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CHAPITRE PREMIER

Pour la défense des humanités.

Une nouvelle querelle des anciens et des modernes.

Peut-être n'est-il pas inutile, au début de ce chapitre, de préciser notre but. Nous n'avons pas l'intention, dans les pages qui suivent, d'ajouter un nouveau document de polémique à la bibliographie, déjà si touffue, de la « crise du français », sur laquelle s'est greffée la question des humanités, puis celle de la Sorbonne, sans parler d'autres matières encore plus étrangères au sujet primitif. Ce débat est devenu peu à peu si confus et si désordonné, que le public a fini par s'égarer dans ce labyrinthe. Nous avons pensé qu'il était utile de lui donner un fil conducteur, de clarifier cette discussion, et, en négligeant tous les faits et les écrits éphémères auxquels l'actualité a donné seule quelque intérêt, de présenter un rapide historique qui puisse avoir plus tard une

valeur documentaire, en nous efforçant de dégager les idées maîtresses et les principaux courants d'opinion.

La question des humanités, comme celle de la Sorbonne, qui peut sembler, sur simple énoncé, en dehors de notre sujet, est au contraire étroitement liée — telle qu'elle se pose aujourd'hui — à la défense du français.

Ces polémiques ont attiré, d'une façon toute particulière, l'attention du public sur la langue française, sur la sauvegarde de la culture française. On ne peut que s'en féliciter. Par une réaction exagérée, les questions de langue et de grammaire, qui intéressaient si vivement, qui passionnaient parfois nos aïeux, avaient été vraiment trop négligées, dans la suite, au point de tomber dans un discrédit injustifié : réjouissons-nous si elles bénéficient aujourd'hui d'un retour de faveur, et si on apprécie mieux désormais quel rôle considérable joue le langage, instrument de la pensée, dans le développement intellectuel et moral d'un peuple, comme dans l'expansion extérieure d'une nation.

Mais si tout le monde s'accorde à reconnaître l'importance du sujet, la différence des points de vue s'est affirmée dans des discussions dont la vivacité attestait l'égale conviction des adversaires. Deux camps se sont formés, qui échangent entre

eux arguments et objections en une lutte serrée, et dont les -troupes entendent défendre également — avec des moyens divers et qui semblent opposés — la cause de la langue française. Je ne crois pas cependant que les deux conceptions soient irréductibles. En France, nous avons un goût beaucoup plus vif pour l'antithèse que pour la synthèse : l'effort de conciliation, même spéculatif, entre deux théories, nous semble ingrat et terne; il nous plaît bien mieux de faire ressortir les différences de deux conceptions parfois voisines, de dégager les antagonismes latents, d'opposer, parfois artificiellement, système à système — en embrassant nous-mêmes l'une des deux causes — comme dans ces duels d'éloquence déjà chers à nos aïeux les Gaulois, et qui mettent en valeur nos brillantes qualités de dialecticiens.

Ce n'est point cependant par une sympathie instinctive pour ce « juste milieu » — déclaré, de plus en plus, haïssable — que je m'abstiendrai ici, à la suite de polémistes de talent, de porter des coups et de parer des ripostes. Je crois sincèrement que la vérité n'est pas exclusivement d'un côté de la barricade, et qu'il y a également à retenir dans les thèses et les revendications exposées de part et d'autre. Chaque nouveau courant d'idées qui s'affirme et prend force, vient à son heure et a ses causes profondes : il serait aussi vain de ne

pas vouloir en tenir compte, qu'imprévoyant de ne point chercher à en tirer profit. Et dans le cas actuel, les adversaires sont moins loin de s'entendre qu'ils ne le supposent eux-mêmes, pour l'excellente raison qu'ils combattent au fond, avec des armes et une stratégie différentes, en faveur d'une même cause, également chère à tous : celle de la culture française.

Trois questions connexes — qui ont été souvent amalgamées et qui risquaient de l'être fatalement — doivent être traitées séparément par quiconque veut synthétiser l'histoire, si intéressante, du mouvement actuel et des discussions engagées au sujet de la culture française en France. Cette distinction permet d'apprécier les idées justes et les points faibles des théories en présence.

Voici d'abord la défense des humanités, qu'on proclame, non sans raison, solidaires de la cuit are française. Voilà en revanche la campagne, injustifiée cette fois, contre la Sorbonne, qu'on déclare à tort responsable de l'affaiblissement de la culture française, parce qu'on a fâcheusement confondu l'enseignement scientifique avec la formation littéraire. Enfin la crise du français doit être envisagée spécialement au point de vue de l'enseignement secondaire et primaire, dans ses causes comme dans les remèdes à apporter : il semble bien que les programmes sont moins responsables

que les nouvelles habitudes de langage, et que la crise du français est en réalité une véritable crise de la langue, due à des causes sociales, que les pouvoirs publics ne sont guère en mesure d'enrayer. Tout ce qu'on peut et ce qu'on doit faire, c'est fortifier l'enseignement delà langue française, spécialement par la rénovation des méthodes grammaticales désuètes, et rendues désormais plus vivantes et plus fructueuses : ce sera l'objet du dernier chapitre et la conclusion des précédents.

La défense des humanités, qui s'est affirmée depuis deux ans, et qui a été présentée avec vigueur et talent par des écrivains autorisés, nous fait assister à une nouvelle reprise de cette « querelle des anciens et des modernes » qui, depuis la Renaissance, remplit tant de pages de notre histoire littéraire : souvent assoupie, jamais éteinte, mais se réveillant à certaines époques avec une particulière acuité. Ce n'est pas un hasard, car en littérature comme en art et en politique, les forces de la tradition et de l'évolution (baptisée souvent progrès) sont constamment aux prises, et il est rare qu'elles puissent s'équilibrer longtemps par un judicieux compromis : tour à tour, suivant les conditions intellectuelles ou sociales, l'une ou l'autre

tendance l'emporte; mais, au bout d'un certain temps, le besoin d'une réaction se fait sentir d'autant plus qu'on a sacrifié davantage l'un des éléments en présence.

Le dernier assaut avait été livré à la tradition à la suite de la guerre de 1870 : le latin et le grec furent plus ou moins rendus responsables de nos défaites — se rappelle-t-on encore la Question du latin de Raoul Frary ? Mais le mouvement atteint son maximum d'intensité vers 1890-1895, avec la renaissance sportive et la poussée coloniale qui ont caractérisé la fin du dix-neuvième siècle.

Les théoriciens, qui stimulent alors chez les jeunes gens l'activité physique, qui les poussent vers les carrières d'aventure, de liberté, de plein air, réhabilitent le culte de l'énergie et nous donnent pour modèles nos voisins d'outre-Manche, peu férus d'humanités antiques, mais en revanche admirablement dressés à la vie pratique et à la conquête du monde. C'est l'époque où la « supériorité des Anglo-Saxons » est posée et acceptée comme un dogme — où l'on bat en brèche la vieille Université ankylosée, coupable — assure-t-on — d'anémier les esprits avec les corps, de river la jeunesse au culte de traditions surannées au lieu de s'adapter aux exigences de la vie moderne, et de faire de la France une nation de « ronds-de-cuir ». Les écrivains surtout — peut-être parce que beaucoup

d'entre eux étaient fonctionnaires et souffraient de cette servitude — n'avaient pas assez de sarcasmes pour les « ronds-de-cuir » rendus responsables de tous les maux. Ma génération a grandi dans l'aversion du fonctionnarisme — auquel beaucoup d'entre nous, depuis, sont revenus par un détour plus ou moins long.

Malgré des exagérations inévitables, on ne peut méconnaître aujourd'hui que ce mouvement — moderniste, si l'on peut dire — était excellent et nécessaire. Il a préparé une renaissance physique et morale de la race, un réveil de l'énergie française, dont nous commençons à apprécier les heureux effets. En dissipant l'ancien préjugé des intellectuels vis-à-vis des exercices physiques qu'ils dédaignaient, il a montré au contraire — et par là ce modernisme était très antique, surtout très grec — que l'homme n'est complet que par un judicieux équilibre d'un esprit et d'un corps également bien entraînés : parmi les nouvelles générations, il est désormais peu d'écrivains, de savants, de professeurs qui ne demandent aux sports le délassement du travail mental et des énergies nouvellement retrempées pour l'effort de demain. Inutile d'insister sur les heureux résultats économiques de l'essor sportif, qui a créé ou régénéré tant d'industries gravitant autour de la bicyclette, de l'automobile, de l'aéroplane, du tourisme — et

du mouvement colonial qui a provoqué un salutaire revirement dans l'opinion publique, jadis hostile à l'œuvre de Jules Ferry, et aujourd'hui particulièrement soucieuse de notre expansion africaine et mondiale.

Toutefois les « modernes » — on devait s'en apercevoir par la suite — avaient frappé, non pas trop fort, mais sans discernement. Telles institutions ou tendances qu'ils condamnaient, auraient dû être mises hors de cause : nullement incompatibles avec l'esprit nouveau, elles pouvaient, elles devaient même être sauvegardées. Dans le réveil d'énergie auquel était conviée la jeunesse française, s'il était bon de prendre nos voisins en exemple, il était pernicieux de vouloir les copier servilement : en s'adaptant aux nouvelles conditions de la vie moderne, le génie français devait rester lui-même, et si une évolution était nécessaire, la rupture de la tradition n'allait pas sans danger. Pour faire du sport et des exercices en plein air, nous n'avions pas à devenir Anglais. La guerre du Transvaal et la concurrence industrielle, de plus en plus triomphante, de l' Allemagne, ne tardaient pas, d'ailleurs, à faire voir sous un autre angle la prétendue supériorité des Anglo- Saxons. Sur le terrain sportif lui-même, la sélection se faisait spontanément, et tandis que le snobisme soutenait seul chez nous les sports anglais

de jeu et de lutte, l'esprit d'initiative de notre race choisissait ou créait ses sports, propres à développer nos qualités individualistes — l'initiative, l'audace, le sang- froid, l'esprit inventif ou industrieux — alpinisme, cyclisme, automobilisme, aviation.

Et l'on vint à réfléchir que les Allemands — qui s'annonçaient aussi pratiques que les Anglais et non moins bien doués pour la conquête du monde — n'avaient nullement jeté les humanités par dessus bord, mais que leurs industriels, leurs négociants, comme leurs écrivains et leurs hommes d'Etat, avaient fait en général de très fortes études universitaires. Bientôt, chez nous, des voix s'élevèrent, rares d'abord, puis de plus en plus nombreuses, pour témoigner de la décadence des études littéraires et spécialement de la culture française, tandis que les nouvelles générations ne rêvaient plus qu'à des buts actifs et pratiques. Beaucoup s'effrayèrent alors de ces nouvelles tendances et se demandèrent s'il était sage qu'une nation rompît brusquement avec ses traditions et son passé, et si l'on ne pouvait pas concilier ceci avec cela. L'évolution, si ardemment souhaitée naguère, avait été beaucoup plus rapide qu'on ne pouvait le supposer, et engendrait des conséquences imprévues. N'était-il pas temps d'enrayer et de serrer les freins — de réhabiliter les huma-

nités pour sauver la culture française en péril ?

Pendant qu'un tel changement — parfois inconscient, mais qui devait se manifester à la première alerte — s'opérait dans l'esprit des écrivains, qui sont toujours à l'avant-garde des mouvements d'idées, une transformation, en sens inverse, s'était produite dans les milieux universitaires. La vieille Université, jadis conservatrice, sinon rétrograde, s'était donné de l'air et s'était laissé pénétrer par l'esprit moderne. Par une curieuse coïncidence, due aux longueurs de la procédure parlementaire et à la lenteur de répercussion des idées sur les institutions, les programmes de 1902, issus précisément du mouvement « moderniste » de 1890-1895 et de la grande commission d'enquête présidée par M. Ribot, sont arrivés à produire leur plein effet juste au moment où l'opinion publique subissait une orientation nouvelle et se trouvait toute préparée, au contraire, à seconder une campagne en faveur des traditions littéraires et des humanités.

Cette fois les positions sont complètement retournées. Par un piquant paradoxe, c'est l'Université, singulièrement rajeunie et soucieuse des réalités pratiques, qui se fait le champion des idées modernes, tandis que les écrivains, en grande majorité, ont passé au camp des « anciens ». Parmi ceux-ci, il en est plus d'un ]qui avait combattu na-

guère, ainsi que M. Jules Lemaître, sinon avec autant de talent, en faveur du mouvement moderne, et il était fatal que leurs adversaires aient cherché, en cette occasion, à les mettre en contradiction avec eux-mêmes. C'est là un petit jeu facile et qui ne prouve rien : car si tels défenseurs actuels des humanités ont loyalement reconnu qu'ils avaient commis jadis des erreurs de tactique, leur attitude d'aujourd'hui ne dément en aucune façon celle d'hier.

Les deux campagnes menées à quinze ou vingt ans de distance — celle-là en faveur du mouvement sportif et colonial, celle-ci pour la défense des humanités et de la culture française — n'étaient et ne sont nullement contradictoires. Egalement nécessaires, elles sont venues chacune à leur heure, et les deux thèses peuvent parfaitement se concilier. Il faut à un peuple le culte de l'énergie et le souci des réalités pratiques tout comme le culte du passé et le souci de la tradition : suivant les circonstances et les besoins du moment, l'un ou l'autre point de vue demande à être mis spécialement en relief.

C'est précisément parce que nos traditions littéraires ont paru menacées depuis quelques années,

que de bons esprits ont cru devoir jeter un cri d'alarme et prendre la défense de la culture française. En réalité, comme j'aurai l'occasion de le montrer par la suite, on s'est mépris sur les causes profondes d'une crise très réelle, qu'on a trop facilement attribuée à des réformes scolaires et à des plans d'études qui ne sauraient avoir une influence aussi considérable. Ce sont les nouvelles conditions de vie et de langage, les sports avec leur argot anglicisé et elliptique, la pénétration du parler populaire dans les milieux aisés, jadis si puristes, qui, en bousculant rudement le vocabulaire et la syntaxe, ont provoqué une crise réelle de la langue.

Quoi qu'il en soit, nombreux sont ceux qui ont senti le besoin de défendre nos traditions littéraires. Les manifestations les plus caractéristiques de ce mouvement méritent d'être notées.

Fait curieux : le signal partit des milieux scientifiques. L'alarme fut donnée par ceux-là morne de la part de qui on était le moins en droit, semblet-il, d'attendre une protestation, puisqu'il s'agissait de praticiens et d'ingénieurs. C'est sur l'autel de la science, et précisément en vue des applications pratiques, qu'on avait sacrifié les humanités : et voici que des représentants du monde industriel venaient rompre des lances en faveur de la tradition littéraire ! Je ne chercherai pas si

cette attitude était due en partie à des motifs politiques : même s'il était prouvé que certaines personnalités avaient obéi à des préoccupations de ce genre, il est certain qu'un tel mouvement n'a pu se généraliser et rencontrer des adhésions aussi diverses que pour des causes plus profondes et d'un tout autre ordre.

La campagne fut déclanchée en 1910 par une décision ministérielle qui supprimait, dans le concours d'admission à Polytechnique, les avantages accordés jusque-là aux jeunes gens ayant fait des études classiques. La Société des Amis de l'Ecole polytechnique protesta aussitôt, et le Comité des Forges de France envoya au Ministre de l'Instruction publique une lettre qui fit un certain bruit et fut diversement jugée. Sans doute on n'eut pas de peine à montrer que les auteurs de ce manifeste avaient eu tort de mettre en cause le programme de 1902 *, dont l'effet n'avait encore pu se faire sentir, même sur la plus jeune génération d'ingénieurs, et qu'ils s'étaient peut-être pro-

1. Voir la réponse de M. Lanson, dans la Revue bleue du 24 décembre 1910. La lettre du Comité des Forges de France accusait « les différentes réformes de l'enseignement secondaire que nous avons vues se produire depuis un certain nombre d'années, et qui ont trouvé leur pleine expression dans les programmes de 1902 ». Pareil raisonnement est erroné, le programme de 1902 ayant au contraire rompu nettement avec les précédents, en inaugurant un système tout nouveau.

nonces un peu à la légère, sans avoir toute la compétence désirable, sur l'organisation de l'enseignement littéraire dans les lycées. Mais n'y avaitil pas un fait intéressant à retenir ? Des chefs d'industrie, des maîtres de forges réclamant une forte culture littéraire pour leurs futurs collaborateurs dans l'intérêt même de leur profession, et déclarant que « les jeunes ingénieurs sont, pour la plupart, incapables d'utiliser avec profit les connaissances techniques qu'ils ont reçues, par l'incapacité où ils sont de présenter leurs idées dans des rapports clairs, bien composés et rédigés de manière à faire saisir nettement les résultats de leurs recherches, ou les conclusions auxquelles les ont conduits leurs observations » ?

Les médecins ont exprimé des idées analogues1. Ils ont toujours soutenu que l'instruction classique était la préface nécessaire des études médicales : non pas tant parce que la connaissance du grec et du latin facilite singulièrement la connais-

1. En décembre 1911, la Société de l'Internat des hôpitaux de Paris avait institué parmi ses adhérents un référendum sur la question suivante : « Êtes-vous d'avis que le latin et le grec fassent obligatoirement partie de l'enseignement secondaire, requis pour l'accès des étudiants aux facultés ou écoles de médecine, et que cet enseignement soit coordonné en vue de forger l'esprit et le caractère? » Sur 121 votants, 8 ont répondu : non; 3 ont répondu : oui pour le latin, non pour le grec; 110 ont répondu oui pour l'adoption du vœu dans son ensemble.

sance du vocabulaire technique, mais surtout parce qu'une forte culture générale, dont l'éducation classique est, à leurs yeux, le symbole, assure une préparation plus solide aux futurs étudiants, forme mieux leur esprit et donne des sujets plus distingués.

Mais plus encore dans le monde littéraire le mouvement en faveur des humanités prit une grande extension. Le fait capital fut la fondation, à peu d'intervalle, de la Ligue pour la culture française, et de la Ligue des Amis du latin*

La Ligue pour la culture française, présidée par M. Jean Richepin — dont le nom était un véritable symbole — réunit les concours les plus divers et lança un manifeste 4 qui réclamait la revision des programmes d'enseignement et qui soulignait le « fléchissement de la culture générale et du niveau intellectuel que l'abandon des études classiques a déterminé parmi la jeunesse ». Elle demandait la séparation, comme jadis, mais plus nette encore, de l'enseignement classique et moderne, ce dernier « transformé en un enseignement professionnel ayant ses sanctions particulières, enseignement dont le besoin se fait particulière-

1. Publié dans le Matin, 24 août 1911. M. Lanson {Matin, 5 septembre 1911), y a malicieusement relevé des erreurs de fait commises au sujet des programmes de 1902.

A. Dauzat. — Défense de la langue française. 2

ment sentir ». L'appel notait le retour en faveur, tout récent auprès des familles, des sections classiques, après un mouvement inverse consécutif à la réforme de 1902 ; et il signalait une répercussion curieuse et inattendue de ces derniers programmes :

« Dans la pensée de ses auteurs, la réforme de 1902 fut accomplie pour donner aux nouvelles générations une éducation plus conforme à la vie moderne, les préparer mieux au commerce, à l'industrie, et par là dégager les carrières libérales vers quoi l'éducation classique envoyait trop de jeunes gens sans vocation particulière. C'est le contraire qui s'est produit. L'équivalence des sections a aggravé la crise matérielle et morale des professions intellectuelles, dont l'encombrement devient chaque année plus redoutable. »

Voilà certes une conséquence qu'on n'avait pas prévue et qui, à la réflexion, était en effet dans la logique des choses. La conclusion de l'appel n'est pas moins caractéristique :

« Ce programme rallie tous ceux qui ont souci de l'avenir de l'intelligence française, qui sentent la nécessité d'une élite pour la démocratie et veulent maintenir l'idéalisme de notre culture. Cependant. . . on traite de réactionnaires ceux qui défendent le grec et le latin, comme si, suivant les paroles de l'ancien ministre du travail, M. Paul Boncour,

les études classiques n'avaient pas été le fonds solide où puisa durant des siècles la bourgeoisie française qui fit la Révolution et fonda la société moderne, comme si nos grands révolutionnaires n'avaient pas été nourris, jusqu'à la moelle, de la Grèce et de Rome et du dix-septième siècle français ; comme si, au surplus, la tradition classique avait quelque chose à faire avec la politique : c'est la tradition de la France, c'est l'honneur de notre race, quel que soit le régime politique, quelle que soit la forme sociale sous laquelle nous vivions. »

La Ligue des Amis du latin, fondée peu après sous l'initiative de M. Eugène Montfort, directeur des Marges, se donna pour but essentiel de restaurer la culture des humanités dans notre enseignement secondaire. Elle mena une campagne très active. Parmi les nombreuses adhésions qu'elle a recrutées chez les écrivains, la plus précieuse fut sans contredit celle de M. Anatole France, dont il faut citer les lignes suivantes extraites d'un remarquable plaidoyer en faveur du latin * :

« S'il est certain que le français ne sort pas directement du latin classique, il n'en est pas moins vrai que les deux langues sont parentes et que la connaissance de l'une importe à la connaissance de l'autre.

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