‹ La défense de la langue francaiseChapitre 59 sur 98 · La Liberté, 23 octobre · texte numérisé non relu

La Liberté, 23 octobre

dans leur période de propagandisme. Rien n'y manque, ni les emblèmes, ni les anathèmes. Un espérantiste de la veille, secrétaire d'un groupe réformiste d'Eure-et-Loir, m'écrivait, il y a quelque temps : « Avec leurs drapeaux, leurs hymnes, leur évangile — le fundamento{ — on croirait avoir affaire aux apôtres d'une religion nouvelle. Leur fanatisme est d'ailleurs tout religieux. Pour compléter ce tableau, j'ajouterai que des bulles d'excommunication sont lancées par leur pape Zamenhof Ier de Varsovie. »

Comme toute religion, la langue universelle a ses réformateurs et ses schismatiques — aujourd'hui les idistes, d'autres peut-être demain. Pour le gros des fidèles, aucune discussion n'est possible ni licite: le fondateur de l'espéranto jouit de l'infaillibilité et il est sacrilège de risquer des objections. Quiconque, à l'heure actuelle, dans un journal ou une revue, écrit un article pour critiquer l'espéranto, fût-ce dans les termes les plus courtois, est certain de recevoir — j'en parle en connaissance de cause — des lettres injurieuses 2, pour

1. C'est la charte de fondation de l'espéranto, qui pose les bases immuables de la langue.

2. « D'autres, qui ne nous connaissent pas moins bien, nous ont traités tout simplement de brigands, et nous ont aimablement menacés de la potence. » (Lettre de M. Couturat à M. Cotton, 5 mars 1910, publiée dans les brochures de propagande idiste).

la plupart anonymes, tandis que d'autres sont adressées au directeur de la publication afin de le sommer, parfois avec menaces, de congédier un collaborateur coupable d'une telle audace. Il y a quelque temps, M. Emile Gautier entreprit de traiter la question de la langue internationale dans un grand journal de Paris :

« J'avais à peine commencé d'expliquer — contat-il un peu plus tard * — comment et pourquoi V espéranto me fait l'effet d'une œuvre inutile, irrationnelle et mort-née, que, de toutes parts, s'abattait sur ma tête un véritable cyclone d'injures... Peu ou point d'arguments, du reste. Mais, en revanche, des insultes àfoison ; des grossièretés qu'on s'étonne de trouver sous la plume de médecins, d'avocats, de professeurs, de pharmaciens, etc., appartenant apparemment à la classe instruite et « éduquée » : des insinuations qui voudraient être blessantes et qui ne sont que risibles, des anathèmes2 et des coq-à-1'âne...

« Ce qu'il leur fallait surtout, c'était m'impose r silence. Quand un contradicteur devient gênant, on le supprime ou on le bâillonne. C'est la tradition du Saint- Office. A cet effet, reprenant une tactique

1. Dans La Lanterne, où il reprit et développa avec talent sa campagne (mars-mai 1910).

2. Parfois assez ingénus, comme celui-ci : « Tous ceux qui se mettent en travers de l'espéranto sont des criminels. »

qui leur est familière, les « espérantistes » ont tellement excédé les directeurs du journal où j'avais ouvert le feu, que ceux-ci ont fini par me prier d'arrêter les frais...

« Une cause est jugée, qui en est réduite à de tels procédés de discussion. »

Dans le camp voisin, où polémiques et arguments sont beaucoup plus courtois, on procède parfois aussi par affirmations dogmatiques, en déclarant par exemple péremptoirement : « La science a prononcé : la langue internationale ne peu! être que Vidox. »

Gomme dans toutes les doctrines qui procèdent d'un mysticisme plus ou moins latent, l'intolérance s'allie ici à des préoccupations humanitaires qui dénotent, même chez les esprits en apparence les plus positifs, voire les plus scientifiques, un irrésistible penchant à la chimère généreuse, à l'utopie : cela semble contradictoire et c'est au fond très humain — il faut bien le croire, puisque l'histoire le constate sans cesse2. L'engouement manifesté, dans certains milieux, au début de ce

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