VUnua Kongrcso, de Boulogne-sur-Mer
gation pour l'adoption d'une langue internationale », qui fit comparaître les langues artificielles à sa barre : à la surprise générale du public intéressé, ce ne fut pas l'espéranto qu'elle choisit, mais la langue ido, créée par un dissident, M. de Beaufront, et perfectionnée par M. Couturat. A vrai dire Yido, à ses débuts, se donnait modestement, comme un espéranto réformé : son nom, formé avec le suffixe patronymique bien connu (Alr-ides, etc.) ne signifiait-il pas « le fils » ? Mais ce fut bientôt là un fils émancipé et qui ne tarda pas à vivre en mauvais termes avec son père.
En effet les espérantistes déçus ne voulurent pas se soumettre à l'aréopage devant lequel s'il avaient comparu; le docteur Zamenhof et ses disciples refusèrent de se prêtera une réforme, en déclarant que le « peuple espérantiste » était souverain maître de sa langue et n'entendait pas toucher à sa charte de fondation. La guerre fut déclarée. Des questions de personnes se greffèrent sur les polémiques, qui ont atteint une acuité inouïe. La caricature s'en mêla : on montra « l'ours Espéranto cherchant à s'emparer du miel de la ruche Ido » ; on représenta les protagonistes de l'ido sous forme d'ânes, mulets, etc., cependant qu'au-dessus d'eux un flamboyant Jupiter — le docteur Zamenhof — les pulvérisait de son foudre vengeur.
En quelques années, l'ido a fait des progrès rapides. Il a rallié autour de sa bannière la plupart des transfuges de l'espéranto et beaucoup de partisans d'idiomes rivaux. De nombreux présidents de groupes et des groupes entiers ont passé à l'ido. La masse des espérantistes reste pourtant fidèle ; les bureaux défaillants ont été reconstitués et la vitalité de l'espéranto, pour le moment, ne semble pas atteinte : mais s'il y a encore peu de désertions dans les troupes, les défections d'état-major se multiplient, ce qui est plus grave. L'ido, à l'heure actuelle, compte près de demx cents groupes (dont une quarantaine en France), une trentaine de journaux ou revues, et quinze cents adhérents inscrits. C'est peu, mais les idistes sont particulièrement actifs et se croient sûrs de la victoire.
Après avoir supplanté le volapùk, l'espéranto sera-t-il un jour, à son tour, remplacé par Tido ? On ne saurait l'affirmer, quoique les réformes apportées par l'ido paraissent, théoriquement du moins, presque toutes heureuses: ses auteurs ont profité de l'expérience de leurs devanciers et se sont efforcés de ne pas commettre les mêmes erreurs.
L'ido a poussé le plus loin possible le principe du « maximum d'internationalité » des radicaux. On s'est appliqué à adopter toujours, pour chaque
terme, le mot qu'on rencontrait dans le plus grand nombre de langues. Ainsi, on substitue semblar à l'espéranto shajni (sembler, paraître), parce que shajni n'atteint que les Allemands (scheinen), tandis que semblar est compris à première vue par les Français, les Italiens, — et même les Anglais (qui ont semblance). D'autre part, on restitue à chaque racine son aspect le plus connu, et on tâche d'éviter les amphibologies : on dira, par exemple, imaginar et non imagi (imaginer) ; on substituera celulo à chel, qui ne rappelle à personne « cellule », etc. — En augmentant le nombre des radicaux, l'ido (qui en a 5.379) peut ainsi faire disparaître les particules gênantes.
Après s'être débarrassé des « 45 particules du tableau », l'ido régularise la dérivation par le principe de la réversibilité *, et simplifie en outre la morphologie par la suppression de l'accusatif, la modification ou la généralisation de certaines finales (ainsi la substitution des pluriels en i aux pluriels en oj), et en décrétant l'invariabilité (en nombre) de l'adjectif, sauf quand il est isolé. Cette dernière réforme, d'ailleurs, peut prêter à critique.
Une première réforme phonétique résulte de
1. Pour plus de détails à ce sujet, voir L. Couturat, La réforme justifiée, pp. 8 et suivantes.
l'élimination des pesants pluriels atones en oj, qui allège désormais les finales. Le son h (ch dur allemand) disparait; on a diminué la fréquence disgracieuse des chuintantes ; enfin, au point de vue orthographique, on a remplacé par c ou q de nombreux k qui rendent si hirsute l'aspect graphique de l'espéranto (acento, tranquila... au lieu de akcento, trankvila), et on a supprimé tous les signes diacritiques pour se servir uniquement de l'alphabet romain.
Les réformes de principe sont peut-être plus importantes encore. D'abord l'ido sollicite l'approbation du monde savant, loin de la récuse i*. Et surtout ses auteurs ont fort bien compris qu il est impossible de décréter l'immutabilité d'une langue, et de prétendre arrêter les évolutions in éluetables de la vie. Très hardiment et très courageusement, le comité a adopté la déclaration suivante d'un de ses membres, le linguiste danois bien connu Otto Jespersen :
« Il est dans la nature d'une langue naturelle artificielle qu'elle n'existe que par et pour les hommes qui s'en servent pour communiquer leurs idées à d'autres personnes. Chaque individu y peut introduire des changements consciemment ou inconsciemment. S'il ne trouve personne pour l'imiter, sa modification est par cela même morte. Si, au contraire, il trouve des imitateurs ou que la
même modification soit employée indépendamment par plusieurs, elle devient règle au fur et à mesure qu'elle est employée plus fréquemment. Ce serait pétrifier une langue que de vouloir établir un seul livre comme norme invariable pour tous ou pour toujours. De même, une seule personne ou une académie élue par tous les gouvernements du monde civilisé ne peut jamais prescrire des lois absolues et inviolables en matière de langue, quelque autorité qu'elle puisse avoir pour donner des conseils pour le meilleur usage. »
Déclaration de tout point excellente ; mais, je le répète, il fallait un véritable courage pour la publier, car elle risquait, en détruisant leurs illusions, d'enlever à la langue internationale un grand nombre de ses adeptes, qui, pour la plupart, n'ont souscrit à l'idée que parce qu'ils sont convaincus de la possibilité de constituer un langage uniforme, fixe, et à l'abri de toute évolution.
Et ceci nous fait toucher du doigt un des principaux écueils sur lesquels toute langue artificielle paraît fatalement appelée à se briser tôt ou tard.