M. Barot {Revue Universitaire, janvier
Une étude impartiale et approfondie de la crise du français, de ses causes, des remèdes possibles, amène nécessairement à ces deux conclusions connexes : fortifier l'étude de la langue française, et, dans ce but, commencer par la base, par la réforme de l'enseignement grammatical. Cette crise aura eu tout au moins l'heureux résultat d'attirer d'une façon particulière l'attention des pédagogues sur l'importance d'une discipline qui avait été trop souvent réduite à la portion congrue. Ce n'est donc pas un hasard si, dans ce domaine, les questions de méthode sont et seront encore longtemps à l'ordre du jour, et si depuis quelques années une profonde rénovation, qui n'était imposée par aucun programme, est venue modifier plus ou moins les idées reçues jusqu'alors, en les bouleversant parfois, en s'imposant en tout cas à l'attention des maîtres,
de l'école primaire aux classes supérieures des lycées.
Si on discute sur la façon dont il faut donner cet enseignement, tout le monde est d'accord sur son importance. Et nos plus éminents grammairiens reviennent même à cette idée, émise, voici près d'un siècle, par un des plus célèbres précurseurs de la pédagogie, le Père Girard : faire de l'enseignement de la langue maternelle le centre et le trait d'union des autres études. Dans son rapport à l'Académie française, qui décerna un prix extraordinaire de six mille francs à un ouvrage de l'éducateur fribourgeois *, Yillemain expliquait ainsi cette méthode :
« 11 fut dès lors frappé, nous dit-il, de ce qu'il a depuis ingénieusement appelé la méthode maternelle, en voyant comment la parole est mise sur les lèvres de l'enfant, et comment les pensées et les mots lui arrivent par une leçon instinctive où la mère, en lui nommant les objets sensibles, évoille en lui les idées morales... Longtemps après, le Père Girard se souvint de ces leçons domestiques ; il se demanda si le mode d'enseignement donné par la nature ne devait pas être constamment suivi ; et il demeura convaincu que l'étude du lan-
1. De renseignement régulier de la langue naturelle dan* les écoles et les familles, 1 vol. Paris, 1844. En 1845-1848 parurent les six volumes du Cours éducatif de langue maternelle.
gage, qui n'est autre que celle de la pensée même, pouvait devenir le plus complet instrument d'édu cation, comme elle en était le premier. »
Cette idée juste, mais dont il était impossible alors de tirer toutes les conséquences, la science moderne la reprend aujourd'hui, en la rénovant et en la fécondant, en lui donnant une portée imprévue. M. Ferdinand Brunot a magistralement montré comment il ne faut pas laisser se constituer dans le cerveau d'un enfant des « cases » séparées, et sans contact les unes avec les autres, pour les différents enseignements qu'on lui donne :
« Il faut faire tout le possible pour que les diverses disciplines, réunies l'une à l'autre, servent à un développement harmonique du cerveau. L'étude de la langue touche à toutes les autres : félicitons-nous de ces rencontres et mettons-les à profit. L'histoire, la morale n'y perdront rien, le style de notre élève non plus, car moins les mots et les formes du langage seront séparés des choses, plus le style se ressentira des efforts faits par l'école pour former la jeunesse à l'observation, à la réflexion, au raisonnement1. »
Les exemples de semblables relations sont innombrables. N'a-t-on pas l'occasion, à propos de nombreux mots, d'appeler ou de rappeler l'atten-
tion sur tel point de géographie économique ou d'histoire des mœurs, connu ou inconnu de r élève — soit pour montrer la filiation entre cordonnier et Cor doue, entre dinde et Inde, soit pour expliquer l'origine, les changements de sens de cravate, gilet ou redingote ? La grammaire est liée à la psychologie, comme à la morale, par l'expression des idées ; elle touche par maint côté à la vie sociale, car tous les phénomènes sociaux ont leur répercussion sur la langue, qu'il s'agisse de l'emploi de « tu » et de « vous » jadis et aujourd hui, ou de la création de nouveaux féminins, comme avocate, doctoresse, cocher e, provoquée par l'accession de la femme à de nouveaux emplois. Et n'a-t-on pas analysé — pour dire un mot des sciences exactes — l'addition, la soustraction et la division dans le langage { ? « L'instituteur, conclut M. Brunot, a le devoir de laisser passer, avec précaution, dans l'enseignement, quelques « uns de ces rayons qui éclairent à la fois les mots et les choses 2. » Le professeur de lycée peut être un peu plus explicite.
En dehors de ces points de contact avec les autres études, la grammaire voit élargir son domaine propre dans de vastes proportions. Cet enseignement est désormais dominé par un prin-