‹ La défense de la langue francaiseChapitre 14 sur 98 · Revue Bleue, U janvier · texte numérisé non relu

Revue Bleue, U janvier

compétence, au nom des défenseurs des humanités.

Et d'abord, démontre judicieusement M. Croiset, il ne faut pas s'abuser sur la portée éducative que peut présenter la parenté du français et du latin. Cette filiation est si lointaine que, à dix-huit siècles de distance, la langue s'est transformée, dans l'intervalle , du tout au tout : la syntaxe latine ne saurait nous enseigner la syntaxe française qui en est l'antipode, pas plus que le sens des prototypes latins ne peut apprendre la valeur des mots français qui en sont issus. Pour relier ceux-ci et ceux-là, pour reconstituer la chaîne des sens et des formes, il faut se livrer à un délicat travail étymologique, dont on pourra faire entrevoir à l'élève quelques aperçus particulièrement caractéristiques et lumineux, mais qui, en général, n'est pas du -ressort de l'enseignement secondaire.

C'est au contraire par ses différences, par ses contrastes que le latin sert à mieux faire comprendre le génie de la langue française, à en pénétrer plus intimement le mécanisme. Et pour mettre en valeur ces oppositions, rien ne vaut la gymnastique du thème, et surtout de la version, qui est proclamée avec raison par tous les défenseurs des humanités.

Mais, riposteront peut-être les modernes, le môme avantage ne peut-il point être obtenu avec les langues vivantes ? Pas à beaucoup près, et pour

bien des raisons. Les quatre langues vivantes enseignées dans les lycées et collèges — et ceci, je crois, n'a guère été remarqué — sont beaucoup plus proches du français que le latin ou le grec, tant par leur morphologie que par leur syntaxe et leur vocabulaire. Chez elles les cas ont disparu, sauf en allemand ; partout c'est le même type de phrase analytique, à quelque variante près, avec un fonds considérable de mots savants communs, et l'expression analogue des idées communes à la civilisation moderne. La gymnastique est donc moins difficile et par suite moins profitable qu'avec les langues anciennes.

Mais surtout l'enseignement des langues vivantes — avec raison — est orienté de plus en plus vers un but exclusivement pratique et utilitaire ; la conversation a pris la place de la version et du thème ; on cherche à parler bien plus qu'à écrire ; l'étude de la littérature est reléguée au second plan1. L'instruction ministérielle annexée à la circulaire du 15 novembre 1901 ne dit- elle pas que « si l'étude des langues mortes a pour objet une certaine culture de l'esprit, les langues vivantes sont enseignées surtout en vue de l'usage » ? Cet enseignement ne saurait contribuer, tel qu'il est donné et tel qu'il doit l'être, à la connaissance plus

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