parmi nous, au point de vue de la mortalité générale, un rôle prépondérant.

Tel est le but que nous devons poursuivre, tel est l'idéal auquel nous devons atteindre, et nous répondrons ainsi à la grande pensée de Descartes, qui regardait la médecine comme destinée à prolonger, dans une vaste mesure, la durée de la vie humaine.

Sans doute, nous n'augmenterons pas la longueur de l'espace que les lois de la physiologie nous ont départi,

mais nous donnerons à un nombre toujours croissant d'individus les années que la nature leur avait promises et que les accidents de chaque jour viennent trop souvent abréger. Et c'est ainsi que nous remplirons le rôle le plus élevé que puissent se proposer le médecin et l'hygiéniste.

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