Cf. A. Dauzat, La vie du langage, dernier chapitre
ce dernier cas la langue spéciale se présente en outre, pour les sociologues, comme un moyen de défense, de résistance à l'ordre social. Mais de toute façon ces forces psychologiques et sociales n'ont pas d'action directe, immédiate sur le langage. S'il y a un but cryptologique vaguement entrevu , les moyens sont absolument inconscients, et l'évolution de l'argot obéit aux lois générales qui président à la transformation incessante de la parole.
La spécialisation du langage varie en raison de l'isolement respectif des milieux sociaux. Nous voyons l'argot s'affirmer et prendre son essor en France au quinzième siècle, au moment où se constituent des bandes organisées de malfaiteurs. Au contraire, dans le cours du dix-neuvième siècle, lorsque le bandit de profession a fait place peu à peu au voleur et à l'assassin d'occasion, mêlé à la vie commune, on a assisté à une pénétration réciproque de l'argot et de la langue populaire.
Il n'est peut-être pas de langue européenne dans laquelle il n'existe un langage spécial aux malfaiteurs. Dans les pages qui suivent, nous aurons particulièrement en vue l'argot français ; mais certains rapprochements s'imposent avec les argots d'Espagne et surtout d'Italie.
Gomme tout langage spécial, l'argot des malfaiteurs est enté sur la langue commune (la langue
L ARGOT DES MALFAITEUHS 127
populaire, bien entendu) — c'est-à-dire qu'il a la même phonétique et la même grammaire. Il n'en diffère que par son vocabulaire. De nombreux mots se présentent sous un autre aspect que dans la langue générale, ou sont totalement étrangers à celle-ci. On peut les diviser en trois grandes catégories :
1° D'abord les termes dont l'originalité s'affirme seulement par le sens. C'est par là que débute la spécialisation de tout langage.
2° Les mots qui présentent une forme nouvelle peuvent avoir été formés avec les ressources de la langue, par dérivation et composition. L'argot ne tarde pas, d'ailleurs, à se créer ses suffixes, voire ses préfixes spéciaux.
3° Enfin de nombreux vocables sont empruntés à des langues étrangères ou à des dialectes.
C'est sous ces trois chefs qu'on peut ranger les divers procédés de formation et de renouvellement de l'argot, comme de tout langage. Nous les examinerons en sens inverse, parce que les changements de sens, qui dominent tous les autres, demandent à être étudiés de préférence en dernier lieu. D'autre part les emprunts étrangers nous fourniront, dès maintenant, des éléments précieux pour préciser l'histoire des argots et les influences qui ont agi sur leur évolution.
Les emprunts aux langues étrangères et aux dialectes s'opèrent en argot, comme dans tout idiome, en raison de la proximité géographique et surtout des relations sociales entre les peuples ou les régions. La seule analyse des emprunts, opérée par la méthode linguistique, nous permettra souvent de reconstituer l'évolution et les attaches des sociétés de malfaiteurs : inversement l'histoire apportera, une fois de plus, d'utiles éclaircissements à la science du langage.
L'argot allemand (rotwelsch), comme l'argot roumain, renferme de nombreux mots hébreux. Nous savons que les Israélites ont conservé longtemps leur langue — parfois même jusqu'à nos jours — dans les pays allemands, danubiens, slaves, et qu'ils ont toujours compté une majorité de petits commerçants avec lesquels les voleurs étaient forcément en rapports. Par contre on ne devait trouver, et on ne trouve en effet aucun terme hébraïque dans les argots de France, d'Italie, d'Espagne.
Au quinzième siècle, des nomades de race tartare, connus suivant les pays sous les noms de gypsies, bohémiens, gitanes, zingari, ont pénétré dans l'Europe occidentale — Angleterre, France, Espagne, Italie — où ils ont installé des colonies
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qui ont subsisté plus ou moins jusqu'à nos jours, en conservant généralement leur langage originaire. Ces bohémiens ont-ils été en relations avec les malfaiteurs indigènes? Si l'on veut le savoir, on n'a qu'à consulter les argots respectifs. L'argot roumain renferme de nombreux emprunts bohémiens ; les argots italiens n'en ont pour ainsi dire pas ; l'argot français en présente fort peu, et seulement de date récente. Quant à la péninsule ibérique, l'ancien argot castillan du seizième siècle — la germania — en est indemne, et a fourni au contraire des éléments au gitano Espagne ; par contre l'argot moderne espagnol en est imprégné, comme le calao (argot portugais) l. — Voilà les faits linguistiques bruts : on conçoit les déductions historiques et sociales qu'on peut en tirer.
Jusqu'au début du dix-neuvième siècle, l'argot français n'accuse presque aucun emprunt allemand, malgré les relations nombreuses qui existaient entre la France et l'Allemagne : il n'y avait pas eu de rapports entre les bandes respectives de malfaiteurs. Au contraire, les argots savoyards et piémontais renferment des mots germaniques, qui s'expliquent, là par les relations avec la Suisse allemande, ici par la domination autri-
1. Cf. L. Sainéan, L argot ancien, pp. 153 et sq. A. Dauzat- — Défense de la langue française. 9
chienne en Lombardie. Ainsi l'argot de Morzine1 (Haute-Savoie) nomme traie -wassa le porteur d'eau (par interversion de wasser-trœger) , métier exercé sans doute par des Suisses-Allemands ; celui du Piémont appelle les Autrichiens Ferloc, en souvenir des agents recruteurs qui cherchaient à enjôler (verlocken).
Au quinzième siècle, les argots français et toscan apparaissent, par l'absence complète d'interpénétration, comme le résultat d'évolutions indigènes et complètement indépendantes l'une de l'autre. Au contraire la germania, en Espagne, à lu même époque, s'est développée sous une double in l'luence française et provençale très caractérisée.
L'importation de termes méridionaux constitue, dans l'argot français, un phénomène très important, qui permet de partager naturellement son histoire en trois périodes bien nettes : cette division me semble préférable à celle, un peu artificielle, adoptée par M. Sainéan (Argot ancien et moderne, — avant et après 1850). Jusqu'au seizième siècle, l'argot français se présente comme un produit exclusivement indigène, formé à l'abri de toute influence extérieure. A la fin du seizième siècle, on constate une invasion de termes méridionaux — je préciserai dans un instant — qui
1. Celui-ci est un argot de maçons et non de malfaiteurs, mais le raisonnement est le même.
se continue pendant les siècles suivants, pour cesser à peu près avec le dix-neuvième siècle. Cet apport coïncide exactement — en tenant compte du temps nécessaire pour la répercussion du phénomène — avec l'existence des galères, puis des bagnes de Marseille et de Toulon : pendant toute cette époque la Provence fut le point de ralliement — forcé — des malfaiteurs, qui rapportaient du bagne de nombreux termes locaux.
Ce sont d'abord, bien entendu, des mots provençaux : source très abondante pendant deux siècles et demi, et qui s'est complètement tarie après la suppression du bagne de Toulon. Ce sont ensuite des mots italiens, presque aussi nombreux, tandis que l'importation espagnole, pendant toute la période « méridionale » (seizième siècle au début du dix- neuvième), est à peu près nulle : les listes établies à ce sujet par M. Sainéan i demandent à être revisées2, car il a fait une part beaucoup trop faible à l'italien, pour avoir tenu insuffisamment compte des critériums phonétiques et sémantiques3. On en conclura que les