Cf. A. Dauzat, La vie du langage, p
vous ? » « youdriez-vous ? » : le verbe, changeant de mode, est précédé d'un impératif destiné à le corriger— parce qu'il subordonne plus ou moins l'action au bon plaisir de l'interlocuteur1, — d'une locution interrogative ou dubitative qui produit le même effet
— ou encore d'une prière qui peut être à l'indicatif: « je vous prie de... ». Enfin l'impératif, qui exprime aussi bien, par essence, la prière ou le conseil que l'ordre, peut être suppléé par une proposition dubitative: « Si vous preniez ce remède2? »
Comme tous les phénomènes du langage, ces formules sont sujettes à évolution : les nuances de politesse ou de déférence qu'elles expriment s'effacent, à la longue, pour laisser reparaître peu à peu l'idée d'ordre derrière la périphrase destinée à l'atténuer ou à la masquer. La prière redevient vite un commandement, si l'usage s'établit de donner des ordres sous forme de prière : et on arrive ainsi, par exemple, à ce résultat paradoxal, que « je vous prie de venir me voir » devient plus impérieux que l'impératif lui-même : « venez me voir »
— surtout si ce dernier est adouci par le ton de la phrase. Le ton est en effet un élément très important dans la politesse du langage.
1. La même idée est rendue par les formules des placets : Plaise à la Cour...
2. Sur tout ceci, cf. la Méthode de la langue française, Brunot et Bony, 3e livre (du maître), p. 216.
Il serait facile aussi de montrer comment la grammaire obéit à la bienséance pour atténuer la brutalité des démentis, soit dans la négation, soit dans l'affirmation contraire. Ici, on remplacera, par exemple, le passé indéfini par le passé antérieur: « Vous vous serez trompé. » Là, on substituera une interrogation à la négation. « Croyez vous ? » est souvent une façon polie de nier. C'est ainsi que « jjejTgej^tuJ* » est devenu aujourd'hui, dans le peuple de Paris, une véritable négation, Pt^-^imyj^J'irnnift daa évolutions ! — cette formule a pris rapidement un sens, non seulement vulgaire, mais impoli. Le fourbesque — l'argot
italien des malfaiteurs — a eu et a encore, pour exprimer la négation, de jolies périphrases d'une politesse parfois raffinée, quoique ironique, qu'on ne serait guère porté à supposer chez des malandrins : à coriesia ! « oui » (propr*. « courtoisie ») correspond amore ! « non » (propr*. « amour», par ellipse d'une proposition plus développée). Ce devait être un vrai plaisir d'être dévalisé par des bandits d'aussi bon ton ! Ce phénomène est d'autant plus intéressant que la langue a une tendance à renforcer constamment les négations.
On peut atténuer aussi une interrogation trop brusque en la présentant sous une forme négative qui a pour but sans doute d'appeler une réponse affirmative, mais qui parfois n'est simple-
ment qu'une expression de politesse : « Ne viendrez-vous pas me voir ? » L'interrogation est également adoucie par l'addition d'une formule de correction, ou préparée par une excuse : « Quelle heure est-il, s'il vous plaît ? » ou o Pardon ! quelle heure est-il ? »
Dans toutes ces tournures, il y a une série de nuances très délicates qui échappent généralement aux étrangers, et souvent aussi aux gens du peuple. Mais pour ceux-ci, la différence est grande suivant les régions : en Italie, par exemple, la politesse du langage est innée chez le paysan et l'ouvrier.
L'expression de la politesse dans le vocabulaire est caractéristique de chaque langue. A cet égard le français se fait remarquer par une délicatesse mesurée, à égale distance de la crudité de certaines langues méridionales et de la pruderie de l'anglais, qui bannit de la bonne société mainte expression réputée shocking par suite d'associations d'idées parfois bien complaisantes. En France, la langue du bon ton se contente de frapper d'ostracisme les termes qui évoquent directement une image répugnante ou une idée pénible : on atténue en employant une périphrase ou
un succédané, qui arrive rapidement à se contaminer à son tour1. N'est-ce point à ce phénomène qu'il faut attribuer les changements si fréquents dans les noms des maladies les plus pénibles ? La Fontaine s'excusait, après de longues circonlocutions, d'écrire le mot « peste » :
La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom...
Jadis la langue populaire avait recours à la périphrase : « mal des ardents », « mal de Naples », « mal caduc », « danse de Saint-Guy ». Aujourd'hui, on recherche au contraire le terme scientifique, peut-être aussi pour d'autres causes, mais surtout, je crois, parce que ce mot d'allure barbare évoque aux yeux du public avec moins de crudité que l'appellation courante l'image de la maladie fâcheuse. C'est ainsi que néoplasme remplace cancer, et que, en moins d'un demi-siècle, le poitrinaire est devenu le phtisique, puis le tuberculeux.
L'aversion pour les termes grossiers varie beaucoup suivant les époques. Elle a atteint son maximum en France au dix-septième siècle, lorsque les précieux, par une réaction exagérée contre la trivialité, s'efforcèrent d'épurer la langue de la bonne société. Beaucoup d'écrivains, même de la lignée