Voir cependant ci-dessous, p
d'un rang supérieur. Le comte et le roi tutoient Rodrigue, mais don Fernand dit « vous » à don Sanche. Le roi tutoie Ghimène, sauf lorsqu'il lui annonce la mort de Rodrigue : ici un peu plus de cérémonie convient à la gravité supposée des circonstances. Mais le ton est vite changé.
— Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus, Rendez grâces au ciel qui vous en a vengée...
— Quoi! Rodrigue est donc mort? — Non! non, il voit Et te conserve encore un immuable amour. [le jour
L'infante tutoie Chimène, Rodrigue et la gouvernante de Ghimène se disent tu (Voyez acte III, scène I). Rodrigue et Ghimène se tutoient. Cependant, lorsqu'il vient s'offrir à sa vengeance après avoir tué son père, le jeune homme lui dit « vous » — car l'instant est solennel — mais le tutoiement reprend aussitôt :
N'épargnez point mon sang, goûtez sans résistance La douceur de ma perte et de votre vengeance.
— Hélas ! — Écoute-moi...
Il est certain que le tutoiement donne, pour nous, aux dialogues d'amour de Corneille un accent de sincérité, de naturel et de passion, qui nous les font paraître moins apprêtés, plus jeunes, plus près de nous que ceux de Racine.
Rodrigue tutoie le comte, mais pour le provoquer : il y a un irrespect voulu dans cette déroga-
tion aux usages. Ce tutoiement est à lui seul un défi.
Horace ne suit Le Cid que de quatre ans, et cependant le ton est déjà moins familier. Horace tutoie Sabine, qui est sa femme, mais Guriace dit « vous » à Camille, avec qui il n'est pas encore marié. Camille, en revanche, tutoie généralement son fiancé1, de même qu'Emilie tutoie Cinna — sans réciprocité de sa part. Il est désormais admis qu'il est impoli de la part d'un homme de tutoyer une femme.
Les formules de politesse s'accentuent encore dans Polyeucte. Félix tutoie son gendre, mais non sa fille ; Pauline et Polyeucte se disent « vous » ; mais le tutoiement, rompant les usages mondains, revient sur les lèvres de tous dans les instants tragiques, et le simple effet de ce contraste, grâce à l'art du poète, ajoute encore à la grandeur tragique et réaliste des scènes. Relisez les supplications de Pauline à son mari, d'abord doucement pressantes :
— Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère
Puis, devant le refus obstiné, la douleur et les reproches éclatent, sans apprêt:
1. Sauf au vers 343 (a. I, se. III), sans qu'on aperçoive la raison de ce changement.
— Est-ce là ton beau feu ? Sont-ce là tes serments ?
Après le supplice de Polyeucte, Pauline convertie se retourne contre son père, véhémente et indignée :
— Père barbare, achève, achève ton ouvrage.
Et l'émotion de sa propre conversion fait dire bientôt à Félix :
— Donne la main, ma fille...
Racine, à cet égard, a adopté, sur le modèle de la cour, un usage plus simple, et nettement établi dès ses premières pièces. Tous les personnages, en principe, se parlent au pluriel; seuls les confidents et confidentes sont tutoyés, mais répondent par « vous ». Ce procédé est général, quelle que soit la situation sociale du confident. Pylade est de même rang qu'Oreste, et cependant
— par une convention purement scénique — ils ne se parlent pas l'un et l'autre sur le même ton :
Vous me trompiez, Seigneur. — Je me trompais moi- Ami, n'accable pas un malheureux qui t'aime [même.
Nul personnage ne tutoie ses enfants, même jeunes :
— Mon fils, avec respect posez sur cette table De notre sainte loi le livre redoutable,
dit Josabeth au petit Zacharie.
Tout comme Corneille, Racine connaît la valeur de la brusque substitution de pronoms dam les instants tragiques : il en a tiré de fort béai effets qui sont dans la mémoire de tous.
C'est la dernière entrevue d'Hermione et de Pyrrhus. D'abord l'ironie à froid :
De voire propre main Polyxène égorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous.
Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
Puis la passion fait irruption, ardente :
Je ne V ai point aimé, cruel ! Qu'ai-je donc fait ~!
Vaincue, elle supplie, s'humilie, pour se redresser brusquement, devant l'inutilité de ses prières, dans une suprême apostrophe de menace et d'orgueil :
— Mais, Seigneur, s'il le faut, si le ciel en colère, Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire .. ... Vous ne répondez point ? Perfide, je le vois, Tu comptes les moments que lu perds avec moi.
On a souvent vanté l'art merveilleux avec lequel est composé ce morceau classique, mais at-on bien fait ressortir le rôle capital que jouent ces modestes particules, dont l'alternance seule
reflète les mouvements divers et véhéments de la passion ?
De même dans la célèbre scène de Phèdre :
Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire ? ... Ah, cruel ! Tu m'as trop entendue.
Joad et Athalie se tutoient, en une mutuelle menace, dans l'entrevue tragique qui va amener la mort de la reine.
Contrairement à l'usage réel, les poètes de l'époque classique ne se servent pas du pronom de politesse quand ils s'adressent eux-mêmes aux grands personnages, quand ils parlent ou font parler à Dieu :
Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire,
a dit Boileau.
0 mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
(Prière d'Esther.)
Il ne suffit pas de dire, comme l'écrira plus tard de Heredia
Car le poète seul peut tutoyer les rois
pour expliquer cet emploi du tu, identique, ici, au thou poétique anglais. En Angleterre, le phénomène est beaucoup plus clair : le « tu » y est
devenu poétique, parce qu'archaïque et disparu du langage courant. On s'explique moins, au contraire, que dans la France de Louis XIV, l'usage du même pronom ait pu paraître à la fois trivial dans la réalité et noble dans le vers. Estce par un contraste voulu entre la langue de la poésie et celle de la prose ? Est-ce l'influence de la poésie latine et grecque ? ou faut-il admettre l'extension de l'usage, signalé au début, en vertu duquel, dès le moyen âge, les poètes tutoyèrent les choses personnifiées ? La question demanderait à être approfondie.
Le dix-huitième siècle suivit l'usage de son prédécesseur. Dans Manon Lescaut, le père de des Grieux tutoie son fils — fait assez rare parmi la noblesse de l'époque; mais le chevalier et Manon se disent « vous », sauf dans les moments d'émotion :
— Je ne vous offre rien de nouveau en vous offrant mon cœur et ma main... — ... Je n'ai point la prétention d'aspirer à être votre épouse. — Ah ! Manon, répliquai-je, tu serais bientôt celle d'un roi, si le ciel m'avait fait naître avec une couronne.
Vient la Révolution, et, avec la République, le tutoiement, toujours resté en usage dans le
peuple, déloge le pronom de politesse de presque toutes les places qu'il avait conquises1. Cependant jamais il n'a été absolument général, même parmi les plus purs Jacobins, et le « vous » accompagnait fort bien « citoyen », quand on s'adressait par exemple à un inconnu.
L'Empire et surtout la Restauration remirent le « vous » en honneur, mais l'usage n'est plus le même que sous l'ancien régime. On ne tutoie plus ses domestiques2 (qui ont cessé de faire partie de la famille) ; par contre on dit « tu » à ses enfants, qui, sous la poussée démocratique, tutoient leurs parents dès le dernier tiers du dixneuvième siècle.
Le tutoiement a gagné beaucoup de terrain depuis 1870 : dans l'usage actuel, c'est un signe d'intimité, de familiarité ; il ne marque plus, comme jadis, une différence d'âge ou de rang social : aussi est-il presque toujours réciproque.
Un exemple peu connu montrera sur ce point l'évolution des mœurs. Dans Le mariage d'Olympe (1855), l'héroïne, qui retrouve chez son beau-père un
1. Même dans les Assemblées. On connaît la fameuse apostrophe de Robespierre, le 9 thermidor, au président de la Convention : « Encore une fois, président d'assassins, je te demande la parole I »
2. Le père Grandet tutoie encore sa servante : mais c'est un vieillard de la campagne, attaché aux anciens usages, et il s'agit d'une vieille domestique de famille.
de ses anciens amants, feint d'abord de ne pas le reconnaître, puis, devant son insistance, avoue enfin son identité en lui demandant : « A quoi mavez-vous reconnue ? » Lorsque la pièce fut reprise, il y a quelques années, à la Comédie- Française, le texte fut modifié, et l'actrice posait ainsi la question : « A quoi m'as-tu reconnue ? » Pourquoi ce changement, sinon parce qu'il aurait paru invraisemblable au public de 1900, étant donnés la situation et le caractère d'Olympe, que celle-ci ne tutoyât pas son ancien amant ?
Par contre, dès le romantisme, les poètes font un emploi moins fréquent du tu « noble », et cela pour se rapprocher de la réalité. On trouve les deux formules chez Lamartine, sans qu il soit toujours possible d'assigner à chacune un rôle spécial :
0 Christ, j'ai comme loi sué mon agonie...
(Joceîyn, Ve époque).
Bénissez-moi, Seigneur, que mon cœur consumé...
(ld., VIe époque).
Victor Hugo emploie de préférence vous, surtout quand il veut être humain et vrai :
Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire...
{A Villequier.)
Là encore, le tutoiement semble plutôt réservé
aux instants d'émotion violente; avec le calme, le poète revient au pluriel.
Depuis que nous disons vous à nos domestiques, il ne nous plaît plus que ceux-ci se servent de la même formule à notre égard. Nous demandons qu'ils nous parlent « à la troisième personne », usage dont on peut retrouver les premières traces au dix-septième siècle; il marquait alors l'obséquiosité outrée, et semble accuser une origine italienne :
— Tenez, voilà pour ma Grandeur.
— Monseigneur, nous la remercions humblement de ses libéralités1.
Depuis lors, l'usage — interrompu par la Révolution — s'est précisé et fixé : le verbe mis à la troisième personne doit toujours être précédé de « Monsieur », « Madame », « Mademoiselle » ou d'un titre de qualité ; la langue n'a pas admis la substitution du pronom.
Il en est autrement dans les langues du Midi, — comme jadis en allemand. Une comparaison à ce sujet est fort instructive.
Dans le courant du seizième siècle — d'abord