Cité par le général Sébert, op. cit., p
La langue internationale ne peut-elle pas être réalisée en dehors des idiomes artificiels? C'est impossible, déclarent péremptoirement les espérantistes et les idistes, qui obéissent à une idée préconçue. Mais pareille affirmation peut d'autant moins satisfaire les esprits impartiaux que les langues naturelles ont été écartées dédaigneusement, sans examen et a priori, par la Délégation; jusqu'à ces dernières années, la question n'avait pas été sérieusement étudiée sous cet aspect.
L'histoire contredit d'ailleurs ces assertions téméraires : à plusieurs reprises une langue naturelle a servi de langue auxiliaire dans le monde civilisé. Après le grec, et sur une plus vaste échelle, un tel rôle a été longtemps joué par le latin, qui survécut plus de dix siècles, comme organe du monde savant, à la dislocation de l'Em-
pire dont il était la langue nationale. Plus près de nous — et spécialement pendant tout le dix-huitième siècle — il fut dévolu au français. Fait capital qu'il ne faut jamais perdre de vue.
Il est certain que depuis cent trente ans les choses ont changé d'aspect. Le français n'est plus la langue auxiliaire du monde civilisé, comme à l'époque où l'Académie de Berlin mettait au concours l'étude des causes qui expliquaient l'universalité de la langue française. Au cours du dixneuvième siècle, le réveil des nationalités s'est affirmé avec autant de vigueur en matière linguistique qu'en politique.
Aussi a-t-on cru que seule une langue neutre pouvait éviter de blesser les amours-propres nationaux, et planer assez haut au-dessus des rivalités de races pour avoir chance d'être universellement acceptée. Les langues mortes une fois écartées, comme ne répondant plus aux besoins actuels, il ne restait, semble-t-il, qu'à créer l'idiome de toutes pièces. Ainsi s'explique l'engouement pour l'idée d'une langue artificielle, qui, pendant une vingtaine d'années, a gagné peu à peu les milieux intellectuels et le monde savant, et qui a suscité une noble émulation parmi les inventeurs.
Mais en présence des difficultés qui ont surgi et devant les dangers qui se sont manifestés, un revirement très sensible s'est produit depuis
quelque temps en faveur des langues naturelles.
— Je suis de plus en plus convaincu, m'écrivait Novicow peu avant sa mort, que les langues artificielles sont impossibles l.
Un des espérantistes les plus actifs de la région de l'Est, M. Thiaucourt, professeur à la Faculté des lettres de Nancy, a proclamé à son tour2, après une longue expérience, sa conviction que les langues artificielles sont impuissantes à résoudre le problème.
Mais la conversion la plus sensationnelle a été celle du professeur bavarois bien connu, le docteur Molenaar, parce que sa qualité d'inventeur d'une langue artificielle — VUniversal — rend certains aveux particulièrement méritoires sous sa plume . M. Molenaar m'a écrit, en effet (22 novembre 1909), et il a développé plus tard sa pensée :
« Plus je pense au problème — et comme auteur d'un système, je suis forcé d'y penser continuellement — plus je me convainc qu'une langue artificielle, fût-elle la plus parfaite, est impossible comme L. L, pour les raisons que vous avez exposées, et pour d'autres que les créateurs d'une
1. Cf. dans son excellent ouvrage Le français, langue internationale de l'Europe, le chapitre II (Vanité des langues artificielles).
2. Le français, langue scientifique et sociale universelle (Extrait de la Revue internationale de l'Enseignement, août 1909.)
A. Dauzat. — Défense de la langue française. 17
langue artificielle peuvent seuls juger à leur juste valeur, mais qu'ils se gardent bien en général de soumettre au public... »
Au point de vue linguistique, l'adoption d'une langue naturelle — langue nationale et langue naturelle — comme idiome auxiliaire offre des avantages qu'aucun langage artificiel ne saurait présenter. C'est un organisme vivant, qui a subi l'épreuve des siècles, et qui s'est adapté à la mentalité humaine. Nul ne contestera, je suppose, que comme instrument de pensée le français, l'italien, l'allemand ou l'anglais ne soit quelque peu supérieur à l'ido ou à l'espéranto !
Certes, une langue naturelle, comme une langue artificielle, sera soumise aux nécessités phonétiques et psychiques de la race et du milieu : les Anglais parleront toujours le français — comme l'espéranto — à l'anglaise, de même que les nègres ou les créoles illettrés ont singulièrement simplifié dans leur bouche notre grammaire, trop complexe pour eux, et adouci une prononciation qui répugnait à leurs larynx. Mais ici l'inconvénient est infiniment moins grand, car la langue naturelle, qui existe par définition, est à elle-même sa commune mesure. Elle a un foyer d'expansion qui lui sert d'étalon en vertu du jeu normal des lois sociales ; elle a un pouvoir central régulier et normal qui fait défaut à une langue artificielle. Tout le
monde sait que le bon français est celui qui est parlé en France, et qu'en France — comme dans toute nation — la province subit l'influence constante de la capitale : c'est donc le langage de Paris qui sert de modèle, et sur lequel tous ceux qui parlent français tendent, consciemment ou non, à se régler ; c'est lui qu'on suit dans son évolution normale, c'est lui dont l'influence neutralise et arrête tôt ou tard les divergences inhérentes aux différents milieux. — Au contraire, quel sera l'organe régulateur d'une langue artificielle ? Pourquoi, par exemple, la prononciation allemande de l'ido prévaudrait-elle sur celle de Londres plutôt que celle de Paris ? Aucune académie n'aura la force sociale nécessaire pour maintenir une unité, même relative.
Mais ici se dresse l'objection principale, chère aux partisans des langues artificielles. « Vous oubliez, disent-ils, les amours-propres nationaux. Chaque peuple voudra faire adopter sa langue. » Voilà qui est bientôt dit l S'imagine-t-on, sérieusement, que les Lithuaniens, les Slovènes ou les Flamands auraient la prétention de faire accepter leur idiome comme langue internationale? Cinq ou six langues, au plus, ont une expansion mon-
diale, et, sur ce nombre, il n'en est pas plus de deux ou trois — je le montrerai bientôt — qui puissent, avec quelque chance, prétendre au rôle d'idiome auxiliaire.
Novicow a prouvé, à plusieurs reprises1, qu'on s'était fort exagéré les amours-propres nationaux. Le réveil du nationalisme linguistique signifie seulement que chaque peuple entend parler sa langue maternelle et ne veut pas qu'on lui en impose une autre chez lui; mais c'est en dénaturer singulièrement la portée que de prétendre qu'il s'oppose au choix, comme langue auxiliaire, d'une des langues nationales qui ont la plus grande diffusion dans le monde.
L'argument des « amours-propres nationaux » est même susceptible de se retourner contre les partisans des langues artificielles. Chacun do ces idiomes, en effet, a un inventeur, un berceau d'origine, un foyer de propagation : c'est assez pour éveiller certaines susceptibilités.
Uespéranto a peu de succès en Allemagne et en Russie parce que l'auteur est un Polonais ; à un autre point de vue, les pangermanistes lui reprochent de contenir trop de racines romanes et d'avoir son principal centre de propagande à
1. L'expansion de la nationalité française, chap. VI à VIII; Compte rendu du Congrès d'Arlon (avant-dernier rapport).
Paris. L'Universal, en revanche, n'a eu aucun succès en pays latin, parce que son auteur était allemand : et cependant, composé exclusivement de racines romanes, il présentait pour ces peuples le maximum de facilité. Si les promoteurs des L. I. artificielles croient se concilier les divers chauvinismes, il faut les détromper. Il n'est pas jusqu'aux considérations politiques qui n'entrent en ligne : la bénédiction du pape accordée à des congrès d'espéranto a suffi pour rendre cette langue suspecte aux partis avancés et pour favoriser, par contre-coup, la propagation de l'ido dans les milieux socialistes et syndicalistes.
A un autre point de vue, croit-on que les peuples dont la langue a pris une certaine extension hors de leurs frontières, n'auront pas à faire un égal sacrifice d'amour-propre national, qu'ils renoncent aux positions acquises au profit d'une langue étrangère ou d'un idiome artificiel ? La situation est exactement la même. Bien plus, les dangers que peut faire courir aux langues nationales l'adoption d'une langue auxiliaire sont moins grands si l'on choisit une ou plusieurs d'entre elles que si l'on adopte un idiome artificiel : et cela pour l'excellente raison qu'il sera plus facile de respecter les positions acquises et de faire à chacune des langues importantes la part qui lui est due. La langue artificielle est exigeante et im-
périeuse et n'entend avoir aucune rivale dans les rapports internationaux ; les langues naturelles se prêteront mieux aux compromis.
Enfin, une prévention dont il faut tenir compte éloigne en particulier les Allemands (et aussi les Russes) des langues dites neutres. Par la force même des choses, parce que le français a hérité de l'universalité du latin, parce que la plupart des néologismes sont créés d'après les langues anciennes, tous les langages artificiels, même ceux qui ont pour auteurs des Allemands, empruntent la plupart de leurs racines aux langues romanes1. Si le germanique — comme le russe — doit être sacrifié, autant vaut, pensent beaucoup d'Allemands et de Slaves, s'adresser à une langue naturelle, puisque de toute façon, on « romanisera ».
Il est facile de constater, en effet, qu'aucune langue artificielle, malgré ses promesses, n'a réalisé le maximum d'internationalité pour ses radicaux 2 : la plupart des mots allemands ont été pris pour faire plaisir aux Allemands, car Pappli-
1. Parfois même tous leurs radicaux, comme c'est le cas pour VUniversal (baptisé d'abord Panroman par son auteur).
2. Ainsi yar (année) ne touche qu'Allemands et Anglais, tandis que anno atteindrait tous les Latins et les Anglo- Saxons ; nur (ne... que) n'a aucune internationalité et n'est compris que des Allemands, etc.
cation rigoureuse du principe menait droit à une langue purement romane1.
Il est très remarquable que dans toutes les langues artificielles a posteriori créées depuis une vingtaine d'années, la part faite aux éléments néo-latins augmente de plus en plus et que la proportion, notamment, des radicaux français suit une courbe asymptote qui tend vers l'unité2. Ne faut-il pas en conclure que cette langue internationale, si longtemps cherchée, existe déjà et n'est autre que le français ?
Ceux qui s'imaginent, sans avoir voyagé, que le français n'a aucune chance de devenir langue internationale — soit seul, soit de compte à demi avec une autre langue — doivent lire les ouvrages de Jacques Novicow 3 qui a prouvé par des faits que le français est en voie de devenir la langue seconde de l'Europe continentale. Déjà, à l'heure actuelle, le français est en fait,
1. La plupart des mots qu'on compte en ido ou en espéranto comme faisant partie du vocabulaire allemand ou anglais sont des mots latins adoptés par ces deux langues.
2. Ainsi il y a 83 p. 100 de radicaux français en espéranto, •t 91 p. 100 en ido.
3. Notamment, Le français, langue internationale de VEurope et L'expansion de la nationalité française
chez l'élite intellectuelle, la langue auxiliaire des pays latins1 et slaves et du monde turc, où il est généralement préféré à l'allemand et à l'anglais. En Europe et dans la région méditerranéenne, le français est la langue de table d'hôte dans les hôtels cosmopolites: trois étrangers de nationalités différentes conversent presque toujours en français. La langue française rencontre à l'étranger des sympathies dont ne semblent guère se douter les sédentaires. Hors d'Europe, l'extension de notre empire colonial, je l'ai déjà dit, ouvre un immense champ d'expansion à notre langue qui, dans un siècle, rayonnera sur la moitié du continent africain, sur Madagascar, sur l'Indo-Chine et la Chine méridionale, tandis que par le Canada son influence reste fortement implantée dans l'Amérique du NrW jue frnnç.ds occupe aussi des positions importantes en Océanie et dans les Antilles, et il est déplus en plus en faveur dans l'Amérique du Sud 2, où il pro-
1. En ce qui concerne l'Italie en particulier, je renvoie à mon volume L'Italie nouvelle, pp. 274-298. La connaissance de notre langue est si répandue en Italie, que les traductions d'ouvrages français y sont très rares, parce qu'inutiles.
2. Voici deux exemples caractéristiques. Le Chili, qu'on donne parfois comme acquis à l'influence allemande, vient de réorganiser ses programmes d'enseignement secondaire (1912), en donnant au français la même importance qu à l'espagnol, tandis que l'anglais et l'allemand ne sont enseignés
f itéra de l'immigration italienne qui mine peu à peu l'hégémonie de l'espagnol.
Il ne faut donc pas se laisser impressionner par les statistiques qui opposent 80 ou 85 millions d'individus parlant allemand et 125 ou 140 millions parlant anglais à 46 ou 50 millions de langue française. L'expansion d'un idiome n'est nullement en rapport avec le chiffre d'habitants de sa métropole. Il faut envisager les conditions d'expansion géographique dans le présent et surtout dans l'avenir. L'Espagne, avec ses 19 millions d'habitants, a une langue beaucoup plus répandue dans le monde, plus internationale que l'allemand. Il faut surtout considérer le nombre de ceux qui parlent un idiome, non pas comme langue naturelle, mais comme langue seconde : et dès lors, on vient de le voir, la question change complètement de face.
Le français est le seul parler qui ait hérité de l'universalité du latin; c'est le creuset dans lequel se sont élaborées toutes les grandes conceptions de la pensée humaine; c'est ce langage qui a traduit, depuis la Renaissance, toutes les aspirations de l'homme vers la justice, la liberté, le règne de la raison — langue qui est pour tous
qu'à titre facultatif. La Chine a adopté (sept. 1912) le français comme langue diplomatique officielle.
(comme Ta proclamé encore un étranger, M. le professeur Pio Rajna, de Florence) « universellement ou partiellement nationale1 ». M. Ph. Lebesgue faisait remarquer naguère dans le Courrier Européen2 qu'un organe des intérêts européens ne peut être rédigé qu'en français, et il citait ce journal lui-même comme exemple.
Faut-il rappeler que le français joue depuis deux siècles le rôle de langue diplomatique internationale, comme étant la langue la plus usitée ? Sans doute, il a été battu en brèche, mais sans beaucoup de succès. Voici à ce sujet quelques anecdotes typiques qui m'ont été contées par une personnalité très en vue du monde diplomatique.
En 1903, en remettant au roi Georges de Grèce et au prince héritier des décorations ottomanes, l'envoyé extraordinaire d'Abd-ul-Hamid, rompant avec les usages diplomatiques, s'exprima en allemand. Le roi répondit en français, ainsi que le prince héritier. Et le délégué du sultan fut d'autant plus penaud que ses deux interlocuteurs — il le savait — parlent très bien l'allemand... quand ils le jugent à propos.
Les Anglais se servent de leur langue dans la correspondance diplomatique, mais ils conversent