‹ La défense de la langue francaiseChapitre 68 sur 98 · Ceci pour répondre à M. Couturat, Op. cit., p · texte numérisé non relu

Ceci pour répondre à M. Couturat, Op. cit., p

2. Voici quelques membres de phrases typiques, relevés par la Belga Sonorilo (21 nov. 1909, organe idiste) dans des publications espérantistes (et l'espéranto est cependant ré puté pour une des L. I. les plus harmonieuses!) : Vojaghantoj povas lie chi shanghi monon, achetferuojain kaj vaporshipajn biletojn, ricevliterojn, kaj tielpli. — La knabinoj en shiritaj vestoj, kun flavaj vizaghoj kaj senkolorighintaj kokardoj en la haroj, ankau jhetis flankajn rigardojn Ira la fenestrojn, per la okuloj kaj la fingroj ili sendadis al si reciproke signojn de interkomprenigho kaj rideladis. Les évolu tions phonétiques ont précisément pour résultat, dans chaque langue, par suite des assimilations, dissimila-

logique de la dérivation ou de la flexion), détruisent et déforment irrémédiablement tout le charme des œuvres littéraires, qui réside pour une si grande part dans la forme. Cette beauté formelle, on peut la retrouver, affaiblie sans doute, mais encore sensible, dans une autre langue naturelle : il y a d'admirables traductions d'Homère en allemand ; maintes traductions françaises ont su conserver le rythme de la phrase italienne, retrouver le nombre de la période latine, ou la saveur du grec — voyez le Plutarque d'Amyot. Jamais une langue artificielle ne donnera de semblables résultats. Aussi les idistes, moins ambitieux que leurs devanciers, tendent-ils à renoncer à des errements aussi fâcheux.

Voilà pour le présent. Mais l'avenir n'est pas moins gros de menaces. La langue artificielle est prise dans un dilemme auquel il lui est difficile d'échapper : ou bien elle restera l'apanage d'une élite infime, — langue morte, langage de savants, borné à un usage très restreint, — ou

tions,etc, de faire disparaître les réunions de sons difficiles à prononcer — que la logique impose souvent dans les langues artificielles — et de provoquer la diversité des finales pour le plus grand profit de l'harmonie.

bien elle vivra, elle sera parlée : mais alors, soumise à l'évolution qui entraîne toutes les langues vivantes, elle se scindera suivant les peuples et les régions. Comme tous les adeptes de la L. I. repoussent la première hypothèse, nous n'avons à envisager que la seconde.

Les premiers promoteurs des langues universelles, ignorant tout des lois du langage, croyaient naïvement qu'ils pouvaient fixer leur idiome pour une durée indéterminée. Si les idistes ont reconnu très franchement l'inéluctabilité de l'évolution, si les espérantistes les plus distingués, comme M. Aymonier, M. Cotton, admettent également ce principe, combien plus nombreux ceux qui s'attachent encore à l'ancien credo ? N'a-t-on pas entendu en 1909 le professeur Bouchard prononcer la phrase suivante à la distribution des prix du groupe espérantiste de Paris : « Pour être universelle, il faut qu'une langue ait le caractère auguste et intangible d'une langue morte, il faut qu'on n'y change rien ».

Mais ceux même qui admettent l'évolution croient qu'on pourra lui faire sa part, la régulariser, l'endiguer. Ils observent d'abord, comme M. Cotton — et l'argument a sa valeur — que la L. I. sera une langue apprise par le maître ou le livre, et non pas transmise par la tradition orale. On peut concéder que de ce chef elle échappera sans doute à

quelques altérations analogiques, telles que l'étymologie populaire : mais c'est là un domaine très limité. En revanche elle manque de la force régulatrice et sociale que possède chaque langue nationale par l'organe de sa capitale '.

En fait, dès qu'un idiome est parlé, il est soumis à toutes les lois du langage : plus il a d'adeptes, plus il pénètre dans les couches populaires, et plus les chances de scission se multiplient, plus les évolutions se précipitent. On voit donc au-devant de quels dangers futurs, pour leur cause, courent ceux qui cherchent à faire pénétrer la L. I. de leur choix dans les milieux peu cultivés. En vain allèguera-t-on que, « par un contrat tacite, les hommes s'engagent à parler le même langage, à observer les mêmes lois grammaticales, à faire taire leurs préférences personnelles 2» : simple affirma tion que contredisent les faits. En vain recommandera-t-on, comme M. Couturat, « une précaution prudente », ou demandera-t-on, comme M. Aymonier, que les évolutions soient sanctionnées par une académie, ou encore, comme un idiste allemand, que la langue ne puisse être modifiée que tous les trois ans. L'évolution du langage, inconsciente et aveugle, n'écoute aucun conseil,

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