‹ La Défense de l'Intérêt Public à la Bourse de Commerce et le Statut des CommissionnairesChapitre 30 sur 41 · ER · texte numérisé non relu

ER

En même temps, à travers le pays, des syndicats agricoles s’organisaient. Parfois instruments de lutte contre l’organisation puissante de leur nouvelle clientèle d’après-guerre (gros marchands de lait ou meuneries), ces syndicats ne restreignaient pas leur action à une défense locale, mais, par un échange continuel de renseignements et de réflexions avec les syndicats voisins, ils dégagaient la parenté de leurs aspirations, élaboraient un programme commun et acceptaient une même discipline : une mystique paysanne était née.

Nous ne suivrons pas cette mystique dans toutes ses manifestations, il nous faut revenir aux limites du problème qui nous préoccupe et c’est dans le voisinage de la Bourse que nous allons découvrir une des créations les plus marquantes et les plus actives du jeune mouvement paysan.

Le 21 mars 1925 était déclaré un groupement fondé en vertu de la loi du i* juillet 1901 : l'Association générale des producteurs de blé s’installait 15, rue du Louvre, à proximité immédiate du marché réglementé. Son but doit être rappelé car on découvrira, au premier examen de ses statuts, la position que cette association adopta à l'égard du marché. Cette position est d’autant plus importante que l'Association générale des producteurs de blé ne tarda pas à réunir, en pratique, tous les groupements professionnels agricoles importants existant en France et à comprendre quatre-vingt-dix chambres d'agriculture et cent vingt-deux groupements agricoles, départementaux et régionaux.

Mais revenons à ces statuts : Article 4 : L’Association des producteurs de blé « s’occupe notamment :

a) De poursuivre de tous ses efforts l’obtention de

LOS Er prix justement rémunérateurs du blé, de toutes autres céréales, et de la paille ;

b) De coordonner les efforts faits par les groupements adhérents dans le même but ;

c) De recueillir et de répandre les renseignements de nature à éclairer les producteürs et à renseigner les pouvoirs publics sur l’état des récoltes, la situation des marchés et des stocks ;

d) D’augmenter les débouchés du blé et autres céréales de région à région et à l’extérieur ;

e) D’étudier le coût de production du blé et le rapport normal qui doit exister entre les prix du blé, de la farine, et du pain ;

f) D’étudier tous les moyens culturaux propres à améliorer et accroître la production du blé et des autres céréales ;

g) De propager et de favoriser par tous les moyens en son pouvoir la diffusion et le développement des associations de crédit mutuel et de coopération ;

h) De provoquer dans tous les centres de production de blé de la France et de l’Afrique du Nord, l'adhésion et éventuellement la création de syndicats régionaux ;

i) Et d’une manière générale de s'occuper de toutes les questions intéressant le fonctionnemeent des groupements unis. »

Tel était en face de la Bourse le programme qu’une association cohérente, soutenue par les masses agricoles, menée par une équipe d'hommes jeunes, pénétrés de la nécessité de leur rôle, allait poursuivre sans défail- lance.

Dans ce programme n’était point inscrite la suppression de la Bourse : Avec ou sans les marchés réglemen-

tés, ce que veulent les producteurs de blé c’est la juste rémunération des efforts nécessaires à la culture.

Quel rôle prêtent-ils au marché réglementé dans l’estimation des prix ? Quelle confiance accordent-ils aux organismes de ces marchés ? En quel sens une réforme doit-elle, le cas échéant, porter ? C’est à préciser la position des producteurs à l’aide de documents rédigés par eux que nous nous attacherons dans la section suivante.

SECTION III

La position des producteurs de blé en face

de la Bourse de Commerce.

Bien que poussé par les puissants remous d’une opinion agricole, que désespéraient à la fois le marasme des cours et la désaffection permanente des pouvoirs publics, le mouvement paysan qui va dresser ses organisations à côté du marché n’est pas une révolution aveugle, précipitant ses hordes sur les institutions qu’elle critique.

En réalité, il s’agit d’une énergie nouvelle qui emprunte sa force autant à la précision de ses disciplines, qu’à la puissance de ses aspirations.

Force cohérente entre les mains d'hommes d’ordre, elle n’a pas inscrit à son programme la destruction systématique de tout ce qui la gêne, mais bien (objectif d’un accès plus difficile) l'amélioration réelle et pra-

tique du sort des individus innombrables qui lui firent confiance.

ST SAR FIRE “Te ÿ b ” EU .

Esprits pratiques, les dirigeants des producteurs de blé ont en même temps une conception large et synthétique de leur mission. Ils ne vont pas, en haine de la spéculation, s’acharner brutalement sur la Bourse de Commerce sans rechercher et sans examiner les contingences qui l’expliquent.

Ce qu’ils veulent, ils Pont dit, c’est défendre les cours du blé et des céréales, c’est réaliser le juste prix.

Mais le juste prix n’est point pour eux ce que les tenants de l’économie libérale définissaient. Rappelons ce qu’à cet égard MM. Dupuis et Marre recherchent sur le marché : « Plus abondantes sont les offres et les demandes qui se rencontrent, plus ce qu’on appelle le juste prix est serré de près. Incontestée est cette doctrine qui ne présente aucune faille, si, du moins, le poids des offres et des demandes se trouve déterminé par une balance exacte et sensible... Les marchés réglementés de Bourse donnent-ils la garantie de représenter cette parfaite balance ?

« La question est capitale, puisque la notion du juste prix est le support de toutes les relations économiques. »

Ainsi pour les praticiens de la Bourse, le juste prix c’est la résultante sincère de la libre confrontation de l'offre et de la demande.

Point de vue honnête, mais commercial.

On n’a pas aperçu que, dès cette définition fondamentale du juste prix, les producteurs de blé ne pourraient suivre les disciplines du marché.

Car, pour eux, le juste prix ce n’est point le cours auquel les hasards du marchés, même scrupuleusement contrôlés, feront apparaître la valeur de la marchandise ; ces cours peuvent être influencés à la fois par

Mg I

une politique d’achat que les agriculteurs ne contrôlent

pas ou par l'introduction sur le marché de céréales étrangères.

Le juste prix, pour les producteurs de blé (et leur erreur initiale paraît être de n’avoir pas nettement dégagé ce principe) c’est non point le résultat hasardeux des transactions sur les céréales, mais bien l’exacte rémunération des débours et de l'effort paysan.

Par là, en exigeant que les errements des marchés commerciaux soient ramenés arbitrairement à l’appréciation exacte de la valeur intrinsèque du produit, les producteurs appellent sur la Bourse des Marchandises une intervention étrangère et toute-puissante, devant qui les opérateurs doivent s’incliner. Sans qu’elle l'ait expressément dit, la production agricole fait appel à l'intervention des pouvoirs publics.

Mais, dira-t-o5, il est impossible de contraindre un marché dont le but précisément est de faire apparaître les cours résultant de la confrontation de l'offre et de la demande, à rester en même temps le miroir des fluctuations de la valeur intrinsèque de la marchandise. Les cours ne peuvent suivre deux lignes, celle du commerce et celle de lagriculture. Aïnsi, pour les commissionnaires, les paysans ne sont que des intrus dont les considérations restent sans valeur sur le résultat mathématique d’une opération commerciale. Pour les paysans, le marché ne serait qu’un jeu abstrait incontrôlable et dont les résultats, que les intéressés n’ont pas déterminés, viendraient seulement contrecarrer l’appréciation saine et normale de leur effort.

Cette conception découragée de la Bourse de Commerce, les producteurs se refusèrent à la faire leur.

Il est inexact, tout d’abord, de prétendre que le marché ne puisse fonctionner que d’une façon abstraite et sans qu'aucune communication avec l'extérieur ne vienne influer sur les cours.

La preuve la plus nette qu’on en puisse donner, c’est précisément ce qui se pratiquait sur le marché des blés de Paris à la fin de chaque mois. En effet, à ces époques, il eût été facile à des opérateurs, respectueux d’ailleurs du jeu de l’offre et de la demande, de contraindre leur contrepartiste à se racheter à des taux déraisonnables en faisant main basse, à la veille de la livraison, sur des stocks entiers de la marchandise que celui-ci s’était engagé à leur livrer. C’est ce qu’on appelait en terme de Bourse les étranglements ou « corners ». Pour pallier à ces pratiques inadmissibles, mais dont il faut bien reconnaître qu’elles étaient dans la stricte logique du système libéral, on liquidait tous les mois les opérations non encore dénouées sur une base de liquidation arbitraire établie d’après la valeur du blé au marché libre.

On voit que l’on peut donc parfaitement spéculer à la Bourse sur des cours qui ne sont pas déterminés seulement par les données strictement commerciales du marché, mais encore par d’autres éléments imprévisibles, parmi lesquels la juste revendication agricole doit trouver sa place.

Aussi dans l’étude documentaire qu’établissait en mars 1932 M. Remy Goussault, chargé du service de représentation de l’agriculture à la Bourse du Commerce, celui-ci, reconnaissant les services rendus à la production par la Bourse de Commerce dans une économie saine et équilibrée, précisait-il sa position dans les

PET termes suivants : « En pratique, deux cas peuvent se présenter :

a) « Le marché à terme peut être équilibré, ni développé à l’excès ni trop étroit, adapté aux conditions économiques régissant le produit qui est l’objet du marché. Alors le marché à terme joue son rôle de compensateur de tendances et l’agriculture n’a pas intérêt à le supprimer.

« La suppression d’un marché à terme qui existe déjà

serait une cause de troubles.

« En effet, s’il n’est pas immédiatement remplacé par une large organisation de vente, le marché à terme en disparaissant laisse le marché et les cours entre les mains des professionnels les mieux concentrés, les mieux outillés du point de vue économique, c’est-à-dire en fait les gros acheteurs. La suppression brutale du marché à terme du blé par exemple, laisserait sans doute, les minoteries les plus importantes achetant dans un large rayon, devenir seules les arbitres établissant la compensation des prix (à leur profit) entre les régions.

« D'autre part, des opérations « à livrer >» se développeraient au marché libre, où incontrôlables, elles seraient probablement moins saines. Il y a intérêt à concentrer les opérations « à livrer » ou « à terme » dans un marché réglementé où on peut les soumettre à certaines conditions et les contrôler.

b}) « Le marché à terme peut sortir de son rôle, être déséquilibré, se faire ie terrain de jeu d’opérateurs non professionnels ; se constituer l’instrument d’intérêts contraires aux intérêts agricoles.

« Dans ce cas il faut des réformes énergiques redressant le marché à terme ou sinon l’agriculture n’aurait

SECTION aucune raison de ne pas préférer les conséquences d’une fermeture, si néfaste soit-elle, mais auxquelles on pourrait remédier, au maintien d’un marché à terme irrémédiablement faussé. >» Et M. Goussault évoque précisément ensuite les années d’avant 1930 qui lui paraissent Pillustration la plus frappante de sa seconde hypothèse :

« Au marché à terme du blé, de l’avoine et même de l'orge, le passé récent donne à cet égard des renseignements et une certaine expérience aux producteurs. Ces marchés étaient déséquilibrés, faussés, manœuvrés contre les intérêts agricoles, le théâtre d’opérations de pur jeu. »

Or avant 1930 le marché se trouvait orienté à la baisse, en raison

1° Des vices techniques du règlement ;

2° Des opérations spéculatives qui se livraient à la baisse sous l’œil complaisant du gouvernement, enchanté de voir baisser le prix du pain, et portaient sur des quantités considérables de marchandises (1.500.000 à 1.800.000 quintaux par jour), tout à fait disproportionnées avec les possibilités réelles du marché.

Critiques véhémentes, revendications légitimes, mais comment leur donner satisfaction ?

Sans doute sur certains points techniques le remède allait-il de soi.

C’est ainsi que les producteurs faisaient grief, très justement, à la Bourse de baser les opérations sur des échantillons mal contrôlés et, partant, de qualité défectueuse. Le résultat, toute filière aboutissant à la livraison de la marchandise au dernier titulaire, c’est que la perspective de recevoir en fin de compte une marchandise défectueuse pesait sur l’ensemble des opérations, les

none e

entraînait vers la baisse, aucun des acheteurs ne se souciant d’être le dernier de la filière et chacun se hâtant de se débarrasser d’une emplette dont il connaissait la mauvaise qualité. On eût dit de ce jeu de « petit bonhomme vit encore », où les joueurs en cercle se repassent un tisôn enflammé, le perdant restant celui entre les mains duquel le tison s'éteint.

Il était bien naturel que les producteurs de blé n’admissent point que les cours dont dépendait leur vie fussent abandonnés au hasard de ces fantaisies.

Cette critique typique, qui montre combien il était facile sur certains points de réformer le règlement, nous permet aussi de définir l’esprit dans lequel se réalisa sur le marché du blé la réforme de 1930.

Le problème qui était posé à cette époque était un problème de confiance.

Un peu naïvement, les producteurs voyaient dans la Bourse de Commerce un repaire de spéculateurs à la baisse qui, en faussant le règlement, empêchaient l’établissement sincère de la cotation. En réclamant un droit de regard sur le marché ils pensaient qu’il leur suffirait de rétablir les règles normales du jeu pour que la spéculation à la baisse disparût et que par là même le juste prix fût assuré.

Leur erreur-provenait de ce qu’ils confondaient alors, sans s’en rendre compte, comme nous l'avons dit, le prix honnêtement débattu entre vendeurs et acheteurs, avec la rémunération équitable du producteur. En 1930, ils demandaient seulement que les pouvoirs publics assurassent la moralité de la Bourse sans, à l'exception de ce contrôle, qu’il fût porté atteinte au caractère privé

LEE ee VIEN de l’organisme. La suite devait démontrer que les producteurs s’étaient trompés et que le système de droit privé était incompatible avec le service public qu’ils attendaient désormais du marché réglementé.

Page 1