‹ La défense de la langue francaiseChapitre 69 sur 98 · Aymonier, op. cit., p · texte numérisé non relu

Aymonier, op. cit., p

n'obéit à aucun décret et ne peut être emprisonnée ni dans le temps ni dans l'espace K Même l'entente officielle entre les nations serait impuissante à la réglementer : c'est une métaphore que d'assimiler une langue aux poids et mesures.

Toute langue parlée sur un vaste territoire tend à se scinder en une multiplicité de dialectes. Seules les langues nationales parviennent à conserver leur unité, grâce à leur littérature, mais plus encore pour des causes politiques et sociales extrêmement puissantes, que les langues artificielles n'auront jamais à leur service. La langue parlée dans une capitale s'impose nécessairement à toute la nation, et si elle évolue, elle garde du moins son unité. Mais que l'unité de l'Etat vienne à se rompre, et la dissociation linguistique suivra de près la désa grégation politique. L'exemple classique est celui de l'Empire romain. De nos jours même, à la suite de l'émancipation politique des Amériques, n'a-t-on pas vu l'anglais des États-Unis s'écarter peu à peu de la langue de la métropole, et l'espagnol du Pérou ou du Chili différer plus encore du castil-

1. Voici encore une éventualité à envisager. Soit un mot de la L. I. pris aux langues latines chez lesquelles il a le même sens. Supposons que dans un siècle le mot ait gardé la même signification en italien, qu'il ait changé de sens en espagnol, et disparu en français. Que fera la L. I. ? Et que deviendra alors son principe d'internationalité ?

lan ? Et cela, malgré une communauté de littér, ture qui faisait obstacle à la divergence.

Les raisons de ces évolutions, nous les trouverons à la fois dans le domaine de la prononciation, des formes, des sens.

Les différences phoniques entre les divers groupes ethniques sont absolument irréductibles.

« Les langues naturelles sont difficiles à prononcer parce qu'elles ont chacune quelques sons spéciaux », écrivait en 1903, dans Pages libres, M. Gaston Moch, au cours d'un article, d'ailleurs intéressant, en faveur de l'espéranto. Si M. Moch avait été initié aux travaux de la phonétique expérimentale, il aurait reconnu que chaque langue n'a pas seulement quelques sons spéciaux, mais tout un système phonique qui lui est propre et qui correspond à l'organisme vocal de la population qui la parle : d'une race à l'autre, toute l'échelle des sons varie. Il n'y a donc pas de commune mesure, et si on définit, je suppose, les sons de la langue artificielle par leurs équivalents italiens, les autres peuples auront autant de difficultés à prononcer cette langue qu'à parler italien. Les congressistes français — par exemple — qui ont assisté au Congrès ospé-

rantiste de Cambridge en 1907 ii ont eu les mêmes difficultés à comprendre les Anglais parlant espéranto qu'on en éprouve à comprendre les Anglais parlant anglais (lorsqu'on a appris cette langue sur le continent) : les Anglais prononceront toujours à l'anglaise, et, pour bien les comprendre, il faudra au préalable s'être habitué à leur élocution et avoir vécu parmi eux. A cet égard, les langues artificielles n'offrent donc aucun avantage sur les langues naturelles. Et ces divergences iront en s'accentuant, par suite de la persistance nécessaire de types régionaux de prononciation.

Mais, a-t-on répondu, les écarts de prononciation ne sont pas suffisants pour gêner la compréhension; le vocabulaire de la langue artificielle, déclare M. Couturat2, « ne devra pas contenir de mots trop semblables de son, ni, a fortiori, d'homonymes (comme patte et pâte, chasse et châsse, ship et sheep). On laissera ainsi autour de chaque mot une certaine marge dJ indétermination, de manière que la diversité inévitable des prononciations ne puisse donner lieu à aucune équivoque ».

Est-ce bien sûr ? Je remarque que, pour des

1. Si l'inconvénient fut moins sensible au Congrès de Barcelone, par exemple, c'est parce que la prononciation type de l'espéranto est établie (à part certains sons) sur le modèle des langues latines méridionales.

oreilles latines (françaises, espagnoles, italiennes, etc.), les sons 6, d, g prononcés par des Allemands du centre ou du nord ont exactement la valeur de />, /, k. J'ouvre un petit vocabulaire idiste que j'ai sous les yeux et je vois que cette seule particularité, dans une conversation entre un Allemand et un Latin, fera confondre une foule de racines pour le seul couple p-b l : bar (barrer) et par (paire), bask (basque) et pask (Pâques), bast (liber) et past (pâte), bed (plate-bande) et ped (pied), bek (bec) et pek (pécher), bel (beau) et pel s peau), bend (bande) et pend (pendre), bov (bœuf) etpov (pouvoir), brov (sourcil) et prov (éprouver), bus (buis) et pus (pus), butr (beurre) etputr (pourri). Il serait facile de poursuivre avec d'autres lettres, et de faire la même expérience avec l'espéranto (bordo et pordo, bovo et racine pov, fero et racine ver, fidi et vidi, etc.)

Nous sommes loin, on le voit, de la perfection promise. Faut-il ajouter que les Français du nord, à part ceux qui ont voyagé et qui ont la pratique des langues étrangères, sont incapables de mettre l'accent tonique ailleurs que sur la finale, que la plupart des peuples d'Europe sont impuissants à

1. Confusion complète, lorsqu'il s'agira de deux verbes, deux substantifs, deux adjectifs. (Il suffit d'ajouter un o à la plupart de ces racines pour avoir le substantif correspondant).

prononcer le j, etc. ? Fera-t-on passer tous les adeptes de la L. I. par les laboratoires de phonétique expérimentale ?

Au point de vue de la grammaire comme de l'évolution des sons, les prétendues irrégularités des langues naturelles ont leur raison d'être dans la mentalité de chaque race, dont les différences sont irréductibles comme celles des organes vocaux. Les mots, a dit très justement M. Julio Gejador *, représentent, non des objets, mais des concepts ; ils sont la représentation subjective des objets, ils traduisent l'idée que nous nous faisons de ceux-ci, et qui varie d'un peuple à l'autre: la langue est le miroir des pensées d'un peuple ; la mentalité de chaque race est stéréotypée dans sa langue, frappée comme sur une médaille.

Lorsqu'un peuple adopte une langue nouvelle — le fait s'est produit souvent (Gaulois, Bulgares, etc.) — il la façonne peu à peu à son image et l'imprègne profondément de sa mentalité. Les évolutions sémantiques varient, suivant les lieux, comme les évolutions phoniques, parce que la nécessité et les besoins sont différents d'un groupe à l'autre.

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