‹ La défense de l'Europe contre le choléraChapitre 67 sur 89 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

CONSEIL SUPÉRIEUR DE CONSTANTINOPLE (Smte).

Améliorations à introduire dans la constitution et dans les attributions du Conseil de santé de Constantinople ainsi que dans l'administration sanitaire qui en dépend.

Le Conseil et l'administration de santé, dont l'existence est déjà cinquantenaire, sont susceptibles de plusieurs améliorations : *

1° On doit d'abord réduire et fixer, une fois pour toutes, le chiffre des membres ottomans rétribués de cette assemblée et des employés sanitaires de toute sorte dont le nombre dépasse de près de la moitié celui qui est utile au service.

2° L'indépendance et la compétence du Conseil de santé en matière sanitaire, quarantenaire et de comptabilité, ainsi qu'au point de vue de la nomination et de la révocation de tous les employés de service, doivent être reconnues et sanctionnées par la Sublime-Porte et par les puissances cosignataires des clauses de la Commission mixte de revision des tarifs actuellement en fonction. A cet effet, les délégués des chefs des missions devront s'entendre entre eux ainsi qu'avec leurs chefs respectifs.

Bien que l'usage et la pratique aient fait acquérir et maintenir les attributions et prérogatives du Conseil,

elles doivent être formulées d'une façon spéciale dans les conventions sanitaires internationales, afin d'éviter à l'avenir toute contestation.

L'administration demeurera l'autorité exécutive du service de santé, mais le Conseil doit être armé de pouvoirs suffisants pour exercer un contrôle aussi étendu que possible sur l'organisation et sur la marche du service sanitaire.

3° Une question connexe est celle de ta. section plus spécialement quarantenaire du service. En sa qualité de puissance territoriale, la Porte se trouvait contrainte de prendre à sa charge la construction et l'entretien des établissements quarantenaires. En outre elle s'engagea, dans la Convention sanitaire de 1871 à pourvoir, sur les recettes du service des lazarets, au payement du personnel, à l'achat et à l'entretien du matériel.

Sans doute le Conseil de santé prête son personnel à ce service, mais il y a des suppléments à solder et des employés supplémentaires à engager. Les frais de quarantaine suffisent à peine à régler le personnel des employés. La Turquie a donc à pourvoir, avec ses propres fonds, aux dépenses de la construction, de l'entretien, de l'ameublement et delà désinfection. Comme elle ne le fait guère, il en résulte que ses établissements quarantenaires sont tombés peu à peu hors de service. Presque tous sont à réparer ou à refaire. Quelques-uns sont à créer.

1° Celui de Cavak, à l'entrée du Bosphore du côté de la mer Noire, est mal placé, trop petit, mal ou pas outillé, et presque impropre à recevoir des passagers européens. La Russie insiste pour l'agrandissement et la mise en état de cet établissement.

2° Le lazaret des Dardanelles n'est plus qu'un amas de

masures et il est condamné en tant qu'établissement s-ani taire.

3° Celui de Salonique est dans le même cas. 4° Il n'y a aucun lazaret sur la côte turque de l'Adriatique.

S0 L'établissement de Tripoli d'Afrique n'a jamais été qu'un vieux fort à moitié ruiné et ne peut servir.

6° Sur la côte de Syrie, la Turquie ne possède que celui de Beyrouth devenu également incapable de recevoir des quarantenaires ordinaires, sauf quelques musulmans revenant du pèlerinage du Hedjaz.

7° Reste le lazaret de la rade de Smyrne, bien situé sur l'ilot de Clazomènes. Il est le seul qui soit apte à loger des passagers convenablement, bien qu'il ait besoin de quelques réparations et d'ameublement.

Ainsi donc, dans les deux à trois établissements pouvant servir, l'entretien et l'ameublement laissent tout à désirer.

Jusqu'ici il n'y existait aucun matériel, aucun dispositif pour y faire la désinfection qui était ou tout à fait nullej ou n'était qu'un simulacre.

Le Conseil vient d'être autorisé à placer à Smyrne, et en Syrie ou à Cavak, deux étuves Geneste et Herscher, que le Conseil a acquises en en faisant l'avance au Trésor public ; elles sont arrivées à destination.

Les établissements de la mer Rouge sont encore plus imparfai ts : ceux de Camaran sont construits en charpente de bois recouvertes de nattes de roseau; d'où leur nom de arich, roseau en arabe. Ces abris sont des plus défectueux, les intempéries du climat les usent rapidement ; chaque année de nouvelles dépenses sont nécessaires pour la réparation et la reconstruction.

L'établissement moins important, situé dans des îlots de la rade de Djeddah, est dans le même cas.

Ces deux amas de huttes pourraient, à la rigueur, loger à la fois de deux mille cinq cents à trois mille •cinq cents pèlerins indo-malais. Or, il passe chaque année environ trente à quarante mille pèlerins dans ces établissements où ils sont soumis à des observations dont la durée minimum est de vingt-quatre heures, la durée moyenne de cinq jours, et le maximum de dix jours.

Là aussi il y a insuffisance des recettes quarantenaires pour couvrir les frais d'entretien, de réparation et de reconstruction. Le gouvernement central de Constantinople donne bien parfois l'ordre au vali de l'Yémen de payer ces dépenses, mais ce sont des ordres qui demeurent sans effet. Il en résulte une situation fort précaire qui, malheureusement, n'a pas de remède dans l'état ■actuel.

Les recettes diminuent d'année en année par suite de l'augmentation des pèlerins indigents qui non seulement ne payent rien, mais qui sont à charge au lazaret devant les nourrir.

D'un autre côté, le gouvernement ottoman ne remplit pas ses engagements de construire et d'entretenir les lazarets de la mer Rouge. Si les choses devaient continuer, l'on serait, peut-être avant peu, dans l'obligation •de les fermer.

Dans le golfe Persique, il n'existe aujourd'hui absolument aucun local pour y recevoir les passagers suspects •ou contaminés.

Le Conseil a invité, à plusieurs reprises, le gouvernement impérial à établir un lazaret au port de Faô, situé à l'embouchure même du Chat-El-Arab ; mais ici, pas plus qu'ailleurs, ses avis n'ont eu de succès.

Reste la frontière persane qui, il y a une vingtaine

d'années, était considérée comme une large porte ouverte au choléra et même à la peste en Turquie.

En fait la peste est endémo-sporadique en Perse comme dans l'Irak- Arabi ottoman, et depuis 1872 aucune épidémie de choléra n'est venue de Perse en Mésopotamie, tandis que, en 1889, c'est de la Turquie que le choléra a passé en Perse.

Sans doute cette vaste frontière doit être surveillée, mais ce ne sont pas les quelques postes de médecins et de préposés de l'administration sanitaire, qui pourront jamais prévenir, au milieu de sauvages populations sur lesquelles la Turquie n'a aucune autorité, l'entrée du choléra ou de la peste dans les possessions ottomanes.

Les établissements quarantenaires dans la Méditerranée et les détroits sont d'une grande utilité, mais ils ont surtout pour but .de préserver le territoire turc et Constantinople contre les provenances compromises du bassin de la Méditerranée, de la mer Noire, et dans certains cas de la mer Rouge.

Ceux qui existent ou qui restent à créer dans la mer Rouge et dans le golfe Persique sont d'une tout autre nécessité.

Est-il besoin de redire que c'est par ces deux grands bras de mer, sortes de grands canaux marins creusés dans l'intérieur des possessions turques, par ces deux grands chemins menant vers les bords de la Méditerranée, que pénètre actuellement le plus souvent le choléra des Indes qui trouve devant lui ces deux grandes portes largement ouvertes?

De là la nécessité d'instituer ou de renforcer les mesures de surveillance dans les deux golfes, en vue de préserver à la fois l'Europe qui est la plus menacée du côté de l'Ouest et la Turquie qui l'est davantage du côté de l'Est.

Tel est l'état actuel de l'institution de Mahmoud II avec ses quelques lacunes et les améliorations à y apporter. Ses attributions, ses privilèges ont besoin d'être consolidés reconnus par la Porte et par les puissances à l'aide de stipulations formelles et acceptées d'un commun accord.

L'action et l'autorité du Conseil devront être également élargies pour lui permettre la direction et la surveillance aussi complètes que possible-du service maritime ou sanitaire extérieur de la Turquie. Car là se borne aujourd'hui le cercle de son action, puisqu'il s'est créé un commencement de service sanitaire pour l'intérieur de l'empire, service plus qu'imparfait sans doute, mais qui devra rester séparé, par la nature et la difficulté des choses, du service de police sanitaire extérieur ou du littoral.

La présence à Constantinople d'un Conseil de santé international est une nécessité tout aussi urgente aujourd'hui qu'au moment de sa création. Sa disparition ou son affaiblissement seraient la ruine du service sanitaire maritime de la Turquie. Ils auraient pour conséquences immédiates d'augmenter le danger de l'importation des épidémies de peste et de choléra, sans parler du trouble incalculable apporté dans les relations commerciales entre l'Europe et la Turquie.

Page 1