‹ La défense de la langue francaiseChapitre 22 sur 98 · d., ibid · texte numérisé non relu

d., ibid

Facultés des jeunes gens pourvus d'une forte culture générale. Mais ensuite la spécialisation s'impose : c'est une loi du progrès scientifique, comme la division du travail dans l'industrie. Le degré de spécialisation variera évidemment suivant que les étudiants se consacreront, par exemple, à l'enseignement secondaire ou aux travaux d'érudition : mais pour ce dernier groupe, qui constituera toujours une petite minorité, elle ne saurait être poussée trop avant.

La spécialisation ne peut d'ailleurs nuire, lorsqu'elle est bien comprise, aux idées générales ; et lorsque d'aucuns prétendent que la Sorbonne leur a fourni une abondance de matériaux épars, mais non l'instrument nécessaire pour les mettre en ordre et en tirer parti, — c'est qu'ils n'ont point pénétré l'enseignement des maîtres, qu'ils se sont arrêtés à la lettre et ne se sont pas imprégnés de l'esprit. Toute science, toute branche de science a ses principes, ses directions générales, ses règles de méthode, et jamais autant qu'à notre époque on ne s'est efforcé de les synthétiser !. Mais les idées générales sont le couronnement et non la base de l'édifice ; elles doivent reposer sur les faits, se dé-

1. En ce qui concerne notamment la linguistique, j'ai montré ailleurs comment, à l'heure actuelle, les travaux de synthèse et de méthode étaient particulièrement en faveur. {La philosophie du langage, pp. 195 et suiv.)

gager de l'observation et de l'expérimentation scientifiques.

Que l'enseignement primaire ou secondaire puisse — ou doive parfois procéder par voie synthétique et dogmatique, ce n'est pas douteux, car il s'adresse à de très jeunes intelligences, qui ne peuvent encore raisonner la science, et auxquelles il importe surtout de donner un ensemble de notions claires et précises. Mais dans l'enseignement supérieur, là où il convient d'initier les jeunes gens aux procédés de recherches, de leur faire connaître par l'exemple, par la pratique, par l'expérience, la formation, le développement, la valeur de la science, — la synthèse ne saurait venir utilement qu'après l'analyse pour en coordonner et en mettre en valeur les résultats.

Il est nécessaire d'habituer les étudiants à ne pas se contenter de formules toutes faites et trop souvent vides de sens, qu'on ne saurait confondre avec les idées générales élaborées à l'aide de la méthode inductive. Il est bon de leur apprendre à être difficiles pour eux-mêmes, à ne pas se contenter de données superficielles et du fâcheux « à peu près », mais à remonter aux sources et à ne juger, en toute occurrence, que pièces et faits en mains. Rude et salutaire discipline, qui parfois nous a fait regimber, mais dont nous sommes reconnaissants à nos maîtres parce qu'elle est excellente

pour former un esprit et même pour la pratique de la vie.

Et l'on peut voir maintenant combien sont malencontreuses les attaques dirigées contre notre enseignement supérieur. Ce qui fait précisément la supériorité de la science française, ce qui la distingue par exemple de la science germanique prise dans son ensemble, c'est sa coquetterie de la forme, son souci de clarté, sa recherche de synthèse, tandis que nos voisins s'absorbent trop souvent dans les détails pour négliger les ensembles : ces qualités ne datent pas d'aujourd'hui, mais combien sont- elles rehaussées, maintenant qu'elles viennent illustrer une riche moisson de faits et d'analyses! Et ne serait-il pas profondément fâcheux que la campagne contre la Sorbonne — ce magnifique foyer d'énergies nationales et de lumière — eût pour unique résultat de discréditer injustement la science française aux yeux des étrangers, qui en se pressant, toujours plus nombreux, dans nos amphithéâtres, rendent un hommage mérité au rayonnement intellectuel deParis et de la France ! ?

1. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait aucune réforme à apporter dans l'organisation de la Sorbonne. Voir à ce sujet les deux articles de M. Ferdinand Lot, Où en est la Faculté des lettres {Grande Revue, 25 sept, et 10 oct. 1912).

Il est peu de questions, depuis quelques années, qui aient été aussi discutées que la crise du français. Peut-être serait-il temps — les arguments paraissant épuisés et, par suite, les polémiques baissant peu à peu de ton — de tirer une conclusion du débat en toute impartialité et d'en dégager les leçons qu'il comporte.

La crise du français est un des principaux aspects du problème de la culture française, mais non le seul, quoiqu'on ait parfois confondu ceci avec cela : on commençait d'ailleurs à s'en préoccuper, bien avant que se dessinât le mouvement pour la défense des humanités anciennes et en faveur de la culture générale. Pendant quelque temps elle ne fut envisagée que dans les cercles enseignants, pour attirer plus tard et à juste titre l'attention du public, car elle sort des limites

étroites d'une question scolaire. Le mal, que les maîtres ont été les premiers à nous révéler, est en effet profond, et il s'est infiltré lentement dans la plupart des milieux sociaux avant de gagner les bancs de l'école.

C'est de l'Université qu'est parti le cri d'alarme. L'enquête sur le baccalauréat, faite en 1906 par M. Paul Grouzetdans la Revue Universitaire, eut pour principal résultat de révéler la décadence des études de français: certains professeurs, comme M. Santiaggi, n'hésitèrent pas à dénoncer « le formidable déclin de la composition française ». Une enquête, un peu plus récente, de Y Enseignement secondaire, a eu des conclusions non moins pessimistes. Si les maîtres diffèrent d'avis sur les causes et les remèdes, ils se sont montrés unanimes pour apprécier la gravité de la situation. M. Bézard, de Versailles, a jugé la question si importante, qu'il a consacré un livre entier à « la classe de français. »

Même note de la part des inspecteurs généraux et des examinateurs *. On se plaint à la licence, on se lamente à l'agrégation. Avant l'abolition de la composition latine, la moyenne de cette épreuve était généralement supérieure à celle de la composition française : fallait-il donc en tirer cette con-

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