Le bourgeois gentilhomme, a. II, se. IX
semble-t-il, en Italie, puis en Espagne — l'usage s'établit de parler aux grands personnages à la troisième personne : « Si Votre Majesté me permet »... « Votre Seigneurie peut croire... ». En France, on vient de le voir, la locution n'évolua pas davantage. En Italie, par ellipse de Vossignoria (Votre Seigneurie) — la formule de politesse la plus fréquente — on substitua de bonne heure « elle » à « vous » qui avait été le pronom respectueux du moyen âge1. C'est la deuxième étape des pronoms de politesse2.
Cet usage s'est développé d'abord en Toscane et en Vénétie, mais assez lentement, et il n'y a guère plus d'un siècle que l'emploi de la troisième personne s'est généralisé en italien. Encore dans les comédies de Goldoni, cette locution ne se trouve que dans la bouche des serviteurs parlant à leurs maîtres. Même Manzoni emploie de pré-
1. Il y a peu de hauts personnages auxquels Dante (qui tutoie même Virgile) fasse l'honneur du voi : Farinât a degli Uberti {Enf., X, 94), Brunetto Latini (id. XV, 34), Adrien V (Purg., XIV, 131) et quelques autres.
2. L'emploi de la 3" personne féminine, qui est de rigueur, même quand il s'agit d'un homme, cause parfois certaine gêne dans la langue. Celle-ci tend à réagir par la spécialisation des pronoms, en réservant dorénavant à essa le sens de « elle », à ella-lei celui de « vous ». — L'accord de l'adjectif se fait d'ailleurs de plus en plus avec le genre réel de la personne, dans les formules de politesse, surtout quand le pronom est sous-entendu (cas le plus fréquent).
férence la troisième personne précédée de « Votre Seigneurie », « Votre Grandeur », et plus rarement avec le seul pronom. La grammaire de Vergani,' parue en l'an VIII, et qui fit longtemps autorité, ne mentionne pas cet usage, signalé seulement par Moretti dans une édition postérieure.
Aujourd'hui la troisième personne, en italien, est la seule formule de politesse imposée par le bon usage ; voi est réservé aux inférieurs que l'on ne tutoie pas1. Dans le peuple, cet emploi est de tradition dans le Centre et la Vénétie, pour parler à un étranger ou à une personne d'un rang supérieur; il s'est généralisé, depuis une vingtaine d'années, dans le nord-ouest, où l'italien est une langue apprise — plus ou moins récem ment — par l'intermédiaire de l'école et du journal. Dans le sud, voi est beaucoup plus résistant, et ella-lei a du mal à s'acclimater : les gens de condition modeste mélangent souvent les deux formules dans la même conversation.
Quoique l'italien ait renchéri en politesse sur le français, le tutoiement y est resté d'un emploi beaucoup plus fréquent. L'Italien tutoie non seulement les membres de sa famille, mais ses serviteurs et très souvent les domestiques d'hôtel,
1. Voi est aussi généralement employé dans les traductions d'auteurs français et anglais, comme équivalent de vous et de you.
A. Dauzat.- — Défense de la langue française. 12
garçons de café, facchini, etc. On se tuioie souvent à la Chambre des députés, non seulement dans les couloirs, mais encore à la tribune : dès que la discussion devient un peu vive, le « tu » fait irruption et remplace aussitôt la formule d'usage : « L'honorable X... a déclaré... »
L'espagnol et le portugais ont éprouvé le même phénomène que l'italien. Après avoir connu aussi au moyen âge le « vous » de politesse, ces deux langues ont accueilli l'usage de la 3e personne du singulier, précédé de vossé en portugais, usted (abréviation de vuestra merced) en espagnol. L'espagnol de l'Amérique du Sud présente un état tout particulier, surtout au Chili : v os y a fait disparaître complètement l'usage du « tu », comme en anglais, dans toutes les classes de la société. Quand on s'adresse à plusieurs personnes, on se sert à'ustedes, que suit la troisième personne du pluriel1.
Mais c'est l'allemand qui nous présente révolution la plus complète des pronoms de politesse : car il est parvenu à la troisième phase, après avoir passé successivement par les étapes intermédiaires, avec quelques variantes.
1. Voir à ce sujet Lenz, Zeitschrifl fur rotnanische Philologie, XV, pp. 518-522.
« Vous » (ihr) y régna au moyen âge comme ( dans toute l'Europe occidentale. L'usage de la : troisième personne, avec simple pronom — « il » pour un homme, « elle » pour une femme — y apparaît vers le début du dix-septième siècle, presque en même temps — fait curieux — qu'en Espagne et en Italie. Vers le milieu du dix-huitième siècle, il est supplanté par l'emploi de la 3e personne du pluriel, phénomène analogue à celui qui a substitué « vous » à « tu » au début du moyen âge. « Ils » ou « elles » (Sie) est de rigueur en allemand depuis un siècle pour adresser la parole avec politesse.
Des trois autres pronoms successivement employés, « tu », « vous », « il » (ou « elle »), c'est le dernier venu qui a disparu le plus rapidement, et le plus ancien qui a le mieux résisté. A l'heure actuelle, comme en Italie, on tutoie plus en Allemagne qu'en France : les peuples les plus cérémonieux sont ainsi en même temps les plus familiers. Les maîtres tutoient très généralement leurs élèves. On tutoie Dieu : l'Allemand dit : « Notre Père qui es (et non « qui êtes ») aux cieux » ■ .
« Vous » (ihr) est d'un usage encore plus réduit que le voi italien. Le dix-septième siècle
i. « Valer unser der du bist im llimmel... »
l'employait vis-à-vis des inférieurs ; il n'est plus guère usité aujourd'hui qu'à la campagne, dans certaines régions, où il semble moins familier que « tu **. Quant à « il » (« elle »), son emploi, dans ce cas, a complètement disparu, après avoir exprimé, par une perversion bizarre, un sens de mépris au cours du siècle dernier. Dans le Procès, écrit vers le milieu du dix-neuvième siècle, Benedix met en présence deux paysans ennemis, dont les avocats exploitent la haine, et qui, réunis par un hasard de vaudeville dans une cellule de prison, se parlent, puis finalement se réconcilient : au début, pour se témoigner leur inimitié réciproque, les deux personnages se disent « il » ; ils passent au « vous » quand leur colère s'apaise, pour se tutoyer dès qu'ils sont réconciliés. On voit que les auteurs comiques, comme les poètes tragiques, ont su ménager d'heureux contrastes par le simple jeu des pronoms de politesse.
La politesse est liée intimement au langage. N'est-ce pas l'occasion de rappeler la célèbre dé-
1. Les classiques (Gœthe, Schiller...) se sont uniquement servis de < vous » (ihr) dans leurs tragédies pour faire adresser la parole aux plus grands personnages : 1 emploi de la 3* personne (sing. ou plur.) eût été senti à cette époque comme un anachronisme.
finition de La Bruyère : « Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes ? » l La bienséance de langage ne réside pas seulement dans l'emploi judicieux du pronom. La grammaire et le vocabulaire possèdent, en outre, nombre d'autres formules de politesse. D'abord les appellations. Même dans les langues anciennes, pourtant peu cérémonieuses, il fut toujours d'usage d'appeler les personnages par leur titre, généralement suivi du nom de la personne : « Que prépares-tu de nouveau, roi Agamemnon ? » demande le vieux serviteur, dans Ylphigénie à Aulis d'Euripide, sur un ton qui nous semble familier, mais qui, alors, ne l'était nullement. Dans les langues modernes, l'usage ne tarda pas à décider qu'il était impoli, en parlant, de faire suivre le titre du nom propre. Il est assez délicat de savoir pourquoi. Est-ce parce que la précision est inutile, les interlocuteurs n'ayant aucun doute sur leur identité respective ? ou parce que l'appellation— qu'il s'agisse de « Majesté » ou du simple « Madame » — se suffit à elle-même, et ne peut qu'être affaiblie par l'addition d'un nom, susceptible de la vulgariser ?