Revue des Deux Mondes, octobre
plus parfaitement, et de pouvoir apprécier, en connaissance de cause, en quoi consiste sa pureté, quels sont ses traditions et ses vrais principes.
Au point de vue spéculatif, l'intérêt que présente l'argot est plus grand encore. La science a tout profit à étudier les multiples organismes du langage, qu'elle doit observer, disséquer, comparer — même les plus frustes, voire les plus grossiers, qui, par la spontanéité de leur formation, lui donneront souvent les renseignements les plus précieux sur l'évolution des phénomènes. Le botaniste ne préfère-t-il pas à la fleur opulente, mais artificielle, du jardinier, la plante sauvage de la vallée ou de la montagne ? Aucune branche du grand arbre national ne saurait être dédaignée — pas même les excroissances et les maladies, si tant est que l'argot, comme on l'a dit parfois, se présente comme une sorte de pathologie du langage.
La réalité est d'ailleurs tout autre. Patois et argots sont, en effet, les uns et les autres, des langages populaires entés sur le tronc commun, et qui se sont formés, ceux-là suivant les régions, ceux-ci en raison des milieux sociaux. Et voilà pourquoi l'École des Hautes Études, après avoir accueilli les patois voici une trentaine d'années, a ouvert récemment ses portes à un nouveau « frère inférieur » de la langue française, en consacrant
un cours, pendant deux ans, aux procédés de formation de l'argot des malfaiteurs.
Et d'abord, qu'est-ce que l'argot ? Bien des significations ont été données à ce mot. Dans l'acception traditionnelle — la plus ancienne et la plus étroite — il désigne le langage des malfaiteurs, supposé plus ou moins conventionnel. C'est là le premier sens français; mais, à l'origine, argot... en argot s'appliquait à la corporation ou à la profession ellemême des voleurs, qui parlaient jargon : par un procédé fréquent, on a attribué le nom de la personne à celui du langage dont elle se sert. Le mot jargon a eu lui-même différents synonymes : suivant les époques ou les milieux, les « argotiers » ont tour à tour appelé leur langage jobelin, blesquin, narquois, bigorne. L'origine et l'histoire de ces mots nous entraîneraient dans des dissertations étymologiques un peu longues1. Disons seulement que, d'après l'hypothèse de M. Lazare Sainéan, argot viendrait de ergot et signifierait le « métier de la griffe ».
Au sens large, on appelle souvent « argots » toutes les langues spéciales, propres à un milieu
1. Jobelin dérive de Job, employé au sens de « sot », « niais» ; Mesquin est un dérivé dialectal d'un mot argotique, blesche (mercier), assez obscur ; narquois est une variante de narquin, primitivement arquin (dérivé de « arc » et signifiant d'abord « archer ») ; bigorne vient d'une forme méridionale issue du latin bicornis.
social restreint — argots de métiers, des théâtres, des sports, de la Bourse, etc. De tels langages sont très nombreux, mais souvent malaisés à délimiter, parce qu'ils chevauchent les uns sur les autres et s'enchevêtrent à l'infini. Encore plus difficile serait-il d'en donner une liste exacte et complète.
Dans une petite brochure publiée en assez mauvais français à Francfort-sur-1'Oder, en 1873 *, Louis Botzon, qui atteint gravement aux effets du meilleur comique — celui qui s'ignore — énumère 284 argots parisiens (pas un de moins !), parmi lesquels on peut relever — je cite textuellement — les argots « des abonnés du Siècle, des absintlieurs, des Anglaises pudiques, des libéraux, des vieux bonapartistes, des bourgeois de 1830, des arquebusiers », L'évocation des arquebusiers, en 1873, est particulièrement joyeuse. Inutile d'ajouter que le brave Brandebourgeois, aussi pédant que balourd, avait pris pour argent comptant des facéties de journalistes, et, le nez chaussé de ses lunettes d'or, avait compulsé (sans les comprendre) des boutades humoristiques aussi doctoralement que des textes médiévaux. Il faut connaître la vie parisienne pour en analyser les argots, qui demandent à être maniés avec doigté : appliquée sans precau-