‹ La défense de la langue francaiseChapitre 84 sur 98 · L'expansion de la nationalité française, p · texte numérisé non relu

L'expansion de la nationalité française, p

A. Dauzat. — Défense de la langue française. 18

ressentiront un sursum corda, un élan qui décuplera leurs forces mentales. En effet, donner une langue commune au groupe européen, c'est travailler à son unité. C'est arracher les nations occidentales aux divisions qui ralentissent aujourd'hui leurs progrès dans une mesure immense, c'est travailler à organiser cette union juridique des peuples qui sera le couronnement de la civilisation humaine. Quelle plus magnifique perspective ! Quelle plus noble mission peut se donner un peuple, surtout quand il a la claire conscience qu'il y tend par la seule force de la sympathie et qu'il peut la réaliser sans verser une goutte de sang et sans faire répandre une seule larme. »

D'ailleurs, à l'objection des « amours-propres nationaux », qu'on met surtout en avant en ce qui concerne l'Allemagne, il faut opposer l'argument des intérêts pratiques, qui a bien sa valeur, même et surtout outre-Rhin, comme l'a montré M. Fùrstenhoff1 :

« Ce serait méconnaître l'esprit pratique qui règne dans ce pays [l'Allemagne], que de croire qu'on n'y apprécierait pas à sa juste valeur l'énorme facilité de transaction que procurerait l'adoption immédiate du français comme langue

1. Lespéranlo et le français, p. 11. (Extrait de la Rvue des Idées, 15 février 1910.)

auxiliaire internationale (l'allemand n'ayant quasi pas de chance d'être adopté). On se souviendrait, en Allemagne, des avantages que le système métrique confère à l'industrie allemande vis-à-vis de l'industrie anglaise; on saurait y adapter rapidement le nouvel outil international au mieux des intérêts allemands, dans leur concurrence avec les intérêts anglais, — disons même dans leur concurrence avec les intérêts français, comme le prouve déjà l'exemple des catalogues, rédigés en français, qu'envoient en Orient les fabricants allemands. »

Et M. Fùrstenhoff conclut, fort justement à mon sens, que les résistances seront « beaucoup plus à craindre du côté de l'Ouest que du côté de l'Est, comme ce fut le cas pour le système métrique. »

L'anglais, en effet, occupe dans le monde, spécialement en Amérique, en Asie, en Océanie, des positions dont il serait impossible de le déloger. M. Novicow lui-même ne nous présente le français que comme la future langue internationale de l'Europe. Et M. Rémy de Gourmont a condensé son opinion dans cette formule : On peut voyager partout en Europe avec le français, hors d'Europe avec l'anglais. Si le français est appelé à jouer le rôle de langue internationale, ce n'est pas nécessairement pour exercer à ce sujet un monopole

mondial. Son triomphe, s'il se produit, ne signifie pas l'écrasement de ses concurrents. Et l'on est amené ainsi à l'idée d'un consortium linguistique — susceptible de revêtir divers aspects ■ — et qui permettrait de donner satisfaction aux légitimes intérêts en présence.

Page 1