Espana moderna, octobre
On a prétendu que si le vocabulaire d'un peuple change, sa grammaire, sa morphologie peuvent se fixer *. Quelle profonde erreur, démontrée par la linguistique ! Notre syntaxe et nos flexions ne sont plus celles du dix-septième siècle, et, pour prendre deux exemples typiques parmi les flexions verbales, nous ne connaissons plus dans la langue parlée le passé défini, très usité encore sous Louis XIV, tandis que nous avons créé les temps surcomposés. Tout évolue dans une langue, et les idiomes artificiels ne sauraient échappera cette loi inéluctable.
On prétend façonner une langue « idéale » , dans laquelle tous les mots obéiraient au principe d'universalité, — et établir, suivant la définition de M. Ostwald, « une correspondance réciproque et numérique entre les idées et les morphèmes qui les expriment. » Qu'est-ce à dire, sinon qu'à ce point de vue encore on espère fixer le langage ? Mais l'évolution est implacable, et elle ne tardera pas à disloquer ce fragile édifice si péniblement construit. Toute langue est en travail constant, et les mots ne conservent jamais leurs acceptions primitives.
1. Aymonier, op. cit., p. 6 : « La grammaire ne change guère, et la morphologie pas du tout. Depuis que l'imprimerie a répandu le livre et le journal, la langue a acquis une fixité grammaticale définitive. » On voit que M. Aymonier n'est pas un linguiste I
La correspondance parfaite et durable entre les mots et les idées n'existe dans aucune langue. Un mot est un signe sonore, — évocation d'une image, d'une idée : mais entre le mot et l'idée, il y a un manque de proportion constant, qui se traduit par les extensions et les restrictions de sens, étudiées magistralement par Arsène Darmesteter dans la Vie des mots. « Une fois accepté, le mot se vide rapidement de sa signification étymologique1. » Ou bien il accapare un nombre de sens considérable, ou bien il se démonétise et disparaît peu à peu, remplacé par des termes plus imagés et plus évocateurs. Plus nous allons, plus la civilisation se perfectionne, plus l'esprit s'affine, — et plus les évolutions du langage se précipitent, et plus vite s'use et se remplace cette moD uaie des échanges de pensées que nous appelons los mots. C'est une nécessité commune à toutes les langues.
Entre les langues naturelles il n'y a guère d'équivalents parfaits, — les terminologies techniques mises à part : nouvelle source de difficultés. Quand on aura dit que tel mot d'une langue artificielle signifie « raison », on n'aura rien fait si on ne limite très exactement les sens du mot : car ce concept, dans les différentes langues vivantes, a une compréhension fort différente, et il s'agira de