Revue des Deux Mondes, 15 septembre
3. Signalons aussi un article de M. Dugas dans VÉducation, déc. 1911.
rattraper les distances. Le fait est qu'à cette époque, dans les concours généraux, les dissertations françaises des lycées de Paris (classés ensemble) avaient une supériorité marquée : le premier de province aurait été quinzième ou vingtième dans la capitale.
Aujourd'hui la province peut relever la tête : elle n'a plus rien à envier à Paris sous ce rapport. Malheureusement le nivellement s'est fait par en bas et non par en haut. Professeurs de Sorhonne ou de lycées sont unanimes à attester que les élèves de Paris écrivent aussi mal, sinon plus, que leurs camarades des départements : car l'argot sportif ou populaire de ceux-là peut rivaliser avec les provincialismes de ceux-ci. Et même, pour des raisons psychologiques assez curieuses, le professeur a moins d'influence sur les élèves de Paris. Un des maîtres les plus éminents de la Sorbonne, qui enseigna dans un lycée de province au début de sa carrière, m'en donnait la raison :
« Si je faisais observer à un élève de Moulins, je suppose :
« — Il ne faut pas dire : « J'ai tombé mon porte-plume », mon petit ami : ce n'est pas correct. En bon français, on dit : « J'ai laissé tomber mon porte-plume. »
« Le petit provincial rougissait, vexé d'avoir lâché une expression de terroir qui sentait le pa-
tois. Et il s'efforçait de ne plus être pris en faute.
« Mais qu'à Paris un professeur — venant de Nantes, d'Épinal ou de Marseille — reprenne un élève qui dit : « Je vous cause » ? Le potache sourira, sceptique, en songeant :
— Ne voilà-t-il pas ce provincial qui veut nous apprendre le français, à nous Parisiens ? Mais tout le monde dit : « je vous cause » ! papa, maman,... la demoiselle du téléphone. C'est sur le journal... Alors ? »
La crise est donc générale dans les lycées ; elle est réelle, encore qu'il ne faille point l'exagérer.
Quelles sont les causes ? Il y en a, croyonsnous, de superficielles et de profondes. Les premières, qu'on peut chercher dans les programmes et dans l'organisation de l'enseignement, sont, naturellement, celles qui ont presque exclusivement attiré l'attention, parce qu'il est humain de vouloir trouver à portée de la main un bouc émissaire déterminé, et qu'il est plus facile de modifier les institutions qu'un ensemble de phénomènes sociaux. Mais la raison essentielle, je le montrerai plus loin, c'est que la crise scolaire du français n'est qu'un aspect d'une crise générale de la langue française contemporaine.
Sur le terrain universitaire, Facultés et lycées
se sont réciproquement accusés. D'après M. Lanson, l'enseignement secondaire est en grande partie responsable de la crise du français. De son côté, M. Faguet écrivait1 : « C'est probablement la faute des établissements où l'on devrait l'apprendre [le français], et non pas de celui où l'on n'est admis, où l'on ne devrait être admis que le sachant. » On remarquera que M. Faguet, qui pèse la portée de ses expressions, parle des établissements et non des professeurs : en effet, si l'on considère, non pas les hommes, mais les programmes et l'organisation, on pourra trouver une part de responsabilité dans les deux ordres d'enseignement.
Pour beaucoup de professeurs de lycées et collèges — pour la majorité peut-être — les programmes de 1902 seraient la cause principale, sinon exclusive, de la crise du français. Je ne suis pas suspect de partialité, je crois l'avoir montré, envers cette réforme, mais il semble impossible, à la réflexion, qu'un simple plan d'études puisse avoir des répercussions aussi profondes et aussi immédiates. Je ne crois pas à la toute-puissance des institutions, même scolaires, pas plus sur les enfants que sur les hommes, pour transformer miraculeusement, en l'espace de quelques années, la manière d'être, le style, le langage — aussi