Grammaire Crouzet, p. x; Grammaire Maquet, préface
récentes, une observation s'impose, qu'on me permettra de formuler en toute franchise. A côté de tant de bonne volonté, d'un esprit pédagogique si averti, d'une orientation heureuse qui s'efforce de rompre avec la routine pour s'adapter à une méthode plus rationnelle, on s'étonne de trouver des erreurs parfois très lourdes dans des manuels par ailleurs excellents.
C'est d'abord l'ignorance de la phonétique, qui se manifeste fréquemment, par exemple lorsqu'on vient nous parler en français contemporain du son « / mouillé » — disparu depuis près d'un siècle1 — ou qu'on déclare que pin, goutte, par exemple, sont écrits suivant une orthographe phonétique : il est facile de voir cependant que les lettres î, n, o, u, n'ont pas dans ces deux mots leur valeur alphabétique. La morphologie historique n'est pas toujours mieux connue : on nous présente ainsi ployer comme une variante dialectale de plier, sans indiquer le dialecte; c'était évidemment plus prudent — pour la bonne raison que nous sommes en présence de deux doublets morphologiques, dont l'un a été influencé par les
1. De telles dénominations sont moins inoffensives qu on ne pourrait le croire, car elles peuvent engendrer de fausses prononciations, certains maîtres faisant dire alieurs, mélieur, etc. L'analogie entrant en jeu.il se développe ensuite dans le peuple des prononciations comme citoilien, etc. (Ce que les Allemands appellent VUmgekehrle Sprechweitc).
formes de prier. L'étymologie est parfois aussi mal traitée. Tel auteur nous cite, comme empruntés au picard, bique, camp, carte, qu'il oppose aux trois formes de l'Ile-de-France biche, champ, charte. Par malheur aucun des trois termes de la première série n'est picard : carte est savant, camp est venu d'Italie au seizième siècle, et des deux mots bique, biche (qui ne paraissent pas de même racine), c'est au contraire biche qui doit être picard1.
Je n'ai voulu faire aucune personnalité : mais ne peut-on s'affliger de rencontrer de telles erreurs sous la plume de membres très distingués de l'enseignement secondaire ? Il était pourtant facile de vérifier les étymologies et les formes dans le Dictionnaire général Hatzfeld-Darmesteter-Thomas. Tout le monde, certes, est sujet à se tromper : ce serait plus inquiétant s'il était démontré que les maîtres, lorsqu'ils ont à se documenter, ne connaissent pas les bonnes sources et en sont toujours restés, pour l'étymologie et l'histoire de la langue française, à Littré, à Bescherelle et à Brachet.
Je me hâte d'ajouter que les professeurs ne sont pas responsables de cet état de choses, si l'on
1. L'étymologie de biche est d'ailleurs très discutée, plus encore que celle de bique : mieux valait donc ne pas y faire allusion dans un ouvrage élémentaire.
songe qu'un enseignement rationnel de l'histoire de la langue française, fondé sur les principes es sentiels de la philologie romane, n'est organisé, on l'a vu plus haut, que dans une minorité de Facultés. Un tel enseignement ne devrait-il pas être donné à tous les futurs licenciés ?
Je tiens enfin à signaler, en terminant, l'orientation réaliste et pratique, à mon sens très heureuse, qui caractérise aujourd'hui l'enseignement de la langue française. Non seulement on apprend — ce qui n'est pas nouveau — à rédiger une lettre, mais encore — ce qu'on faisait en Suisse depuis longtemps — à composer clairement un télégramme, à bien présenter une adresse, à nuancer les formules de salutation. Aucun détail n'est négligeable : le style télégraphique, en bri sant le mécanisme usuel de la phrase, est une excellente pierre de touche des connaissances grammaticales, depuis la coupe des mots jusqu'au choix des termes essentiels. A un autre point de vue, on met tour à tour en jeu le souvenir, l'imagination, la vision des objets et des gravures pour l'expression des idées et la gymnastique du langage : grammaire souple et vivante, qui devient plus attrayante à mesure qu'elle est mieux comprise.