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CHAPITRE II

Les écueils des langues artificielles.

Une menace pour la langue française

Envisagées au point de vue purement technique, les langues artificielles se heurtent à deux principaux écueils : pour le présent, leur insuffisance intrinsèque, qui provoque incessamment des schismes réformistes, — et, pour l'avenir, les nécessités de l'évolution.

Mais il faut aussi regarder une autre fac3 du problème, que les propagandistes négligent de parti pris, et qui est pourtant, de beaucoup, la plus importante aux yeux de la grande majorité du public : c'est le danger que peuvent présenter les idiomes artificiels pour l'expansion des langues nationales. Abordons successivement ces diverses questions.

Il est extrêmement curieux et suggestif pour un linguiste de voir avec quelle superbe dédai-

gneuse les promoteurs des langues artificielles traitent ces pauvres langues naturelles, ces pelées, ces galeuses d'où vient tout le mal du « babélisme » présent et passé, ces infirmes couvertes de difformités, de verrues, de bizarreries, d'irrégularités, d'absurdités de toute sorte. En regard on nous offre des modèles de simplicité et de logique, bien supérieurs — oh, certes ! — beaucoup plus parfaits — qui pourrait en douter ? Et pourtant quelques-uns d'entre leurs promoteurs commencent à se demander si la simplicité poussée à l'extrême ne constitue pas un trompe-l'œil, voire un désavantage. Ecoutons un des espérantistes les plus distingués, M. Camille Aymonier1 :

« La logique même d'une langue peut offrir une difficulté de plus à l'esprit inculte. La régularité peut faire violence aux habitudes linguistiques. Il apparaît immédiatement que ce principe suppose la pratique avant la théorie, ou une théorie constamment contrôlée, corrigée par la pratique. Tel système pourra être un miracle de

1. L'espéranto : réponse à des critiques, p. 5 (Revue du Mois, sept. 1909). Et plus loin, l'auteur ajoute : « La perfection linguistique, si l'on peut parler de perfection linguistique, ne croît pas en raison directe de la simplicité. Les logiciens même feront bien d'être prudents à l'égard des linguistes. La linguistique scientifique, positive, pourchasse, traque la logique et elle a juré de l'expulser de son do-

logique, qui, à l'expérience, se montrera impuissant à s'adapter à la réalité. D'autre part, la simplicité ou la simplification a des limites que le petit nègre atteint, mais où ne doit pas arriver la langue d'hommes cultivés. »

Cette argumentation est dirigée contre l'ido ; mais qui ne voit combien il est facile de la retourner et de l'appliquer à toutes les langues artificielles ?

En réalité la complexité des langues a ses causes comme leur multiplicité. Les « irrégularités » ne sont qu'apparentes : elles ont leurs raisons d'être intimes, que souvent la linguistique moderne a expliquées, dont parfois elle n'a pas encore pu reconnaître la nature, mais qui existent toujours, soyons-en convaincus. Certains peuvent regretter que tous les larynx et les bouches humaines ne soient pas taillés sur le même patron, et que le travail psychologique du cerveau obéisse à la loi de l'association des idées et aux caprices apparents de l'analogie plutôt qu'à la férule de la logique : c'est là un fait, devant lequel il n'y a qu'à nous incliner. Le langage naturel est complexe comme la pensée elle-même, dont il n'est que la traduction : il s'est adapté lentement et progressivement, par un travail séculaire, à tous les progrès intellectuels et sociaux qui ont enrichi et développé l'esprit humain. Tout

outil trop simple, trop rudimentaire qu'on mettra à la disposition de l'homme, sera incapable de rendre dans son infinie variété toutes les nuances de la pensée moderne, d'exprimer toutes les richesses de sa science et de ses émotions1. C'est l'ignorance de leurs ressorts cachés qui fait paraître imparfaites les langues naturelles.

Veut-on des exemples ? La pauvreté du vocabulaire dans les langues artificielles — qui cherchent à avoir un petit nombre de mots pour faciliter l'apprentissage de la L. I. — cause une gêne considérable quand il s'agit de traduire des expressions scientifiques. Il faut se livrer sans cesse à des tours de force, souvent mal réussis. Sait-on, par exemple, comment l'espéranto traduit « transformateur rotatoire » ? Turnighan alispecigilon, — ce qui veut dire textuellement : « un instrument à faire une autre espèce se tournant ». Je le demande aux physiciens : quelle sera la commodité et la précision de la langue obligée de recourir à de telles périphrases ? Aussi a-t-il fallu élaborer, pour l'ido comme pour l'espéranto, un vocabulaire technique auquel se consacrent des commissions et des revues spéciales ; les terminologies doivent être épluchées et traduites par

1. « Il faut une langue éprouvée, souple, précise et qu'un long emploi ait rendue complète », a dit M. Etienne Lamy dans son beau discours de Québec (25 juin 1912).

A. Dauzat. — Défense de la langue française. 15

des « à peu près » qui, par convention, sont adoptés comme des équivalents : travail colossal. Bref, toute une nouvelle langue — et même plusieurs — à mettre sur pied. M. Fùrstenhoft' a pu écrire avec raison :

« Après avoir reconnu que le monde scientifique est seul désigné pour consacrer une langue internationale, on avoue que rien n'est fait pour adapter cette langue aux besoins de la science. Bien n'est fait, et le travail à accomplir est de nature à rebuter les plus enthousiastes. Au point de vue scientifique, c'est donc une langue fantôme qu'on veut nous faire adopter K »

Aussi une langue savante tend-elle à se créer à côté de la langue courante : la dualité se manifeste déjà par des doublets2.

La dérivation est une des pierres d'achoppement des langues artificielles. L'espéranto a cru introduire la régularité dans ce mode de formation des mots, mais on n'a pas eu de peine à démontrer que la pratique ne répondait pas à la théorie, — que, d'autre part, beaucoup de sens passaient à travers les réseaux de ses nombreux suffixes, et qu'il n'évitait pas l'imprécision et l'équivoque. L'espéranto shtono, par exemple,

1. L'espéranto et le français, p. 10 (Extrait de la Revue des Idées du 15 février 1910).

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