Les Marges, février
« Nulle langue moderne, enseignée méthodiquement comme le latin, n'aurait la même vertu éducative. Le thème latin, la version latine forment les jeunes gens à penser juste. Et cela est si vrai que M. Henri Poincaré considère que l'étude du latin est une préparation très utile à l'étude des mathématiques.
« Lors de la Renaissance, les humanités, instituées et mises en honneur par toute l'Europe, ont suscité un élan prodigieux de la science et de la pensée. La fin des humanités serait la mort du génie français. »
La Ligue transmit une pétition d'écrivains au ministre de l'Instruction publique; une autre pétition fut également adressée par un groupe d'académiciens d'opinions et de tendances fort différentes, comme MM. Anatole France, Henri Poincaré, Emile Faguet, Jean Richepin, René Bazin, Claretie, Doumic, Lavedan, Emile Ollivier.
A cette campagne en faveur des humanités classiques, M. Lanson a répondu à plusieurs reprises *, en se faisant l'avocat habile et souvent éloquent
1. Notamment dans la Revue Bleue, 24 décembre 1910, et le Malin, 5 septembre 1911. Cf. aussi l'article de G. Batault dans le Mercure de France, 15 octobre 1911.
de la thèse opposée. Son argumentation peut se résumer ainsi : si les langues anciennes sont sacrifiées dans certaines sections, c'est au profit de la langue française; la culture française peut se suffire à elle-même sans l'aide de l'antiquité :
« Il y a quatre siècles que nos aïeux, à la Renaissance, ont entrepris de porter la langue française à la hauteur des langues de la Grèce et de Rome. Pour réaliser cette noble ambition, huit ou neuf générations d'écrivains et une vingtaine de grands génies ont travaillé, pensé, créé. Et c'est de l'Académie française, où devrait s'exalter l'orgueil littéraire de la France, que partent aujourd'hui les voix décourageantes qui proclament la vanité de ces efforts, la faillite de ces espérances et l'irrémédiable, l'éternelle, la fatale supériorité du latin. On nous allègue la tradition; mais quel plus fort démenti, quel pire reniement de notre tradition littéraire pourrait-on imaginer ? »
L'argument suivant demande à être pris particulièrement en considération :
« Quel aveu précieux à recueillir pour tous ceux qu'inquiète la puissance de séduction de l'intelligence française!...
« Dans les écoles sans latin, dira-t-on, à quoi bon enseigner le français, puisque seul il ne procure qu'un savoir « primaire » ? Et dans les écoles avec latin, à quoi bon aussi l'étudier, puisqu'il
tire toute sa vertu du latin et n'en est qu'une dépendance ? Mieux vaut au latin substituer, par exemple, la langue de Gœthe et de Bismarck, qui donnera un accroissement réel de culture.
« La jolie réponse que les Allemands, stylés par cette Ligue française, pourront faire désormais aux Alsaciens : « Vous voulez du français dans « vos écoles ? Nous allons vous donner du lati n : « tout le meilleur du français s'y trouve. Vous « insistez ? Nous vous comblerons de grec. Le la- « tin et le grec, c'est le territoire « délimité » de « la fine culture. Le français n'est que « de la se- « conde marque ». Des messieurs de Paris — et « quels messieurs ! — l'ont attesté *. »
Et ici s'avère une fois de plus ce que nous disions au début de ce chapitre : malgré les profondes divergences qui les séparent, les adversaires ont un égal souci de défendre la culture française, et c'est sur ce terrain commun qu'il faut espérer les réconcilier. Certes, il serait fâcheux qu'à trop prendre le parti du latin on compromît aux yeux de l'étranger — à qui nous ne songeons jamais assez au milieu de nos querelles intérieures — la cause même du français : et c'est précisément parce que les amis des humanités anciennes n'ont jamais nourri une intention de ce genre, qu'ils