L argot ancien, pp. 148-150 et
2. J'ai fait ce travail dans la Revue de philologie française (1911-1912).
3. Ainsi escoffier est originaire de l'italien, où le radical est phonétique; esbroufer en vient également, parce que l'italien sbruffare possède seul le *ens primitif et concret « jeter de Teau ».
malfaiteurs, en Provence, ont eu d'étroits rapports avec leurs collègues d'Italie, et peu ou point avec ceux d'Espagne. D'ailleurs le provençal a généralement servi d'intermédiaire1.
Il serait intéressant de déterminer, dans un pays comme la France, la part d'apport dialectaux fournis par chaque région, ce qui donnerait de précieux renseignements sur les lieux de rassemblement et de formation des anciennes bandes. Sur ce point — la Provence à part — il reste encore beaucoup à faire, car, faute d'un sens dialectologique suffisant, M. Sainéan a établi des listes qui pèchent par la base, en attribuant une origine dialectale à de nombreux mots que l'argot, au contraire, a fournis aux patois. Je reconnais d'ailleurs que le travail est extrêmement difficile, les critères, phonétiques ou autres, étant souvent fort ténus ou faisant même totalement défaut. Ce qui complique encore la tâche, c'est la rareté des documents patois anciens pour les époques les plus utiles.
Heureusement les termes d'argot se révèlent, dans les patois, au dialectologue, par une physionomie sémantique toute spéciale, par leur mode d'emploi, leur sens ironique, péjoratif, etc. La présence d'un même terme sous une forme semblable
1. De même que pour trois termes curieux venus du basgrec : arlun (pain), crie (viande) et ornie (poule, proprement oiseau).
et avec un sens analogue dans des parlers très éloignés les uns des autres, suffit aussi, en général, pour faire écarter l'origine patoise indigène.
Pourra-t-on jamais reconstituer le rôle qu'ont joué les diverses provinces de la France septentrionale dans la formation, le développement, l'expansion de l'argot ? Est-ce un hasard si la Normandie, en argot, s'appelle Jargolle ? A l'heure actuelle, avec les moyens dont nous disposons, nous ne pouvons aboutir qu'à de maigres résultats. Il est encore plus difficile de savoir ce qu'il pouvait y avoir de local et de dialectal dans l'ancien argot, et en quoi, par exemple, le jargon des Coquillards bourguignons différait au quinzième siècle du jargon des malfaiteurs parisiens.
D'une manière générale, on peut se représenter, grosso modo, comme il suit l'action des influences étrangères. Tout le centre et le sudouest de la France n'ont pour ainsi dire rien fourni. La Provence a envoyé un contingent considérable et a transmis un apport presque aussi important, celui des mots italiens. L'argot a été alimenté par un large fleuve venu d'Italie, renforcé et plus que doublé en Provence, et qui a recueilli quelques affluents dans la région lyonnaise. Quelques courants locaux, de bien moindre importance, se sont formés en outre dans le nord de la France en convergeant sur Paris :
du Poitou, de Normandie, du Nord et de Lorraine (celui-ci plus faible). — Tandis que les termes provençaux (et italiens) arrivent très nombreux dès la fin du seizième siècle, les dialectes de la France du Nord (en y joignant le francoprovençal) ne déversent guère leur contingent — et ceci est très curieux — avant la fin du dixhuitième siècle.
Il est remarquable que l'argot contemporain ne possède aucun terme tiré de l'anglais, à une époque où les emprunts d'outre-Manche sont si nombreux dans la langue générale et dans le langage des sports. Il faut en conclure évidemment que nos malfaiteurs n'ont eu, jusqu'à nos jours, aucun rapport avec les pickpockets britanniques, tandis qu'ils ont entretenu longtemps d'étroites relations avec leurs confrères de Provence et d'Italie.
Il faudrait enfin rechercher — en outre des adaptations de forme et des changements de sens subis par les mots importés — les raisons qui ont fait emprunter tel terme à telle contrée plutôt qu'à telle autre. C'est là encore une œuvre délicate. Ce n'est pas un hasard cependant si l'Espagne a donné à l'argot moderne ses borricos, ses mendigos, et son agua — devenus hourriquot, mendigot, agout{ (écrits à tort avec des t) —