Les textes et documents sont indiqués presque tous
L'étude de l'argot est particulièrement attrayante, car si la matière, jadis amorphe et confuse, commence à se clarifier et à s'ordonner sous le double effort des sociologues et des linguistes, la mise au point s'ébauche à peine, et la nouveauté du sujet est de nature à aiguillonner l'esprit de recherche. Le terrain ayant été suffisamment déblayé, le moment est venu, semble-t-il, où la science du langage, par la double méthode historique et comparative, peut et doit, après avoir accueilli les patois, faire aux argots la place qu'ils méritent dans le champ de ses investigations.
Dans son ensemble, l'histoire de l'argot est bien connue depuis le quinzième siècle ; mais ses origines restent obscures. On affirme généralement que le langage des malfaiteurs s'est formé vers la fin de la guerre de Cent ans. Je ne crois pas l'assertion exacte. Sans doute, à cette époque, dos circonstances politiques et sociales particulières, comme la désorganisation et l'abdication des pouvoirs publics, favorisèrent la création de bandes de malandrins et, par suite, la diffusion du« jargon ».
dans la Bibliographie raisonnéede Vargot, de M. Yves-Plessis (1901). La meilleure étude linguistique est L'argot ancien, de M. Lazare Sainéan (1907) ; l'ouvrage sociologique le plus intéressant est Le génie de Vargot, de M. A. Niceforo (1912)-
Mais cette langue spéciale existait certainement depuis longtemps : dès le treizième siècle, le Donat proensal nous parle d'un langage particulier aux truands, et au douzième siècle le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel, renferme quelques phrases d'argot, qu'on aurait tort de récuser sous prétexte que nous ne les comprenons plus.
Une autre preuve de l'ancienneté de l'argot, c'est que le jargon des malfaiteurs et des gueux avait été emprunté en grande partie au langage spécial des merciers (ou colporteurs). La tradition, attestée par Guillaume Bouchet au seizième siècle, était encore vivace au siècle suivant, comme le prouve ce curieux passage du Jargon ou langage de V argot réformé, opuscule qui parut en 1628, et qui eut un succès considérable, si on en juge par les éditions successives publiées jusqu'en 1849.
« Il arrrva que plusieurs merciers mangèrent leurs balles, néanmoins ne laissèrent pas d'aller aux subdites foires, où ils trouvèrent une grande quantité de pauvres gueux, desquels ils s'accostèrent et leur apprirent leur langage et cérémonies. Les Gueux, réciproquement, leur enseignèrent charitablement à mendier. Voilà d'où sont sortis tant de braves et fameux argotiers... »
L'argot fut donc d'abord, à l'origine, le langage des gueux — c'est-à-dire des mendiants — qui avaient leur principal centre de ralliement à la Cour
des Miracles , sous la présidence du « Grand Coësre » ou « roi de Tunes »*. Mais du mendiant professionnel au malfaiteur il n'y avait qu'un pas, et c'est ainsi qu'il faut entendre le passage suivant du Jargon :
« Les argotiers voulant avoir toujours de quoi morfier (manger), voulurent lier le doublage (vol) avec l'argot ; c'est en un mot joindre les larrons avec ceux qui mendient leur vie ; à quoi s'opposèrent les bons râbles archisupôts avec les cagous (chefs), ne voulant pas permettre un si grand malheur. Mais on a été contraint d'admettre les susdits doubleux (voleurs) en la monarchie, excepté les sabrieux (voleurs de grand chemin) qu on n'a voulu recevoir, tellement que pour être parfait argotier, il faut savoir le jargon des blescb.es ou merciers, la truche (mendicité) comme les gueux et la subtilité des coupeurs de bourse. »
Tout nous porte à croire que les choses ne se sont pas passées avec autant de précision dans la « monarchie ». Toujours est-il que les « sabrieux » furent de longue date de parfaits « argotiers » Nous avons en effet sur les uns et les autres des documents fort intéressants et d'une authenticité certaine, tels que le procès des Coquillards de
1. Écrit souvent « Thunes ». Le mot désigne Tunis en ancien français. C'est par dérision que le chef des gueux avait été appelé « roi de Thunes » ; d'où tuner, mendier, et tum, écu (auj. pièce de cinq francs). Le mot coësre est obscur.
Dijon (1455), divers renseignements sur la bande de Cartouche, le lexique des « chauffeurs » d'Orgères (1800), et les Voleurs de Vidocq (1837). A travers les époques et les provinces, c'est le même langage, mais qui se renouvelle et évolue.
Avec l'aide de ces divers documents historiques, il devient aisé de comprendre comment s'est formé et a évolué l'argot des malfaiteurs. Il importe d'abord de détruire un préjugé, plus tenace qu'on ne pourrait le croire, et assez singulier à une époque où la science repose plus que jamais sur l'observation et l'interprétation impartiales des faits. Une légende — dont il serait facile de reconstituer la formation ■ — s'était créée autour de ce langage mystérieux, — disait-on, — artificiel, conventionnel, forgé de toutes pièces dans les Cours des Miracles et autres Universités ou Conservatoires d'argot. Personne n'avait songé à l'absurdité de supposer la création consciente et systématique d'une langue — travail gigantesque, même pour un grammairien — par des individus généralement illettrés, toujours paresseux, et d'une mentalité souvent rudimentaire. Des philologues éminents comme Arsène Darmesteter ont jadis partagé ce préjugé de confiance, faute d'avoir étudié par euxmêmes la question l.
1. Je renvoie à ce sujet à La langue française d'aujourd'hui, premier chapitre. On a attribué parfois des raisonne-
Car la légende de l'argot ne résiste pas — et n'a pas pu résister à une analyse impartiale. Sociologues comme linguistes sont arrivés aujourd'hui presque tous, par étapes, avec plus ou moins de réticences, à cette conclusion nécessaire : l'argot n'est pas une formation aberrante, mais une formation normale et spontanée, qui s'est opérée par les mêmes procédés que celle des autres langages. L'argot des malfaiteurs est une des nombreuses langues spéciales que créent, dans les sociétés différenciées, des besoins collectifs spéciaux1. Depuis quelque temps, sous l'influence de la sociologie, ces langues spéciales commencent à attirer l'attention des linguistes : M. Meillet a montré à plusieurs reprises que c'est par leur intermédiaire que s'effectuent la plupart des emprunts entre deux langues générales, — point de vue aussi juste que fécond.
Le métier est, par lui-même, une cause do différenciation, de spécialisation du langage. M. Bréal a fait voir, par exemple, comment le mot opéra-
ments de philologues ou des procédés d'amateurs de logogriphes à des malfaiteurs qui étaient — on l'oublie trop — des cerveaux primitifs. Ascoli, pour expliquer le mot lenspré (qui signifie prince), ne le décomposait-il pas ainsi : le (article) + ns ■+■ pre, + les deux derniers groupes formant l'anagramme de prens (« prends » en ancien français)? — Il s'agit simplement d'un anagramme du mot « prince », d'après le procédé du loucherbem (Voir plus loin). 1. Voir à ce sujet Le génie de Vargot, de M. Niceforo.
l'argot DES MALFAITEURS 125
iion a un sens tout différent dans la bouche d'un chirurgien, d'un financier ou d'un officier. Il se crée un fond de pensées communes, une véritable solidarité intellectuelle entre gens de la même profession : en faisant revenir souvent dans la conversation certains mots, certaines phrases, en évoquant de préférence tels objets ou telles actions, en favorisant certaines associations d'idées, le métier contribue très rapidement à spécialiser le langage dans un même milieu. Un exemple frappant nous est fourni par la langue des sports *, dont les deux caractères les plus saillants sont l'abondance des emprunts à l'anglais et la fréquence de la formation par ellipse : on sait, en effet, que les Anglais sont nombreux dans les professions sportives ; d'autre part il est naturel que des hommes d'action, ménagers de leur temps et de leurs paroles, tendent à aller vite dans leur langage comme dans leurs gestes, et à abréger les locutions et les mots. L'influence du métier est encore plus sensible si la profession, pour des raisons quelconques, a des caractères plus ou moins secrets. Il en résulte alors le langage sacré des prêtres dans les sociétés primitives, l'argot particulier aux corporations fermées (comme jadis les verriers de Venise, les canuts de Lyon), ou l'argot des malfaiteurs. Dans