‹ La défense de la langue francaiseChapitre 20 sur 98 · Questions contemporaines, p · texte numérisé non relu

Questions contemporaines, p

2. 11 serait intéressant de montrer comment et pourquoi en Italie une querelle analogue n'existe pas : loin d'être considérées comme antagoniques, la philologie et les méthodes scientifiques sont au contraire étroitement associées au culte des lettres : Carducci, le plus grand poète de l'Italie contemporaine, était un philologue de grande valeur, comme beaucoup d'écrivains actuels.

dans leurs attaques, combien ils ont profité de l'éducation aujourd'hui dénigrée par eux, comme ces enfants — répéterait le philosophe — drus et forts du bon lait qu'ils ont sucé et qui mordent leur nourrice.

Ce qu'on regrette, en réalité, quand on s'efforce de saper la spécialisation, c'est l'époque où les phraseurs et les « rhétoriqueurs » régnaient et péroraient en Sorbonne pour la distraction des oisifs et des mondains. Eh bien ! non, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, nous ne voulons pas revenir en arrière, nous ne retournerons pas à cette époque, et la vieille rhétorique, définitivement vaincue, ne prendra pas sa revanche sur la philologie. Français comme Italiens, Espagnols ou Portugais, tous de race latine ou celte, nous avons trop souffert, nous souffrons trop encore des excès de parole, de la fausse éloquence, du bavardage néfaste, du verbiage creux, dans la politique, dans la justice, dans l'enseignement, dans les affaires, partout. Il est temps enfin d'apprendre à réfléchir et à travailler, au lieu de toujours parler... et écrire sur des thèmes éternellement rebattus. Que les avocats laissent enfin un peu la place aux hommes de science et

aux hommes d'affaires (dans le bon sens du mot). Est-ce donc se germaniser que de tâcher à se corriger d'un défaut national ? Et pourquoi ne pas prendre aux Allemands ce qu'ils ont de ton, leur goût du travail, de la recherche, de Veffort, en l'assimilant suivant le génie clair et méthodique de notre race ?

L'effort ! la peur de l'effort et surtout de l'effort obscur, par lequel chacun apporte modestement son moellon à l'édifice commun ! Voilà bien le point sensible, et voilà ce qui rebute les plus ardents adversaires de la spécialisation *. Jadis un cours de Sorbonne était un jeu, un délassement intellectuel. Aujourd'hui il faut travailler sérieusement, dans les « lettres » comme dans les sciences. Pour devenir docteur es lettres, il ne suffit plus de présenter une élégante dissertation, paradoxale, piquante, éloquente ou satirique : il faut s'être livré à un effort personnel qui paraît ingrat à ceux qui rêvent sur les bancs de la Sorbonne de succès littéraires, de journalisme ou de romans. Les recherches, les « manipulations » bibliographiques, cela donne du mal et procure peu

1. Aussi n'est-on pas peu étonné du paradoxe qui consiste à prétendre que l'accroissement du nombre des connaissances mises à la portée des jeunes gens les dispense de « la pénible mais fructueuse discipline de l'effort personnel » (Lettre du Comité des Forges de France).

de satisfactions immédiates ; faire des fiches, n'est-ce pas indigne d'un lettré ! ? Et se documenter dans des ouvrages allemands ou anglais, qu'on a du mal à déchiffrer pour ne pas s'être donné la peine d'apprendre une ou deux langues étrangères, voilà évidemment qui crie vengeance. Germanisme ! « fichomanie » ! éducation de tâcherons ! les grands mots sont lâchés... Au fond, n'est-ce point là souvent la protestation, plus ou moins inconsciente, de la paresse contre le travail, et souvent la rancune du « fruit sec » contre ses maîtres et ses examinateurs ?

En dépit de quelques archaïques titres de chaires qui ont été conservés, la Sorbonne n'a pas pour but de former des orateurs, des poètes, des hommes de lettres (beaucoup estiment qu'il y en a déjà trop, et qui savent très suffisamment se former tout seuls). Elle n'est faite ni pour les écrivains, ni pour les gens du monde, mais pour les étudiants désireux de s'instruire et de travailler ; elle doit préparer des professeurs et des érudits, elle s'ouvre à ceux qui désirent approfondir leurs connaissances et qui recherchent, dans telle ou telle branche, une haute culture intellectuelle. Dans l'état actuel des connaissances humaines, cette

1. Cf. l'intéressante conférence de M. Lanson reproduite par la Revue du Mois (octobre 1910).

haute culture doit être forcément spécialisée. Aux esprits simplement curieux, aux mondains, aux lettrés, Paris offre des séries d'excellentes conférences, spécialement faites à leur intention, qu'il s'agisse des conférences de l'Odéon ou de l'Université des Annales: mais ceux-là n'ont pas leur place sur les bancs de la Sorbonne.

Le voulùt-on, qu'il serait impossible — comme on le croyait jadis — déformer les écrivains. Voiton la Sorbonne — ou tout autre établissement — tenir boutique de « recettes » de style ? On ne saurait trop répéter avec M. Remy de Gourmont *, que le style, le talent ne s'apprennent pas : c'est un don personnel, qui existe, plus ou moins, à l'état latent, et qui se développe avec l'âge, beaucoup avec la lecture, plus encore en écrivant. Il est donc faux, comme on l'a parfois prétendu, que la Sorbonne oppose la science au talent, pour mépriser celui-ci en exaltant celle-là : mais l'une peut s'enseigner — et c'est la tâche à laquelle elle se consacre — , tandis que l'autre n'est point de son ressort. Et cela ne signifie point, comme l'a dit excellemment M. Lavisse, qu'on donne dans notre enseignement supérieur une « éducation de tâcheron». Ce que font — et tout ce que peuvent et doivent faire les maîtres au point de vue littéraire, —

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