‹ La défense de la langue francaiseChapitre 80 sur 98 · A. Dauzat, L'Italie nouvelle, p · texte numérisé non relu

A. Dauzat, L'Italie nouvelle, p

en français dans les conférences internationales. Il en est autrement des Américains du Nord, qui parlent presque toujours anglais. En 1899, à la Conférence de la Haye, ils ont été les seuls à employer une autre langue que le français. Il y eut pourtant une exception. Un jour, un délégué allemand, M. Zorn, de Kœnigsberg, fit, à la surprise générale, un discours en allemand. A peine avait-il terminé que le comte Nigra, connu cependant pour ses sentiments germanophiles, se leva et donna une spirituelle leçon à son collègue, en commençant à parler en italien. Une explosion de rires unanimes accueillit ses paroles. Il n'y avait pas de raison, en effet, si l'on rompait avec les usages, pour que chaque délégué n'employât pas sa langue nationale. L'expérience ne fut pas renouvelée.

Ce sont sans doute, en partie, des raisons d'ordre politique et historique qui ont donné cette suprématie au français en matière diplomatique. Mais il est certain que notre langue a des qualités particulières de clarté et de précision : les étrangers eux-mêmes le reconnaissent. Au cours d'un congrès, à Turin, notre délégué traduisait un jour un document en français après l'avoir lu en italien. « C'est beaucoup plus net en français », déclarèrent spontanément les congressistes italiens.

Depuis quelques années un mouvement très vil s'est dessiné — et, ce qui est symptomatique, surtout à l'étranger — en faveur du français langue internationale. Des motions dans ce sens ont été votées par les Congrès internationaux de Liège (1905) et d'Arlon (1908); deux étrangers se sont mis à la tête du mouvement, un Russe, Jacques Novicow, et un Belge, M. le professeur Wilmotte : la réunion d'un sociologue et d'un linguiste également éminents était particulièrement significative.

A la suite du Congrès d'Arlon, il s'est fondé à Bruxelles, sur l'initiative de MM. Wilmotte et Furstenhoff, une Entente scientifique internationale pour V adoption d'une langue auxiliaire, qui s'est prononcée en faveur du français, et qui a recueilli de très nombreuses adhésions dans les Universités d'Europe et d'Amérique1. Ce groupe se fit représenter au Congrès des Associations internationales, qui se tint à Bruxelles pendant l'Exposition de 1910, et présenta, par l'organe de M. Furstenhoff, un rapport très conciliant sur

1. Il est fâcheux que ce référendum ait été interrompu, pour des raisons pécuniaires. L'argent, qui afflue dans les caisses espérantistes, fait défaut pour la défense du français !

a L. I. : le rapporteur demandait qu'on s'en tînt au français, à l'anglais et à l'allemand comme langues internationales, en donnant la prééminence au français, surtout pour les relations entre les Associations internationales qui ont presque toutes leur siège en pays de langue française. Les espérantistes, notamment MM. le général Sébert et Bourlet, combattirent âprement ce projet. Une section spéciale ayant été créée pour l'étude de la langue internationale, les espérantistes, qui se sentaient en minorité, n'assistèrent pas aux délibérations, mais, par une manœuvre de dernière heure, à la séance de clôture, ils firent ajourner le débat à une autre session. Attristant paradoxe que de voir notre langue, si vaillamment défendue par des Belges, combattue par nos propres compatriotes qui sacrifient de gaieté de cœur les intérêts du français à ceux de l'espéranto.

C'est également en Belgique que s'est créée la Fédération du « bloc français », à la suite du Congrès international des œuvres intellectuelles de langue française, et que s'est tenu en 1911, à Mons, le premier Congrès des Amitiés françaises.

Les polémiques entre l'ido et l'espéranto ont rallié au français des adeptes des langues artificielles, notamment M. Thiaucourt, professeur à

PUniversité de Nancy, ancien espérantiste. Les raisons données par M. Thiaucourt, pour expliquer son évolution, méritent d'être citées1 :

« Nous ne nous sommes engoués, en France, pour Yespérantoy que parce que nous croyions l'hégémonie du français frappée à mort par la défaite de Waterloo, et définitivement accablée à Sedan. Nous n'avons favorisé les tentatives de résurrection du latin et de diffusion d'un idiome artificiel fondé en grande partie sur le latin que parce que, notre langue étant elle-même néolatine, nous pensions, avec un illustre linguiste français, que le latin modernisé et l'espéranto finiraient bientôt par se confondre avec notre propre idiome : on adopterait finalement ce dont on n'avait pas voulu tout d'abord.

« Après la guerre de 1870, on crut, en France, que nous n'avions été battus que parce qu'au lieu de marcher à la tête de l'Europe, comme nous nous l'imaginions follement, nous nous étions, sur tous les points, laissé devancer par nos vainqueurs... A une infatuation insensée succédait une dépression déraisonnable. Nous commençons seulement aujourd'hui à nous ressaisir. On remarquera que, pour avoir foi dans l'avenir de la langue française, nous avons eu besoin d'être avertis

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