‹ La défense de la langue francaiseChapitre 48 sur 98 · Th prononcé comme en anglais · texte numérisé non relu

Th prononcé comme en anglais

derne, « fantassin », « Allemand » deviennent fanlaboche, Alleboche ; Parisien, Italien, Parigo, ltalgo; Auvergnat, Auverpin, etc. Ainsi s'expliquent les « déformations de la finale » suivant la terminologie de certains auteurs : procédé aussi normal que le changement, en français, de siroper en siroter, saumuire en saumure, mais qui a atteint en argot une importance particulière.

A la dérivation se rattachent par divers côtés les changements de mots dus à des causes analogiques. Une première série de phénomènes est cataloguée généralement sous la rubrique « étymologie populaire » : désignation fort mal choisie, car il s'agit de transformations purement inconscientes dans lesquelles le sens joue rarement un rôle. Il n'y a aucun rapport de signification entre rouelle et ruelle, et cependant le peuple dit aujourd'hui : « une ruelle de veau ». Il s'agit simplement d'une attraction homonymique : un mot rare, usité seulement dans des locutions spéciales, ou isolé dans la langue (c'est le cas des emprunts étrangers), peut subir l'attraction d'un mot dont la forme est voisine, et qui est évoqué à sa place par le jeu de l'association des idées. En argot, le phénomène se produit spécialement au cours des substitutions de suffixes ; il est surtout particulier à l'argot moderne : c'est ainsi que, dès l'époque de Vidocq, cogne (gendarme) devient cognac, pro-

fonde (cave) passe à prophète, filou à philibert, navet à navarin, etc. Icil'« étymologie populaire » touche au jeu de mots.

On observe parfois des recompositions assez curieuses. Dans le mot pézouille (paysan, qui vient du provençal pezouil, pou), l'argot moderne a cru percevoir le mot pet , et il a transformé le mot en pet-de-zouille (sur le modèle de « pet-denonne », « pet-de-loup », etc.). La langue populaire moderne change de même volontiers laudanum en Veau aVanum i. Gomme on le voit par ces exemples, il n'est pas nécessaire, pour que ce phénomène se produise, que la seconde partie du mot ait un sens indépendant.

Certaines particules peuvent s'agglutiner au début du mot (comme en français ierre devenu lierre, etc.) Ce peut être l'article indéfini ou défini : un arquin devient un narquin, comme en lillois un' (u)èpe est devenu une nepe (guêpe : mot passé en argot au sens de « vaurien »); arton (pain) se présente parfois sous la forme larton, anse (eau) est devenu lanse, habin (chien) semble le prototype de larbin, etc. La préposition de peut donner lieu à des « fausses perceptions » analogues. Parfois elle se soude au mot, comme dans

1. Par une deuxième analogie on a parfois (plus rarement) l'eau d'ânon.

huppe devenu dupeK Réciproquement un mot peut être amputé de sa première syllabo, prise pour la préposition de ou le partitif du : l'argot moderne a ainsi réduit dure me (fromage : dérivé de dur) à rême.

La fausse perception, l'agglutination et la substitution de suffixes jouent les principaux rôles dans la formation et l'évolution d'une série très curieuse de pronoms personnels que l'argot des malfaiteurs s'est créés.

Au témoignage de Guillaume Bouchet, l'argot du seizième siècle disait fay chanté à son han pour « j'ay parlé à luy ». Ce mot han. assez obscur2, se cristallisa dans les locutions « mon han », « ton han », « son han », qui — n'étant plus comprises dans leur sens primitif — devinrent rapidement synonymes de moi, toi, lui. L'agglutination se produit (Y h ayant cessé d'être aspiré) et nous trouvons dans le Jargon do 1628 les pronoms personnels monnan, tonnan, etc. —

1. Ce mot existe encore au sens de huppe (oiseau) dans des patois de l'ouest auquel l'argot l'avait emprunté dès le quinzième siècle en lui donnant l'acception actuelle. L'argot moderne a donné le même sens au mot pigeon. — L agglutination du d à l'initiale des mots est fréquente dans les patois d'Auvergne où onire (marmite) devient douire, ieule (hièble) dieule, ôuta (ôter) dôula, etc.

2. L'association des mots « chanter à son han » suggère le mot allemand Hahn, coq (le coq jouant un grand î ôle en argot). Simple hypothèse, qui demanderait à être étjiyée.

L ARGOT DES MALFAITEURS Ul

Une autre série de pronoms, déjà formée, nous est signalée en 1596 par la Vie généreuse des mercelots : c'est mezis, tezis, sezis, nozis (moi, toi, lui, nous). Il est à peu près certain que mezis vient de l'ancien provençal mezeis, qui signifiait « même », et dans lequel le début du mot aura été pris pour le pronom personnel me (moi) : la confusion a peut-être commencé par l'expression me mezeis (moi-même), abrégée en mezeis, qui aura conservé le même sens. D'après mezis, « moi » , l'argot a créé aussitôt par analogie toute la série.

Mais ce n'est pas tout. Chacun de ces deux types — monnan, tonnan... mezis, tezis — est sujet, à son tour, comme un quelconque substantif, à éprouver des substitutions de suffixes, ou, plus exactement, de finales. Ainsi se forment les séries parallèles, d'une part monière, tonière..., montasse, toniasse.., monorgue, lonorgue..., — et de l'autre mézière, tézière..., mézingand, iézingand..., mèzig, tézig... Là encore, l'attraction homonymique a du, plus d'une fois, entrer en ligne de compte (notamment zig, gaillard, pour mèzig). On a aussi les dérivés directs nousaille, vousaille. Enfin l'argot moderne a senti parfois l'adjectif possessif mon, ion... dans certaines combinaisons (où il était, en effet, à l'origine) et a décomposé, par exemple, moniasse (devenu mo-

gnasse) en mon gnasse créant ainsi un substantif gnasse qui n'avait jamais existé. LA xpression « je parle à son gnasse » est ainsi red^venue exactement identique au « j'ay chanté à son han » du seizième siècle. A noter que les périphrases pour désigner la première, la seconde ou la troisième personne ne sont pas rares dans le langage populaire.

On trouve des phénomènes analogues en fourbesque, peut-être encore plus complexes.

Certains mots invariables sont aussi curieux. La dérivation peut affecter les adverbes : ici devient icicaille, là et là-bas, lago, labago. Le mot dalle, qui signifiait « monnaie » en argot ancien, a pris aujourd'hui le sens de la négation, de même qu'en français pas, point, miey etc. : comme la langue populaire supprime le ne, on dit, par exemple :fg vois que dalle (je n'y vois rien). L'affirmation moderne qu'on écrit gy (oui) représente la première syllabe des expressions « j'y suis », « j'y vais », etc. : il est extrêmement remarquable qu'aux origines de la langue française oïl se soit formé par une abréviation analogue. — L'histoire des affirmations et des négations est encore plus curieuse et plus difficile dans les argots italiens.

L'abréviation des mots, regardée à tort comme une « formation phonétique », ne se rencontre

guère que dans l'argot français et le français populaire moderne. On connaît ce procédé, qui raccourcit « perpétuité » en perpète, « fortification » en fortif, etc. Inconnu aux langages antérieurs, il semble avoir pour point de départ deux phénomènes bien différents. Le sectionnement des mots longs débuta vraisemblablement par des ellipses : l'abrègement de piano-forte en piano est du même ordre que celui de « dépêche télégraphique » en « dépêche » ; puis les composés gréco-latins suivirent, et, sur leur modèle, beaucoup d'autres mots. Ce procédé, familier à la langue populaire, est étranger à l'argot des malfaiteurs, qui pratique, au contraire, le suivant : c'est le raccourcissement des mots qui ne portait, à l'origine, que sur la syllabe finale — tels « cabot » devenant cabe, « bidon » bide, « dauphin » (pince) daufe — et qui présente le phénomène inverse de la dérivation par suffixe1. On refait un primitif supposé, par le procédé de la quatrième proportionnelle analogique : d'après le couple chiffe- chiffon (et beaucoup d'autres), bidon a donné naissance à bide (ventre : comparé à un bidon), etc. Le premier exemple de ce phénomène est daufe, dans le Rat du Châtelet (1790). On en relève une quinzaine

1. Un phénomène analogue existe dans les patois, où M. (iilliéron l'appelle « dédiminutivisation »>.

dans Vidocq. Depuis, ce procédé a pris une grande extension.

Plus curieuses sont les créations par métathèse, qui dénotent, plus clairement cette fois que les substitutions de suffixes et (b finales, l'intention d'un< déformation systématique. Les plus anciennes traces qu'on en retrouve s'observent, au seizièim siècle, dans la germania, où un certain nombre de mots de deux syllabes offrent une permutation de consonnes, — toujours la même : taplo (espagnol plalo), griio (esp. trigo, blé), chepo (esp. peeho, poitrine), etc. Certains argots savoyards offrent la permutation complète des deux syllabes : chiplan (de planchi : plancher). L'origine de ces métathèses paraît devoir être cherchée dans des lapsus linguœ, qui auront été imités et généralisés d'abord par moquerie et par jeu.

L'argot moderne des bouchers de la Villette — le loucherbem ou largonji — pratique une combinaison assez bizarre de l'anagramme et de la métathèse. Ce procédé, qui est éminemment conscient et réfléchi, consiste à remplacer par / la consonne initiale, qui est rejetée à la fin du mot et suivie d'une finale quelconque : c'est ainsi que « boucher » devient loucher -bernai jargon » largon-ji, etc. Cette déformation n'est pas inconnue à l'argot des malfaiteurs, mais on ne la trouve que dans l'argot moderne, où elle a peut-être son

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origine. Le premier exemple semble être celui du nom de la prison de La Force, qu'on trouve sous la forme Lorcefé dans Vidocq. Cet exemple montre que c'est à 17 de l'article qu'il faut demander l'origine de l'initiale de ces mots1.

Ce sont les changements de sens qui, jusqu'ici, ont surtout attiré l'attention des chercheurs. A ce point de vue, l'argot évolue très vite, comme tout langage populaire livré à lui-même. Les changements sont parfois si rapides qu'on ne peut plus reconstituer, au bout de quelque temps, l'histoire des mots, si l'on ne connaît pas les étapes antérieures. L'écart va se creusant de plus en plus entre la langue spéciale et la langue commune. Et cet écart, comme le degré plus ou moins grand de clarté que présentent ces langages à l'analyse philologique pour une époque donnée, permet, dans une certaine mesure, de dater l'âge et la formation des argots.

Ainsi, au quinzième siècle, l'argot français et le

1. Comme l'a dit spirituellement M. Gaston Esnault, c'est là « le coup du père François pour le malheureux substantif, bâillonné par devant, offusqué par derrière, étripé jusqu'au cœur ». (Préface de la Bibliographie de l'argot de M. Yves-Plessis.)

A. Dauzat. — Défense de la langue française. 10

fourbesque apparaissent simultanément avec une série de mots obscurs, de créations morphologiques complexes, — idiomes nettement individualisés et fort éloignés de la langue courante : une grande partie de l'argot de Villon est encore pour nous lettre morte. Il faut donc en conclure une fois de plus (c'est là un nouvel argument à l'appui de cette thèse) que, s'ils ne nous sont attestés qu'à cette époque et si des circonstances sociales ont favorisé au quinzième siècle leur épanouissement, c'est à une période beaucoup plus ancienne de l'histoire que se sont formés ces argots en se détachant peu à peu du tronc de la langue commune. Au contraire la germania, au début du seizième siècle, se présente à nous comme un idiome très clair, facilement explicable, où tout se réduit à des changements de sens fort simples, quelques métathèses et des emprunts au français et au provençal : on est en droit d'en conclure que l'argot espagnol est de formation plus récente que ses congénères de France et d'Italie. Faut-il s'étonner s'il s'est développé postérieurement à la reprise de l'Espagne sur les Arabes ?

Les changements de sens s'effectuent en argot suivant les procédés communs à tous les langages. Quelques remarques sont cependant utiles.

Les synonymes sont très nombreux en argot. « Langue pauvre d'idées et riche de synonymes »,

a-t-on dit fort justement1. Les mots s'usent vite dans la langue populaire, et surtout la profession des malfaiteurs incite à leur prompt remplacement. En général chacun des divers synonymes est propre à une "époque ou à un milieu donné, bien qu'on ne puisse pas toujours, à cet égard, apporter les précisions nécessaires.

Il s'est d'abord créé un certain nombre de synonymes de même racine par suite des substitutions de suffixes : nous voyons ainsi « boutique » devenu boulanche dans le Jargon de 1628, boutrolle chez les Chauffeurs d'Orgères, boutoque dans Vidocq ; l'une des séries formées pour les personnels est mézis au seizième siècle, mézière et mézingand au siècle suivant, mézig au dix-neuvième.

Mais la plupart des synonymes sont de racines différentes, et sont créés surtout par métaphores. Les objets et les personnages avec lesquels les malfaiteurs avaient de nombreux rapports, ont donné lieu, naturellement, à la plus riche synonymie. Entre le quinzième et le dix-neuvième siècle, la potence est désignée sous les noms à'abbayede-monte-à-regret, banc, béquille, bulle, hallegrup, juc, poteau, torlerie, veuve; le gendarme

1. Marcel Schwob et Georges Guieysse, Étude sur l'argot français, p. 49 (Mémoires de la Société de Linguistique, 1889).

est tour à tour balai, cabot ferré, cagne, rogne, cognac, grippe-jésus, hirondelle de grève, lapinferré, lapin ; l'agent de police, plus récent, et qui, à la réputation de taper dur, ajoute la vision d'un homme en faction, est appelé par l'argot moderne bec-de-gaz, chandelle, cierge, cogne, flic, lampion, raille, tige, vache, etc1. De même pour « prostituée », « voleur », « voler », « assassin », « prison », les synonymes sont innombrables.

Un des phénomènes les plus caractéristiques de l'argot des malfaiteurs est la dérivation synonymique, mise pour la première fois en lumière par MM. Marcel Schwob et Georges Guieysse dans l'ouvrage précité. En voici le principe : lorsqu'un mot prend une signification nouvelle, ses synonymes antérieurs peuvent l'acquérir également. L'attraction homonymique, dans l'ancienne langue, avait rendu identiques harpe = griffe et harpe = instrument de musique : en argot, harpe ayant passé au sens de « barreau de prison », l'expres-

1. La plupart de ces mots n'ont pas besoin d'explication. Les noms d'animaux ont un sens péjoratif. Cagne est l'it. cagna, chienne. La potence évoque l'idée de son grand poteau, ou de la butte où elle est juchée; elle est veuve du condamné marié avec elle ; hallegrup est obscur. Jésus signifie « innocent » en argot ; cognac a été expliqué plus haut ; flic est une onomatopée, les anciens « sergents » ayant des fouets.

sion « pincer de la harpe » (être prisonnier) amena aussitôt par analogie « pincer de la guitare » et « jouer du violon » — d'où « violon » au sens de « prison ». Lorsque « nettoyer » eut pris la signification de « voler », la même acception passa aux synonymes polir et fourbir.

Gomme la langue populaire, l'argot fait souvent appel aux noms d'animaux dans ses métaphores : il dénomme le pied paturon, le bras aile, le gendarme cagne (c'est-à-dire chienne) ; le nerf de bœuf est un canard, la ceinture une anguille, etc.

Le langage des malfaiteurs fait un emploi considérable d'adjectifs substantivés désignant un objet par une de ses qualités (comme en français une noire sss note de musique) : la blanquette est l'argenterie, tandis que dans l'argot piémontais — particulièrement riche — la bianca est le papier à lettres, le bianchin le lait et la bianchina la neige. « Cœur » est à la fois battant et palpitant en argot français, baient en piémontais ; mais là battant a signifié aussi bras, et ici batenta désigne l'heure. Cornante est le bœuf en fourbesque, comme cornant en argot français.

Il faut remarquer les nombreuses appellations ironiques : X abbaye -de -monte- à-regret était jadis la potence; le casiu (château) désigne la prison, les philosophes sont de mauvais souliers, le ma-

riage (sous-entendu : avec la corde) est la pendaison. Ce caractère est surtout sensible en argot français ; mais on trouve aussi .dans le fourbesque maintes expressions originairement ironiques plus ou moins faciles à expliquer, telles que il gobbo (le bossu), signifiant «moi » (cf. français populaire bibi), coriesia ! (courtoisie) « oui », amore ! (amour) « non », etc.

Les changements analogiques — de sens ou de forme — se superposent souvent à l'emprunt. Il n'est pas toujours facile de savoir si la transformation est due à l'argot ou à la langue originaire. Ainsi castu, qui signifie « château » en provençal (casièu), a-t-il passé au sens de « prison » dans sa langue-mère ou en argot français ? Nous ne pouvons répondre, car, — c'est là une des lacunes les plus regrettables de notre information — nous n'avons aucun document sur l'argot indigène des malfaiteurs provençaux.

L'entrée en jeu, successive ou simultanée, de nombreux éléments, rend particulièrement délicate, mais aussi singulièrement passionnante, l'étymologie des termes argotiques. Ce qui augmente encore la difficulté des recherches, c'est que l'argot est un langage aux transformations séman-

l'argot des MALFAITEURS 151

tiques très rapides, si on le compare à la lente et majestueuse évolution des langues littéraires et même des patois : il brûle volontiers les étapes, et les jalons intermédiaires nous font souvent défaut. Aussi nombre de mots restent-ils encore obscurs aux yeux de la science, et on ne saurait trop mettre en garde le public contre les rapprochements sans valeur, les étymologies fantaisistes données au petit bonheur dans les dictionnaires d'argot. Les changements de sens sont si brusques et parfois si déconcertants dans le langage des malfaiteurs, les possibilités de filiation sémantique sont si nombreuses qu'on risque à chaque instant de s'égarer si les recherches ne sont pas astreintes à des règles particulièrement sévères. La méthode linguistique la plus rigoureuse s'impose, avec ses garde-fous : critériums phonétiques d'abord, analogiques ensuite.

On est déjà arrivé à l'heure actuelle à un grand nombre de résultats précis et certains, grâce surtout à l'important travail de M. Sainéan, que nous avons complété et rectifié dans nos conférences à l'Ecole pratique des Hautes Études. Donnons quelques exemples empruntés aux termes les plus connus ou les plus pittoresques.

Parmi les mots qui sont venus d'Italie, trois signifient « assassiner » par suite d'une association d'idées intéressante : escaper, escapoucher,

escoffîer. Leur sens originaire est « enlever la cape » , « enlever le capuchon » , « enlever la coiffe » : de là on est passé à « enlever la tête », et par extension, « tuer », grâce à la figure que les grammairiens ont baptisée « métonymie » , et qui consiste, en l'espèce, à prendre le contenu (la tête) pour le contenant (coiffe, capuchon). La physionomie phonétique des deux derniers mots ramène d'ailleurs à l'italien, et non au provençal comme l'avait cru M. Sainéan (it. cappuccio, cuffia.

De l'italien aussi pif, gros nez, qu'on avait cru normand à tort (le mot normand vient de l'argot), et qui représente, par métaphore, l'instrument de musique (piffero) des petits pifferari. A la même source l'argot moderne a puisé brindezingue, ivre, dont le prototype est l'italien brindisi, toast (avec l'addition d'une finale fréquente en argot). L'homme du peuple se grise à force d'offrir et d'accepter des consommations et de boire à la santé de ses camarades : le mot est d'une psychologie très juste.

Un double emprunt, qui s'est produit indépendamment à deux époques différentes, doit être restitué aussi à nos voisins transalpins : c'est trucher, mendier, usité en argot du dix-septième siècle, et le moderne truc (d'où l'on a tiré traquer). Le prototype est le fourbesque trucco. qui a d'abord le sens propre de « bâton ». Le bâton était

jadis le symbole de la mendicité; rappelons-nous les vers du fabuliste :

Donner la chasse aux gens Portant bâtons et mendiants.

Mais le fourbesque a aussi le sens dérivé « prétexte pour attraper de l'argent » : c'est l'origine de notre truc. Faut-il rapprocher de la métaphore italienne notre expression familière « tours de bâton », et le sens de « fraude » donné, déjà dans l'argot des Goquillards, au mot méridional estève (qui signifie proprement « manche d'araire ») ?

Puisque nous voici dans le Midi, signalons le pitre dont le nom signifie « poitrine » en provençal : n'est-il pas le saltimbanque qui fait le beau et qui « plastronne » ? Et où sait-on mieux plastronner qu'au bon pays de Provence ? Marseille nous a donné aussi la pègre, qui est à l'origine la « poix » ( pego). Il est très remarquable que l'argot moderne rende voler par « poisser », et voleur par « poisse » ; le béarnais nous explique ironiquement par un dicton que le voleur a de la poix aux doigts : voilà pourquoi les objets lui restent entre les mains ! C'est là une des meilleures étymologies de M. Sainéan. La métaphore a été créée par le marseillais, qui appelle pego le larron du quai. Pègre signifie encore « voleur » chez Vidocq : c'est certainement

à cause de son genre féminin qu'il est devenu aujourd'hui, dans la langue courante, le collectif que l'on connaît (la basse pègre).

On dit familièrement que deux personnes sont intimes comme les deux doigts de la main. L'argot a rendu la même notion d'affection étroite — qu'il s'agisse d'amitié ou d'amour — en recourant à une image analogue, celle des deux cuisses, qu'il appelle les « sœurs blanches » . C'est ainsi que les idées de « camarade », «amant», etc., ont été exprimées à l'aide du mot « gigue » , soit sous sa forme française additionnée d'un suffixe (gigolo, et plus récemment gigolette), soit sous sa forme méridionale (prononcée dzîgo) qui a donné naissance à zig. Si l'on écrivait zigue, gigolol, ces mots sembleraient moins étranges et leur origine apparaîtrait mieux à l'œil.

Il ne faut guère chercher de mots allemands avant le début du dix-neuvième siècle. Cependant le Jargon de 1628 nous donne déjà « un glace » (verre à boire), qui n'a évidemment rien à voir avec la glace, et dont on aurait certainement trouvé plus tôt l'étymologie exacte (ail. Glass, n., même sens), si l'orthographe n'avait mis sur une fausse piste, une fois de plus.

Plus récent le rade, pièce de monnaie, qui est l'allemand Rad, roue : la langue populaire moderne ne dit-elle pas « une roue de derrière »

(pièce de cinq francs) ? De là le mot a passé au sens de « tiroir de comptoir » (où on met la monnaie) : le contenant, cette fois, est pris pour le contenu; il a formé aussi le dérivé radin , a gousset » , où on place aussi du « rade » .

Gonnaît-on l'origine de la mouise, qui, dans l'argot moderne, signifie la gêne, la misère, concurremment à bien d'autres synonymes? M. Sainéan avait pensé à un provençal mollisse, humide, qui ne convient ni pour la forme, ni pour le sens. Si l'on songe que la première acception du mot est « soupe économique » dans Yidocq, on va droit à l'allemand Mus, « bouillie », « soupe », qui a été emprunté sous sa forme alsacienne ou suisse-allemande Mues (pron. mouez), ce dont on ne saurait s'étonner. Le sens figuré est dû à la même association d'idées que dans les expressions populaires de même sens : être « dans la purée » , « dans la panade » .

Qui croirait que la France — par l'intermédiaire de l'argot — a demandé à l'Allemagne des leçons de chic ? Rien n'est cependant plus vrai. Ce mot — dans le sens « avoir du chic », vient de l'allemand Schick, « tenue, maintien », employé depuis longtemps par la langue familière, dans le même sens que notre chic, qui lui est postérieur et qui vient d'outre-Rhin.

Bien qu'il appartienne plutôt à la langue popu-

laire contemporaine qu'à l'argot proprement dit des malfaiteurs, le mot moukère (femme de mauvaise vie) peut trouver ici sa place parce qu'il donne lieu à une série de remarques intéressantes. Ce terme vient de l'espagnol mujer, qui n'a nullement une valeur triviale, mais désigne au contraire la femme, plus spécialement dans le sens d' « épouse ». Mais les emprunts étrangers prennent volontiers un sens péjoratif. Ainsi l'espagnol et le portugais nous ont pris « madame » en lui donnant une acception voisine. Il y a, il est vrai, une nuance assez appréciable : tandis que la moukère est chez nous la pierreuse du trottoir, la madama est en Espagne l'élégante demi-mondaine. De cette simple opposition, des sociologues tireraient volontiers — mais ce pourrait être dangereux — des déductions sur les mœurs des deux peuples.

A notre connaissance, moukère s'est répandu après l'Exposition universelle de 1889, et il semble avoir son origine dans les nombreux spectacles de « danses du ventre » donnés dans la « rue du Caire » par des Arabes plus ou moins hispanisants. Le caractère peu respectable des femmes qui figuraient dans ces exhibitions suffit à expliquer le sens péjoratif qu'eut le mot dès le début. Au point de vue phonétique, il est intéressant de noter que la jota espagnole a été rendue par k,

l'argot des MALFAITEURS 157

comme dans la prononciation courante, en France, du vin de Jerez (écrit à tort Xérès), qui est Kérès. Dans les anciens emprunts, au contraire, le son représenté par cette lettre (et qui a lui-même évolué) était traduit par ch, comme dans Quichotte, Chimène (Quijote, Jimena), de même que l'espagnol rend par jota notre ch {jefe = chef, etc). Ajoutons, à titre de curiosité, que dans un emprunt tout récent, le nom de la comédie espagnole La Jota est généralement prononcé Rota. Précieuses remarques pour l'histoire de la prononciation.

On est disposé à chercher des relations entre la psychologie des malfaiteurs et certaines appellations familières à leurs argots. Est-ce un hasard si l'idée de « dire » a été rendue par « chanter », indépendamment dans les argots français, toscan, castillan et portugais ? Et si l'on n'aperçoit pas à première vue la raison de ce phénomène, on conçoit très bien, par contre, que des malfaiteurs seuls pouvaient appeler une corde une ligote, parce que l'idée de ligoter est la première qu'éveille chez eux cet objet; de même travailler ne peut arriver à signifier « voler » que chez des voleurs. Dans tous les argots de malfaiteurs les

mots qui ont le sens de « parler » prennent presque tous l'acception « dénoncer » : un malfaiteur parle pour dénoncer ses complices. La main est une serre, une pince : elle sert à étrangler où à « pincer » les objets. L'année est une longue, car on pense surtout à compter les années de prison ; la porte devient une lourde, dès qu'il s'agit de la défoncer ou de la soulever.

Mais il est très difficile en général d'affirmer que telle association d'idées est foncièrement argotique, qu'elle est en relations directes avec la mentalité des malfaiteurs, car nous trouvons par ailleurs des similitudes qui doivent nous donner à réfléchir. Les idées de « morve » et de « moisissure » ont été associées par l'argot moderne l tout comme par le latin ; l'argot espagnol avait appelé la jupe campana (cloche) quatre siècles avant la jupe-cloche des couturiers parisiens. Et n'est-il pas curieux de constater que, pour désigner les noms des mois, les malfaiteurs turinois ont eu recours aux mêmes associations d'idées que les auteurs du calendrier révolutionnaire, avee cette seule différence que ceux-ci parlaient grec et latin et que les saisons diffèrent en France et en Italie ? Dans l'argot piémontais, décembre est le mois de

1. Qui dit mouflon (mouchoir), de l'italien muffa (moisissure). Les deux mêmes idées sont associées par les mots latins mucus et mucidus.

la neige (trentin dla bianchina) comme nivôse, et septembre de la vendange (dla moustousa) comme vendémiaire. Et le Piémont précoce a retrouvé pour mars la métaphore, depuis longtemps incomprise, de Vaprilis romain — la terre qui s'ouvre — (trentin del sbertidur). Dégager du langage des malfaiteurs ce qui caractérise la mentalité argotique, voilà peut-être, de tous les problèmes que posent les argots à la science, le plus difficile à résoudre.

CHAPITRÉ II La politesse dans la langue française.

On se plaint que la politesse française disparaît — dans le langage comme dans les mœurs : celui-là n'est-il pas le fidèle miroir de celles-ci ? La pénétration de l'argot dans la langue n'a pas peu contribué à ce résultat, car si les romantiques et les poètes ont été frappés par ses métaphores savoureuses et son relief pittoresque, l'argot n'en reste pas moins le langage grossier par excellence, et sous ce rapport il laisse bien loin derrière lui les patois. C'est ce dernier aspect qui avait surtout été sensible à Brunetière. Les deux caractères se complètent sans s'exclure. L'argot des malfaiteurs est expressif, c'est incontestable ; il n'en est pas moins vrai qu'il patauge littéralement et volontairement dans l'ordure : il ne peut donc exercer, à cet égard, qu'une fâcheuse influence sur la langue.

Le français a cependant été longtemps considéré comme la langue de la politesse, et il n'a pas encore démérité de son ancienne réputation. Les autres langues sont d'ailleurs logées à la même enseigne : l'espagnol et l'italien, en particulier, ont été fortement influencés par leurs argots respectifs. Songeons aussi que la langue reprend à la longue le dessus, en relevant peu à peu de leur trivialité les termes argotiques qu'elle assimile.

Mais le vocabulaire n'est pas tout, la politesse est aussi en relations étroites avec la grammaire ; n'est-elle pas « surtout faite de formes de langage { » ? Rien n'est plus intéressant et plus instructif que d'étudier par quels moyens la politesse s'exprime dans la langue, — dans les formules grammaticales d'abord, dans le choix des termes ensuite.

A cet égard, bien des phénomènes curieux de notre langage passent inaperçus, parfois même aux yeux des grammairiens, car ils sont si anciens et si profondément entrés dans l'usage qu'ils n'attirent plus l'attention. L'emploi du pronom vous au lieu de tu en est un exemple. Cette habitude nous semble toute naturelle, et cependant, à la réflexion, n'est-il pas bizarre, somme toute, de parler au pluriel à une personne seule ? Et com-

1. F. Brunot, L'enseignement de la langue française, p. 185. A. Dauzat. — Défense de la langue française. 11

ment peut-il paraître plus poli de multiplier, si Ton peut dire, la personnalité de son interlocuteur ? Autant de points d'interrogation auxquels les grammairiens français, en général, ne répondent pas1. Et si nous regardons autour de nous, comment concilier avec notre vous et le « vous » anglais, l'emploi, dans le même sens, de « elle » en italien et de « ils » en allemand ? Comment l'idée de politesse a-t-elle pu produire, suivant les pays, des résultats si différents, et comment, par exemple, l'emploi de la troisième personne peut-il être considéré là comme méprisant, ici comme respectueux ?

C'est un fait bien connu que toutes les langues anciennes ignoraient l'usage du vous de politesse, tout au moins dans leur période classique. Pour donner plus de solennité à leurs actes et à leur personne, les empereurs romains, à partir de Dioctétien, employèrent, en parlant d'eux-mêmes, le « pluriel de majesté » Nos imperator... Cette figure de rhétorique, qui n'est pas sans antécédents dans

1. La question a été un peu plus étudiée en Allemagne, mais de façon encore incomplète. Voir à ce sujet la Grammaire des langues romanes de M. Meyer-Lùbke, trad. Doutrepont, t. III, pp. 111 et 112.

la langue latine *, s'est perpétuée à Byzance, et jusqu'à nos jours dans les actes officiels : « Nous, préfet de la Seine... » Mais son champ d'application ne s'est pas étendu2. Au contraire, un rayon nement prodigieux était réservé au vous qui dérive de cette formule : car on se crut obligé, par un parallélisme grammatical inévitable, de dire vous en s'adressant au personnage qui s'intitulait nous et se mettait lui-même au pluriel.

Au moyen âge, dès leurs premiers bégaiements, toutes les langues de l'Europe centrale et occidentale — anglais et allemand, français et provençal, italien, espagnol et portugais3, — connaissent le vous de politesse et ne connaissent que lui. Le français et l'anglais se sont arrêtés à cette première étape — tout en faisant au /«un sort bien différent — tandis que leurs voisins de l'est et du sud ont renchéri sur les politesses de la grammaire.

En anglais, le phénomène est simple, et comme il est connu de la majorité des lecteurs, je n'insisterai pas. « Vous » (y ou) a pris peu à peu une extension considérable, pour arriver, de nos jours,

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