‹ La défense de la langue francaiseChapitre 16 sur 98 · Nouvelle Revue, 16 juin · texte numérisé non relu

Nouvelle Revue, 16 juin

la Nouvelle Sorbonne d'Agathon, qui condensait toute une campagne de l'Opinion l. Les adversaires de la Sorbonne sont d'ailleurs loin de s'entendre entre eux, et ils formulent des griefs hétéroclites, voire contradictoires, dont tous ne sauraient mériter une discussion sérieuse. Les maîtres incriminés ne se sont pas émus ; ils ont même eu la coquetterie, il y a quelques années, de recevoir avec mention la thèse de M. Lasserre, qui constituait contre la maison un réquisitoire fougueux, mais non sans talent ; et on ne saurait les blâmer de répondre en général par le silence, et de laisser les faits parler pour eux. La défense de la Sorbonne, c'est à d'autres à la présenter, à ceux qui peuvent juger en toute impartialité un combat dans lequel ils ne sont point parties.

On peut dégager quelques idées générales qui dominent le débat, — de nature et d'importance très diverses. D'abord, chez quelques-uns, une question politique ; puis un débat pédagogique, d'ordre surtout professionnel, les membres de l'enseignement secondaire incriminant volontiers la Sorbonne de vouloir régenter la pédagogie et de faire prendre des mesures fâcheuses ; enfin et surtout une dis-

1. Certains donnèrent dans le roman et dans la grosse caricature, d'une lourdeur toute pénétrée de ce « germanisme » qu'on prétendait dénoncer et comhattre (Robert Launay, Ces Messieurs de la Sorbonne).

cussion de méthodes, qui est de beaucoup la plus intéressante et la plus importante : on critique l'orientation actuelle de l'enseignement supérieur, auquel on reproche un excès de spécialisation au détriment de la culture générale ; on rend notamment les Facultés responsables de la crise du français.

La question politique sera vite liquidée. Les maîtres de la Sorbonne, qui ont — ne l'oublions pas — les opinions politiques les plus diverses (il serait facile de citer des noms), ont le droit incontestable et, je l'espère, incontesté, non seulement de penser ce qu'il leur plaît, mais encore, comme tout citoyen, fonctionnaire ou non, de faire, en dehors de leurs fonctions, s'ils le jugent à propos, de la propagande en faveur de leurs idées par la parole ou par la plume.

Je vais même plus loin. La Faculté n'est ni le lycée, ni l'école primaire ; la neutralité, telle qu'on la conçoit dans l'enseignement qui s'adresse aux enfants et aux adolescents, n'a plus ici sa raison d'être. Les professeurs de la Sorbonne s'adressent à des jeunes gens au cerveau formé, capables de jugement et de discussion, et chez lesquels il importe au contraire de développer le sens critique, en les mettant en présence des thèses les plus diverses. En face d'un tel auditoire, le professeur aie droit, je dirai presque le devoir, d'imprégner

son enseignement de ses opinions et de ses idées directrices, pour le rendre vraiment vivant et fructueux : l'étudiant trouvera la contre-partie à côté. Et qu'on ne craigne pas de voir la politique envahir les salles de conférences : les maîtres ont une conscience trop haute de leur rôle et de leurs obligations pour jamais donner prise à un semblable reproche ; aucun reproche précis de ce genre n'a d'ailleurs été formulé contre eux.

Le grief pédagogique ne nous arrêtera pas plus longtemps : il nous entraînerait hors de notre sujet. On peut toutefois en retenir ceci : les professeurs des Facultés sont en mesure de donner à leurs collègues de l'enseignement secondaire d'utiles conseils, non pas en ce qui concerne la direction et l'organisation de la classe, mais dans le domaine des idées générales et des méthodes. Leur horizon est plus vaste, ils envisagent les questions de plus haut, et surtout ils sont seuls en mesure d'apprécier les résultats de l'enseignement des lycées, notamment en ce qui concerne le français, par les dispositions et les connaissances qu'apportent les jeunes gens en arrivant à la Faculté.

Il est vrai que les professeurs d'Universités se

recrutent de moins en moins dans le personnel des lycées. On arrive ainsi à un dualisme, — et bientôt à un antagonisme qui risque d'être fâcheux. Mais à qui la faute? C'est bientôt fait d'accuser le favoritisme, et de parler de la « clientèle » qui se forme autour des chaires de la Sorbonne. Si clientèle il y a, elle est ouverte à tous, aux professeurs de lycées comme aux autres. Dira-t-on que ceuxci manquent de temps ? Ils trouvent pourtant les loisirs nécessaires pour faire de nombreux livres pédagogiques, souvent excellents — on ne peut que les en féliciter — ,et beaucoup de journalisme : un quotidien de Paris, et des moins littéraires, ne se vantait-il pas dernièrement de compter trente-trois agrégés parmi ses collaborateurs réguliers ?

Les professeurs de lycées peuvent donc, lorsqu'ils le veulent, préparer des thèses et se livrer à des travaux d'érudition. Mais précisément, à l'heure actuelle, bien peu ont voulu ou su s'adapter, dans le domaine littéraire et grammatical, aux nouvelles méthodes et aux conditions actuelles de la recherche scientifique. Elevés avec les anciens principes, ils se trouvent en face d'une Sorbonne vivifiée et transformée par un esprit nouveau, qu'ils ne comprennent pas toujours. D'où des malentendus regrettables, qui vont parfois jusqu'à l'hostilité déclarée et aux critiques injustes.

En quoi consiste cette nouvelle orientation, qu'on se plaît souvent à incriminer sans la bien connaître ?

Les détracteurs sont loin d'être d'accord. Tandis que M. Lasserre accuse la Sorbonne d'avoir été dévoyée par le romantisme, M. Hippolyte Parigot l lui reproche d'avoir pris un « bain de réalisme ». D'après M. Pierre Leguay 2, snobs, désœuvrés et femmes du monde obstrueraient les conférences comme à l'époque du Monde où l'on s'ennuie, — ce qui est bien difficile à concevoir si, comme beaucoup le prétendent, les maîtres de la Sorbonne sont des spécialistes étroits et abscons, enseignant les matières les plus ardues avec un appareil scientifique et bibliographique des plus rébarbatifs. Les uns déclarent que la Sorbonne se démocratise à l'excès, d'autres assurent qu'elle est complètement germanisée ; ceux-là lui font grief de trop rapprocher la science du peuple, ceux-ci de l'élever dans les nuages et de se murer dans une tour d'ivoire. — Il faudrait s'entendre.

D'abord il est absurde de raisonner comme si la Sorbonne formait un bloc, quand les tendances et

1. Revue hebdomadaire, 13 novembre 1909, La crise du français.

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