‹ La défense de la langue francaiseChapitre 39 sur 98 · Sur le langage actuel de Paris · texte numérisé non relu

Sur le langage actuel de Paris

tions aux plaisanteries du boulevard, la méthode philologique peut réserver de cruelles déconvenues, même quand on cite parmi ses auteurs « Mlle Thérésa, cancannière (sic) de FAlcazar ».

Il existe enfin un troisième sens. De nos jours, on englobe parfois la langue populaire sous le nom d'argot : c'est là confondre des choses sensiblement différentes, bien que l'argot et le langage du peuple se pénètrent de plus en plus. Dans les pages qui suivent, je m'en tiendrai à l'acception la plus étroite : l'argot des malfaiteurs.

Il y a eu de tout temps pénétration réciproque du français et de l'argot. Celui-ci, qui est branché sur la langue commune, réagit à son tour en apportant au français son contingent de mots. Le Dictionnaire général, de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, cite vingt mots qui sont ou paraissent empruntés à l'argot : bagou, caboulot, cambrioleur, escarpe, escoffier, flamberge, flouer, frusquin,gouaper, gourer, guibole, gueux, larbin, maquiller, matois, mioche , narquois , trimer , trucher, voyou. Bien qu'admis, pour la plupart, par l'Académie, ce ne sont pas, on le voit — sauf exceptions — les plus relevés. Cette liste demandé d'ailleurs à être revue : il faudrait ajouter un certain nombre

d'autres termes déjà anciens comme abasourdir, argot, boniment, dupe, fourbe, polisson, etc1. Mais le nombre des emprunts serait facilement décuplé si l'on voulait faire état des termes argotiques qui tendent à pénétrer dans la langue parlée contemporaine.

L'infiltration s'accentue depuis un demi-siècle, par suite de la diffusion de l'argot dans le peuple. Gela s'explique facilement. Les malfaiteurs sont moins groupés qu'autrefois, moins isolés |du reste de la population : les bandes organisées, qui avaient terrorisé diverses régions de France depuis le moyen âge, ont disparu avec le dix-neuvième siècle. Le bandit de profession se fait rare, tandis que le criminel ou le voleur d'occasion, mêlé au peuple dont il partage la vie et les occupations, constitue le type le plus fréquent. D'autre part les classes et les milieux sociaux sont moins séparés que jadis.

Mais la pénétration de l'argot dans le français n'est qu'un aspect d'un phénomène linguistique plus général. Par un curieux parallélisme, le dixneuvième siècle, comme le seizième, a cherché à enrichir le vocabulaire général, et il a été séduit par les termes techniques, rares, vigoureux ou

1. Par contre bagou, caboulol et voyou ne paraissent pas avoir appartenu à l'argot des malfaiteurs (Cf. L. Sainéan, L'argot ancien, p. 270).

étranges, qu'il a dénichés de tous côtés, dans les dialectes comme dans les langages spéciaux, — argot compris — pour les déverser à pleines mains dans le réservoir de la langue commune. Le seizième siècle apporta à ce travail plus de pédantisme, le dix-neuvième un plus vif souci de réalisme et de pittoresque. Mais l'analogie est frappante entre les deux époques, au point qu'on a pu établir des rapprochements remarquables entre la langue et les créations de mots chez des écrivains que tout semble séparer, comme Rabelais et Edmond Rostand *. La réaction se produisit au dix-septième siècle (comme elle s'opérera fatalement dans le courant du vingtième) : Malherbe, Vaugelas, Balzac, s'efforcèrent de « dégasconner » la cour, de purifier, de sarcler la langue en émondant toutes les herbes folles. Nos écrivains classiques se servent d'un vocabulaire relativement restreint, d'où sont bannis tous les termes populaires et techniques ; ils dédaignent le pittoresque, la précision du détail, la rareté de la forme, et visent avant tout à exprimer des idées générales communes à tous les hommes. Nous ou nos descendants verrons sans doute un phénomène analogue et un retour en faveur du beau langage, nettoyé de toutes ses scories,

1. Léo SpiTZER,Z)/e Wortbildung als stalistisches Mitlel exemplifiziert an Rabelais (Halle, 1910), pp. 151 et suivantes.

A. Dauzat. — Défense de la langue française* 8

mais perdant en relief ce qu'il gagne en pureté.

Aussi ne doit-on pas s'étonner si le se zième siècle s'intéressa vivement à l'argot, tandis que les écrivains du dix- septième l'ignorent totalement. Henri Estienne s'en occupe à plusieurs reprises, et cherche naïvement les plus nobles origines à ce « jergon » réputé vulgaire * : « Quelcun aussi pourrait dire que j'aurois eu tort de laisser les beaux mots du jergon, dont la plus grande partie est évidemment prise du grec : et pourtant leur feray cest honneur de leur laisser ici place. »

Guillaume Bouchet, juge à Poitiers, a consigné dans ses Serées de précieux renseignements sur la langue des malfaiteurs qu'il compare « à l'hébraïque, grecque et latine », et se lamente de ne pas mieux la connaître 2. « Je voudrois bien, dit-il, entendre leur jargon et sçavoir leur langage, car j'entendrois ce que disent les Mattois, les Blesches, les Contre-porteurs et les Gueux de l'hostière, qui s'en aident usans entre eux d'un mesme langage. » Faut-il rappeler qu'un siècle plus tôt Villon, qui nous laissa des ballades en jargon en grande partie incompréhensibles pour nous, était un parfait « argotier » , de vie comme de langage ?

1. Traité de la conformité du langage françois avec le grec, p. 136. Cf. aussi Apologie pour Hérodote, t. II, p. 206 (Edition Le Duchat).

Page 1