‹ La défense de la langue francaiseChapitre 57 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le problème de la langue internationale L'espéranto et l'ido.

Jusqu'à l'heure actuelle, la question de la langue internationale a laissé le grand public à peu près complètement indifférent. Dans les divers essais tentés pour constituer un langage commun à tous les hommes, même réduit au rôle plus modeste et plus raisonnable de simple auxiliaire, on affecte généralement encore de ne voir que des chimères de rêveurs comme à l'époque du bon abbé de Saint- Pierre. Mais les temps ont marché, même depuis le volapuk, et on ne peut plus justifier aujourd'hui un dédain trop sommaire par l'épithète d' « utopistes » ou d' « esprits faibles », qui ne saurait convenir aux professeurs, aux hommes de science, aux membres d'Académies françaises et étrangères qui font de la propagande en faveur de l'espéranto ou de l'ido. De tels noms donnent à

réfléchir. Ils montrent à eux seuls que la question mérite d'être étudiée.

Et voici tout à coup que vient d'apparaître une autre face du problème à laquelle on n'avait pas songé. Considérée trop longtemps comme un jeu, la langue internationale se révèle désormais comme un danger. Du jour où son succès semble possible, on comprend aussitôt qu'elle menace par là-môme les positions du français à l'étranger — si chèrement acquises et si péniblement défendues — ainsi que de toutes les langues nationales parlées hors de leurs frontières. Et comme la langue est l'âme d'un peuple, son plus sûr organe de rayonnement intellectuel et d'expansion économique, on se demande s'il convient de sacrifier à une utilité internationale assez vague, à des besoins somme toute secondaires, les intérêts vitaux de sa langue et de sa patrie, et si ce ne serait pas folie d'immoler de gaieté de cœur, de nos propres mains, le patrimoine sacré du français sur l'autel de l'espéranto.

D'autant plus qu'on peut fort bien concevoir la solution du problème de la langue internationale par un accord, une hégémonie combinée des langues vivantes, qui se dessine d'elle-même peu à peu, et dans laquelle le français aura l'une des meilleures parts. Car les langues artificielles se heurtent sans cesse à des pierres d'achoppement

sur le terrain de la réalisation pratique, et c'est au moment où telle d'entre elles annonce son succès et croit toucher au port qu'elle bute contre un écueil imprévu.

L'effondrement du volaptik, qui suivit de près son apogée (1889), découragea un instant les adeptes de l'idée. Une nouvelle période d'enthousiasme suivit l'exposition de 1900, à l'occasion de laquelle un comité de savants, la Délégation pour l'adoption d'une langue internationale, s'était constitué pour résoudre le problème, et fit comparaître à sa barre tous les projets : le zèle des inventeurs avait été stimulé, en même temps que les progrès continus de l'espéranto semblaient justifier à nouveau tous les espoirs. Et voici brusquement un schisme et une crise : la Délégation, après des essais de négociations infructueux, rompt avec l'espéranto pour adopter l'ido ; les polémiques les plus violentes éclatent entre les deux camps ; certains en viennent aux injures, arguments suprêmes des mauvaises causes. Aussi une réaction commence-t-elle à s'opérer. L'enthousiasme de certains adeptes, et parfois des meilleurs, se refroidit. Par leur multiplicité même, les langues artificielles provoquent déjà des déceptions. Leurs promoteurs n'arrivent pas à s'entendre, à édifier un projet commun; loin de s'atténuer, les dissentiments s'irritent et s'aggravent. Et les hésitants,

les indifférents, tous ceux qui attendaient les résultats pour se faire une opinion, tournent déjà les yeux d'un autre côté.

L'espéranto, qui avait paru un instant réaliser la solution rêvée, est de plus en plus battu en brèche par l'ido, qui fait chaque jour de nouvelles recrues dans le monde scientifique : celui-là, à l'heure actuelle, a pour lui le nombre et les positions acquises, celui-ci une supériorité linguistique indiscutable. Mais l'ido lui-même a-t-il atteint le dernier terme de la perfection, et son vocabulaire présente-t-il le maximum d'internationalité, ainsi que ses promoteurs le prétendent? A-t-il, comme on l'a cru un instant, après avoir été choisi par la Délégation, réalisé l'unité parmi les adversaires de l'espéranto ? Il n'en est rien. Ce n'est pas seulement à un duel entre l'espéranto et l'ido que nous assistons, mais à une guerre de partisans où chaque groupe doit faire front de plusieurs côtés à la fois.

A côté de l'ido, voici surgir Yuniversal, encore peu connu en France, mais très apprécié en Allemagne, et que J. Novicow, l'éminent sociologue russe, proclamait la plus parfaite des langues artificielles. Moins régulier, moins logique que l'ido, il a, en revanche, l'avantage de moins défigurer les mots universellement connus1, — par suite,

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