CHAPITRE XXIII
CONSEIL SUPÉRIEUR DE CONSTANTIN OPLE (Suite).
Services rendus à la Turquie et à l'Europe au sujet de la peste et du choléra.
Nous allons étudier à ce point de vue les épidémies de peste et de choléra.
Peste.
En 1838, avant la création du Conseil, la, peste était endémique en Turquie et dans presque tout le Levant.
Vers 1841 et 1842, au plus tard en 1843, elle a cessé d'une manière absolue jusqu'à nos jours dans la Turquie d'Europe, l'Anatolie et l'Egypte.
Depuis un demi-siècle, ces régions sont affranchies de la peste, môme sporadiquè, c'est là un fait acquis. Les uns ont attribué la disparition de la peste à l'application des mesures de police sanitaire édictées par le Conseil de santé de Constantinople et exécutées par le service sanitaire (1). D'autres, M. Tholozan et quelques
(1) Voir sur ce sujet un ouvrage intitulé : De la contagionnabilité de la peste, fondée principalement sur les résultats obtenus par les quarantaines en Turquie, par les docteurs Pezzoni et Marchand, membres du Conseil supérieur de santé de Constantinople (Constantinople, 1847) et l'important article Peste, de M. Mahé, du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales de Dechambre, 1887.
auteurs anglais, n'y ont vu que l'effet de causes inconnues, un résultat en quelque sorte du hasard.
Sans entrer dans les détails d'une discussion qui ne doit pas avoir sa place ici, et après avoir étudié cette question d'après des documents nombreux et peu connus, M. Mahé s'exprime ainsi :
« Vraisemblablement, la peste déclinait vers 1840 sur le sol des régions encore pestiférées de la Turquie et du Levant, mais elle y était entretenue par ia transmission, faute de mesures de police sanitaire publique.
» Je regarde comme très probable que la création du Conseil de santé et du service sanitaire qui en fut la suite, contribua puissamment et en quelque sorte d'une manière décisive à la cessation et à l'extinction graduelles de la maladie bubonique qui, depuis des temps très reculés, était endémique en Orient. »
De 1842 à 1864 il y eut une accalmie qui put faire croire à son extinction définitive, malgré une manifestation assez grave en 1857-1858 dans la Tripolitaine, dans le district de Benghazi, sur le plateau de Barca, malgré certaines apparitions insidieuses de la môme maladie dans l'Irak-Arabie ou ancienne Babylonie, apparitions qui furent confondues et masquées sous des appellations de fièvres rémittentes et pernicieuses paludéennes, de bubons épidémiques, etc., etc.
A cette époque elle existait aussi sporadiquement en Perse où elle n'était pas reconnue, ou peut-être plus ou moins dissimulée, comme en Irak-Arabie.
Mais il fallut se rendre à l'évidence en présence des épidémies de 1867 en Irak-Arabie et surtout des terribles explosions de 1871-1873, 1874-1875-1876 et mômel877, sur le sol de l'ancienne Babylonie d'où elle fit disparaître plus de 50 000 habitants.
En Perse, durant la même période, il y eut plusieurs épidémies : celle de la ville de Recht, près de la mer Caspienne, qui fut aussi très meurtrière et qui parait avoir été le point de départ de l'épidémie bubonique d'Astrakan en 1877-1878, et enfin de la poussée aiguë de Vetlianka et des villages voisins près du Volga en 1879-1880. Nous savons que la peste reparut plus d'une fois en Irak- Arabie, depuis cette grande endémo-épidémie qui dura de 1871 à 1877 : notamment en 1881 et 1885.
Il est difficile de préciser quel fut l'effet des mesures qui, ordonnées par le Conseil de santé, furent mal ou incomplètement appliquées par les autorités locales.
Néanmoins il est permis d'accepter que les postes principaux établis, tardivement il est vrai, sur les grandes routes des caravanes, allant vers la Syrie et la Mésopotamie supérieure ont pu contribuer à arrêter la marche de la peste.
Je ne dirai rien de la prophylaxie contre la peste dans le pays d'Assyr ou Acir, situé entre le lledjazet l'Yémen.
La peste y existe à l'état endémo-épidémique, depuis plus de cinquante ans. Le Conseil n'a pu prescrire rien d'efficace dans ce district où, à l'heure actuelle, la peste règne probablement encore dans la grande tribu des Beni- Cheir, mais où l'état de guerre et de désordre ne permet pas même d'avoir des informations.
Choléra.
A Constantinople, le choléra a été importé en 1831 par la voie de mer; en 1847-1848 de Trébizonde, également par la voie de mer; en 1854-1855 par les navires à vapeur amenant des troupes de Marseille ; en 1865 par une frégate turque provenant d'Alexandrie d'Égypte;
enfin en 1871 par des navires venant du sud de la Russie ; ces importations ont toujours eu lieu dans la saison d'été, de juin à septembre.
Pour les deux premières épidémies, il n'y eut à peu près aucune prophylaxie. En 1854-1855, pendant la guerre de Crimée, elle fut impossible, malgré les efforts de Fauvel, qui dut échouer devant les raisons majeures du commandement.
En 1865, on sut seulement que le choléra était sur la frégate turque quand celle-ci débarqua ses nombreux cholériques à l'hôpital de la marine.
En 1871 la surveillance, suivant toute probabilité, fut en défaut à Cavak ou dans le Bosphore. D'un autre côté, il y a lieu de remarquer qu'en 1870, époque à laquelle le choléra sévissait dans lè sud de la Russie, il fut prescrit, contre les arrivages de ce pays, une quarantaine à Cavak, et le choléra ne parut pas à Constantinople.
En 1872, le choléra existait encore en Russie et sur le littoral nord-ouest de la mer Noire.
Le lazaret du Haut-Bosphore, à Cavak, reçut pendant la saison d'été, 1535 navires provenant de ces régions:: plusieurs de ces navires avaient eu du choléra pendant leur traversée ; le lazaret reçut trente cholériques, dont quinze succombèrent, et cependant la maladie ne pénétra cette fois ni dans le Bosphore ni à Constantinople.
En 1873-1874, il y eut du choléra en Autriche-Hongrie et dans les provinces Danubiennes ; on établit des quarantaines à Soulina, à Varna, et Constantinople demeura encore indemne.
En 1866, le choléra ravagea successivement la Mésopotamie et la Perse occidentale, passant alternativement de l'une à l'autre région pendant près de six années, au moment de la saison des chaleurs et jusqu'en 1872. Il
Proust. — Choléra. 24
ne gagna ni la Haute-Mésopotamie, ni l'Anatolie, ni la Syrie. Les mesures de prophylaxie ordinaires, cordons, etc., furent appliquées sans que l'on puisse préciser leur degré d'utilité.
En 1873, le choléra se répandit dans presque toute la Syrie, sans néanmoins en dépasser sensiblement les limites au nord, ni au sud ; dans cette dernière direction il s'arrêta en Palestine.
Du côté de la mer on appliqua strictement les quarantaines, et il n'y eut aucun cas de propagation, ni en Turquie, ni ailleurs.
Si la grande épidémie d'Egypte de 1883 ne gagna pas la Syrie par voie de mer, ce fut certainement grâce aux mesures rigoureuses exécutées du côté de Beyrouth et des principaux ports de cette province, mesures qui furent organisées par les soins du Conseil de santé. Beaucoup de cholériques venant de Port-Saïd et d'Alexandrie furent débarqués dans le lazaret de Beyrouth où la maladie s'éteignit sans se propager en ville.
Le choléra qui atteignit la France en juin 1884, et qui, les années suivantes, de 1884 à 1887, persista en Espagne, en Italie, en Autriche -Hongrie et poussa jusque sur la frontière de Roumanie, en Bulgarie et dans la Bosnie- Herzégovine, menaçant ainsi la Turquie de plus d'un côté, n'apparut sur aucun point des possessions turques.
Le Conseil de santé imposa aux provenances d'Europe par mer, des quarantaines sévères dans les lazarets de Cavak sur le Haut-Bosphore, aux Dardanelles, à Beyrouth en Syrie et à Smyrne, où quelques cas de choléra furent importés de France, mais ils ne sortirent pas de l'établissement de File de Clazomènes, dans la baie de Smyrne.
Enfin si l'épidémie cholérique qui a débuté près du
golfe Persique en juin ou juillet 1889 et qui a, par propagation lente, gagné la Mésopotamie, quelques régions du sud de l'Anatolie et la plupart des districts de la Syrie où elle vient de réapparaître, n'est pas encore sortie des possessions turques par voie de mer, nous le devons, eu grande partie, aux mesures de restriction par voie de mer, mesures édictées par le Conseil et l'administration de santé.
Ici il est juste d'ajouter que la prophylaxie rationnelle conseillée par le Conseil de santé de Constantinople en ce qui concerne l'intérieur des provinces, a été négligée et mal appliquée par suite de l'incompétence et de la négligence des autorités provinciales.
Il ne faut pas non plus perdre de vue que les établissements quarantenaires et les dispositifs sanitaires de la Syrie et notamment de Beyrouth, laissent presque tous à désirer, malgré les efforts et les instructions réitérées du Conseil de santé auprès du gouvernement ottoman.
Du côté de la mer Rouge, c'est-à-dire sur le point vulnérable de la Turquie, vis-à-vis du choléra des Indes, il y a lieu de reconnaître que les efforts du Conseil de santé ont été impuissants en 1881, 1882, 1883, 1890 et 1891 à empêcher la pénétration de la maladie dans le Hedjaz.
Sans doute l'organisation et le fonctionnement d'un service sanitaire et de prophylaxie, contre le choléra des Indes dans la mer Rouge, est une œuvre d'une exécution très difficile. Néanmoins il convient de dire que <ce qu'a fait la Turquie laisse trop à désirer.
En vertu des conventions sanitaires, c'est au gouvernement ottoman à founir les établissements convenables, à pourvoir à leur entretien comme personnel et comme matériel. \? administration sanitaire de Constantinople
ne doit que diriger et gérer le service. On voit dès lors combien peu est effective la contribution du Conseil de santé à cette œuvre qui, d'ailleurs, entre les mains de la Turquie, si elle n'est point aidée par les puissances, sera toujours défectueuse et incomplète.
A l'entrée du golfe Persique il n'y a aucune installation. En protégeant la Turquie contre le choléra et la peste, le Conseil de santé contribuait dans la plupart des cas à la protection indirecte de l'Europe.
C'est là le service que lui rendait cette institution sanitaire. D'un autre côté, les informations sanitaires sur l'Orient concentrées par le Conseil de santé à Constantinople, ont servi et servent encore les intérêts de l'Europe et contribuent à sa sécurité.
Les médecins sanitaires établis en Orient n'auraient pu remplir pleinement leur mission s'ils avaient été privés du secours du Conseil de saïlté de Constantinople et de celui d'Alexandrie d'Egypte.
Grâce encore à la création de ces deux institutions qui étaient un gage de confiance, les relations commerciales ont pu se développer plus aisément et plus rapidement entre l'Europe méditerranéenne et les pays du Levant. Que d'obstacles et de difficultés, de pertes de temps et de tribulations de tout genre n'auraient pas eu à supporter la navigation et le commerce sans. l'existence des conseils sanitaires mixtes dans les pays musulmans !
Même aujourd'hui, leur existence est presque aussi nécessaire qu'il y a cinquante années.
La gestion des affaires sanitaires extérieure^ et maritimes, l'organisation des quarantaines, la police sanitaire, la délivrance des patentes abandonnées aux seules mains du gouvernement ottoman entraîneraient bientôt un ensemble de désordres et d'abus tel, qu'il serait
impossible à l'Europe de supporter un pareil régime.
C'est d'ailleurs là un chapitre important de ces conventions indispensables à l'Europe et qu'on appelle les « Capitulations ».
La surveillance attentive et incessante des gouvernements intéressés, exercée en leur nom parleurs délégués, permet seule de prévenir les complications et de lever les difficultés sans nombre qui résulteraient de l'autonomie d'une administration sanitaire ottomane, abandonnée aux mains des autorités territoriales.
L'abolition du Conseil de santé de Constantinople entraînerait à sa suite celle de tout service sanitaire régulier dans le Levant.