‹ La défense de la langue francaiseChapitre 30 sur 98 · Fusion heureuse, croyons-nous. Le rétablissement de · texte numérisé non relu

Fusion heureuse, croyons-nous. Le rétablissement de

gnant secondaire, il y aurait lieu d'instituer quelques enseignements spéciaux, destinés, moins à éveiller les vocations d'érudits, qu'à fortifier les connaissances générales et l'éducation philologique des futurs agrégés.

Un cours de phonétique expérimentale, des plus utiles, vient déjà d'être institué. On prête à M. Lavisse l'intention de demander également la création d'un cours de dialectologie à la Faculté des lettres. Il faut s'en féliciter. L'enseignement de la dialectologie touche en effet de près à la langue française : pour bien connaître le français, il importe de le situer dans l'évolution générale et multiple du latin populaire en Gaule, d'analyser ses relations d'interdépendance avec ses frères inférieurs. On ne peut étudier le vieux français sans se soucier des dialectes, parler de la littérature d'oïl en faisant abstraction de la littérature d'oc. L'histoire de notre langue ne s'éclaire définitivement qu'à la lumière des patois : la nouvelle science de la géographie linguistique, fondée par M. Gilliéron, et qui a déjà ouvert tant d'horizons nouveaux,

l'ancienne École Normale a été demandé notamment par M. H. Parigot (Revue hebdomadaire) : mais on ne voit pas du tout comment et en quoi ce retour à l'ancien état de choses pourrait avoir une influence quelconque sur la crise du français. Par contre on sait très bien que cette école avait eu pour principal résultat de créer des castes dans l'Université, et c'eût été une raison suffisante pour 'ustifier sa fusion avec la Sorbonne.

Ta surabondamment prouvé. A un point de vue plus utilitaire, on ne peut combattre, chez les élèves, la prononciation, les locutions et les mots vicieux propres aux habitants des différentes régions de la France, sans être remonté à leur source, le patois, — sans avoir étudié la dialectologie1.

A côté du patois, qui perd du terrain, il y a l'argot, le français populaire, qui en gagne chaque jour davantage. Celui-ci n'est pas moins susceptible que celui-là de corrompre le langage et le style des écoliers ; il n'est pas moins intéressant non plus à disséquer pour le linguiste. Un enseignement de ce genre, qui serait en même temps théorique et pratique, qui analyserait d'une part les évolutions du français d'avant-garde, et qui de l'autre renseignerait les éducateurs sur les causes actuelles d'altération et de corruption de la langue, n'existe encore nulle part, en Europe, à l'heure actuelle : on peut être certain qu'il attirerait une foule d'étudiants étrangers.

Enfin un cours de philosophie du langage, insti-

1. Voici encore un point de vue qui mériterait d'être pris en considération. M. Van Gennep appelait fort justement l'attention, il y a quelque temps, dans la Revue des Idées (15 juin 1911), sur ce fait peu connu : tous ceux qui parlent un dialecte de naissance — voyez les Slaves, les Suisses, les Italiens, etc.— apprennent bien plus aisément les langues vivantes que les autres individus — Parisiens, Londoniens, Castillans, etc. C'est là une précieuse faculté dont on pourrait et dont on devrait tirer un excellent parti.

tué à la Sorbonne, serait peut-être, au point de vue pédagogique, le plus utile de tous.

La crise du français (qui se résout surtout, au point de vue scolaire, en une crise de méthodes), comme les discussions sur l'enseignement des langues étrangères, montrent combien, en ce moment, les éducateurs tâtonnent et hésitent sur la marche à suivre pour apprendre aux élèves soit le français, soit les langues vivantes. Ils sentent que la méthode d'hier était mauvaise, mais ils cherchent encore la méthode de demain ; ils savent vaguement que la science a bouleversé la vieille grammaire, mais ils sont effrayés à la pensée d'aller chercher la vérité nouvelle dans le dédale des ouvrages spéciaux. Il leur faut un guide pour leur faire cette synthèse qu'ils n'ont ni le temps, ni les moyens d'effectuer eux-mêmes ; — pour dégager des travaux multiples des linguistes les principes clairs et assurés qui dirigeront leurs pas et féconderont leur enseignement. Quels horizons lumineux ouvrirait aux maîtres de demain un cours qui synthétiserait, en quelque sorte, les études spéciales de telles ou telles langues, qu'ils ont poursuivies isolément ! Il devrait comprendre trois parties : étude des conditions qui président à l'évolution des phénomènes du langage — méthodologie pure (comment la science procède à l'étude des langues) — méthodologie appliquée (comment on doit ensei-

gner une langue au lycée et à l'école primaire).

Car il ne faut pas oublier non plus les maîtres de l'enseignement primaire, et il importe aussi de fortifier l'étude de la langue française dans les écoles normales, en mettant tout spécialement les instituteurs de demain en garde contre les provincialismes locaux. Aux futurs professeurs d'écoles Normales des deux sexes, il conviendrait de donner une instruction grammaticale supérieure, à Saint-Cloud, à Fontenay, sur le modèle de l'enseignement que Darmesteter avait si brillamment inauguré à Sèvres, devant un auditoire de jeunes filles enthousiasmées « de ce voyage de découvertes à travers une langue qu'elles croyaient connaître et qu'elles s'étonnaient de rapprendre * ».

On objectera que la connaissance de la grammaire ne crée pas des écrivains. Sans doute elle ne saurait suppléer aux dons naturels, à l'originalité. Mais elle apprend du moins à écrire correctement : c'est déjà beaucoup. Il ne s'agit point de faire de nos lycéens des Victor Hugo ou des La Bruyère. Notre ambition est moins haute : nous leur donnons, avec la grammaire, les instruments et les matériaux du style.

Enfin, pour donner à l'enseignement du français la sanction scolaire la plus efficace, et pour stimu-

1. Arsène Darmesteter, Reliques scientifiques recueillies par son frère, 1890, t. I, p. 23.

A. Dauzat. — Défense dé la langue française. 6

1er le travail personnel, qui est le complément nécessaire d'une solide instruction grammaticale en vue de l'amélioration et du perfectionnement du style, il serait bon de réaliser une réforme suggérée par un professeur1, en décidant que, non seulement au baccalauréat, mais à la licence, à l'agrégation, et dans les principaux examens de l'enseignement primaire, V épreuve de français sera éliminatoire : au-dessous d'une certaine note minima en langue française, le candidat serait refusé, quelles que fussent les cotes obtenues dans les autres matières. Le remède est un peu draconien, mais c'est le plus radical qui ait été proposé. Il est inadmissible, en effet, que l'Etat diplôme des « brevets supérieurs », des bacheliers, des licenciés qui ne savent pas écrire correctement leur langue.

On voit que l'Université n'est pas désarmée pour lutter, par la voie scolaire, contre la crise du français.

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