‹ La défense de la langue francaiseChapitre 76 sur 98 · La Liberté, 23 octobre · texte numérisé non relu

La Liberté, 23 octobre

apprenant l'espéranto, il y a là une idée qui nous ferait retomber dans le comique d'où nous voulons précisément nous tenir éloignés. »

Mais raisonnons. On peut d'abord s'étonner qu'une langue neutre et proposée comme telle puisse servir l'influence d'un peuple plutôt que d'un autre. Après avoir préconisé les langues artificielles comme n'avantageant aucune nation, voici qu'on insiste sur la parenté de l'espéranto et plus encore de l'ido avec le français. La prétendue neutralité, l'internationalisme de ces idiomes ne seraient donc qu'un leurre ? Mais alors, les autres peuples vont protester, d'autant plus qu'ils auront été dupés et qu'on leur avait promis le contraire ! Et de l'ait des susceptibilités se sont aussitôt éveillées en Allemagne. Mais les Allemands auraient tort de s émouvoir. La langue artificielle ne peut servir à apprendre aucune langue naturelle, pour l'excellente raison que sa grammaire — sa morphologie comme sa syntaxe — est fondée sur des principes diamétralement opposés, sur la logique rationnelle et non sur l'analogie et l'évolution. Même au point de vue du vocabulaire, l'ido, et a fortiori l'espéranto, ne peuvent faciliter la connaissance du français. L'idiome hirsute du docteur Zamenhof ne ressemble à aucune langue vivante, et si l'ido se rapproche d'une langue néo-latine, ce n'est pas du français, c'est de l'espagnol, qui peut servir (je puis l'at-

tester) à le faire comprendre assez vite, sans que la réciproque, par exemple, soit vraie — loin de là.

Un autre argument, encore plus fragile, a été mis en avant par M. Archdeacon, qui s'est efforcé, sans y parvenir, de montrer «pourquoi l'espéranto ne peut nuire au français j » :

« Si l'on tient compte de ce qu'il est parlé dans le monde entier plus de mille langues ou idiomes différents 2, il est clair que si les lettrés du monde comprenaient l'espéranto, les nombreux chefsd'œuvre de notre littérature déborderaient sur le monde entier, en y portant notre influence, nos mœurs, nos idées.

« Le nombre de ces ouvrages imprimés et vendus dans l'univers serait ipso facto centuplé, ce qui pourrait être, pour nos auteurs français, une source de revenus considérable. »

« Centuplé » est bientôt dit. Serait-ce par l'adjonction des peuples sauvages ? On ne voit pas bien les Ouolofs ou les Hottentots faisant monter le tirage des œuvres de M. Anatole France ou de M. Paul Bourget. Plaisanterie à part, il n'y a pas de raison pour que les traductions espérantistes

Page 1