Michel Bréal, Essai de sémantique, p
savoir si on entend donner au terme les acceptions du français raison, celles de l'italien ragione, de l'anglais reason ou de l'allemand Vernunft, qui ne coïncident pas entre elles. Et que sera-ce quand il s'agira de mots chevauchant les uns sur les autres ou ayant seulement entre eux quelques points de contact, comme l'italien bollo, le français timbre, l'allemand Schelle, etc. ? Travail colossal à effectuer, et qui sera à recommencer sans cesse.
Voilà les raisons de l'extrême réserve que les linguistes ont observée vis-à-vis des langues artificielles. Aucun d'eux ne suit le sillage de l'espéranto; l'ido n'en compte que deux ou trois parmi ses adeptes. Il est impossible de ne pas remarquer que l'idée de la langue internationale artificielle a surtout séduit des mathématiciens et des logiciens, esprits accoutumés aux spéculations a priori et qui veulent soumettre le langage aux lois de la raison. Au contraire, les observateurs, les expérimentateurs demeurent défiants, quoiqu'on fasse souvent bon marché de leur expérience1.
1. Ainsi MM. Çouturat et Leau déclarent : « Nous avouons que les arguments soi-disant scientifiques tirés de 1 évolution des langues, nous touchent peu. » (Histoire de la langue universelle, p. 337.)
Sans doute, ils ont, comme les lettrés, des raisons sentimentales, qui ne sauraient, si elles l'expliquent, justifier une aversion, et que M.Schuchardt résume ainsi :
« Le philologue, habitué à considérer les langues comme la matière d'où sont tirées tant de belles ou intéressantes créations, répugne à un idiome qui paraît tout à fait incapable de semblables productions; au linguiste enfin, une langue artificielle produit l'impression qu'on lui arrache le scalpel avec lequel il a coutume d'analyser les détails les plusfins et les plus compliqués des langues, et qu'on s'en sert pour tailler une grossière image 1 . »
Mais, même en restant sur le terrain des faits, on doit bien reconnaître que les schismes sont de l'essence de la langue artificielle ; celle-ci sera toujours prise dans ce dilemme : ou compromettre l'unité et la situation acquise, ou rejeter des améliorations certaines et évidentes. Qui peut, en effet, se flatter d'avoir atteint la limite extrême de la perfection? Voici que l'ido est réformé à son tour par les « projets de Brandt, Seidel, Duthil, auxquels le Journal officiel d'Ido offre une hospitalité généreuse, également parfaits naturellement, ou plus parfaits les uns que les autres2 ».
1. Rapport sur le mouvement tendant à la création d'une langue auxiliaire internationale artificielle, p. 2.