Les Caractères, De la Société et de la Conversation
Il faudrait refaire toute l'histoire du céi émonif des oours si l'on voulait étudier les dénomination!; de ce genre, d'ailleurs fort claires en général. Les plus intéressantes sont celles qui se sont répandues davantage et qui ont fini par s'appliquer à tous les « honnêtes gens » en français et dans les langues apparentées : l'atténuation est très rapide dans les sociétés polies. Deux mots latins ont servi de prototype, dominus, « maître », et senior, « plus âgé » : on saisit là les deux idées auxquelles on a eu recours pour exprimer le ivspect. Il est intéressant, en passant, de noter le sort si différent réservé au' grec xf>tdMripc< et au latin senior, absolument identiques à l'origine par la formation et le sens : mais le premier, ayant pénétré en latin par la langue ecclésiastique, se spécialisa aussitôt au sens de « prêtre ».
On connaît l'histoire de senior, qui eut une forme abrégée seior en latin vulgaire: celle-ci vécut en Gaule, où elle fut le prototype de sire (que l'anglais a emprunté, sir) — cas sujet, — et de sieur (d'où monsieur) — cas régime. Cette dualité permit de conserver toute sa valeur à la forme pleine seigneur-monseigneur, tandis qu'en italien, espagnol, portugais, signor — senor — senhor s'affaiblit vite au sens de « monsieur » . Le mot prit, dans les langues méridionales, un féminin que le français a demandé à domina.
Dominus a peu vécu au masculin, comme appellation de politesse1; le féminin, qui a laissé des représentants dans toutes langues romanes, est l'ancêtre du français dame qui, sous la forme madame, est devenu l'équivalent féminin de monsieur. Le diminutif féminin s'est conservé dans mademoiselle, tandis que la forme masculine parallèle (damoisel > demoiseau) n'a pas vécu, contrairement à ce qui eut lieu dans les langues méridionales, où le j eune homme a gardé son appellation spéciale (it. signorino, esp. seâorito). Y a-t-il là une raison psychologique particulière au français ? Notons que dans l'ancienne langue la différence de sens entre dame et damoiselle n'était pas la même qu'aujourd'hui : la dame était une personne^jdejiaute qualité, et la damoiselle de qualité un peu moindre, •— l'une ou l'autre pouvant également être mariée ou non. C'est plus tard que « demoiselle » s'est spécialisé au sens de « jeune fille ».
Un petit problème reste encore à résoudre : ce sont les conditions qui ont présidé à l'agglutination de l'adjectif possessif, qui est surtout spéciale
1. A signaler spécialement l'ancien provençal ne, féminin na, qui précédait les noms des hauts personnages, et qui représentait l'abréviation du vocatif domine (fém. domina). Comme substantif indépendant, le mot latin est le prototype de l'espagnol dueno, etc.
au français1. Dans les langues méridionale s, on ne rencontre guère que l'italien madonna, avec un sens religieux. Il semble que l'idée de possession ait ajouté une nuance au respect : on ne s'adresse pas à un seigneur quelconque, mais à son propre seigneur. L'émancipation du groupe varie suivant la formule et suivant l'époque : le dix-septième siècle disait « la grande Mademoiselle » ; à l'époque actuelle, au contraire, Madame ou Mademoiselle n'est précédé d'un adjectif que dans le langage populaire, tandis que nous disons couramment « un vilain Monsieur ». Il y aurait encore bien de petits détails à élucider. Pourquoi l'armée, devant les titres, a-t-elle accueilli le « mon », prohibé par la marine ? — « Mon général ! » « Amiral ! » — Pourquoi est-il devenu vulgaire, aujourd'hui, de dire « votre dame » ou « sa demoiselle », tandis que Madame et Mademoiselle sont toujours de bon ton ? Sans doute parce que l'expression a paru prétentieuse : c'est là une nouvelle nuance de politesse qui tient une place importante à notre époque.
A envisager seulement la forme, il ne faut pas s'étonner si les formules de politesse, si souvent répétées, et vidées peu à peu de leur sens primitif,
1. Dans les langues germaniques, l'anglais a gardé sir indépendant; l'allemand dit Meinherr, à côté de Herr, mais Herr correspond encore très souvent à « Monsieur ».
s'usent plus vite que les mots similaires l , et si, par exemple, on arrive de nos jours à des formes familières ou populaires comme M'sieuy Marri zelle.
Au point de vue spécialement grammatical, il est très remarquable que les sociétés polies ont éprouvé le besoin d'atténuer, par des périphrases ou des palliatifs, l'expression, jugée trop brutale, de certaines idées.
D'abord la notion d'impératif. Ce mode, comme son nom l'indique, est impérieux ; en l'employant, on paraît formuler un ordre : il est plus poli d'exprimer un désir. Est-ce pour cette raison que dans l'histoire des langues on a si souvent remplacé l'impératif, un peu rude, par le subjonctif, plus conciliant ?
Pour atténuer l'idée exprimée par l'impératif, le langage dispose de plusieurs procédés. L'un des plus fréquents consiste dans l'addition d'une de ces incises de politesse, qui s'usent si vite, comme « s'il vous plaît » (pop. siouplait) : le sens est tellement perdu qu'on entend parfois l'expression, de compte à demi avec le tutoiement. On peut employer aussi une formule préparatoire, comme «veuillez », «ayez l'obligeance de... », « voulez -