‹ La défense de la langue francaiseChapitre 88 sur 98 · Revue de Paris, 15 juillet · texte numérisé non relu

Revue de Paris, 15 juillet

« Un traité de ce genre n'a rien de chimérique. N'en avons-nous pas vu conclure de pareils pour l'Union postale, pour la Croix de Genève ? »

Et le célèbre philologue concluait :

« Cette solution, qui n'est point irréprochable, puisqu'elle ne fait point la part du monde slave, ni des Grecs, ni des Orientaux, aurait cependant cet immense avantage, si elle est adoptée à temps, de prévenir le moment où de nouveaux concurrents viendront réclamer leur place. C'est aux nations les plus vieilles, s'appuyant sur les civilisations les plus anciennes, de prendre les devants et de prévenir l'heure de l'universelle compétition. »

Fort de ce jugement, M. Chappellier présenta à nouveau son projet devant la « Délégation pour l'adoption d'une langue internationale », qui, convaincue a priori de la nécessité d'une langue neutre, l'écarta sans examen. Cependant l'auteur ne se découragea pas ; il répondit victorieusement aux critiques par de nouvelles publications, — et il eut raison, car voici que son idée, reprise, discutée et vulgarisée, revient en faveur au moment où une réaction se dessine au profit des langues naturelles.

Le rapprochement, de jour en jour plus étroit, entre la France, l'Angleterre et les Etats-Unis, lui donne une singulière actualité et augmente les chances d'une entente cordiale en matière linguis-

tique, à l'heure où le monde français et le monde anglo-saxon se pénètrent de plus en plus. L'idée fait son chemin en Angleterre comme en Amérique, où elle ne rencontre que des approbations. En France, elle a été reprise par d'anciens espérantistes comme M. Thiaucourt, professeur à la Faculté des lettres de Nancy ; M. Emile Gautier, dans La Lanterne, a fait un vigoureux appel en sa faveur. Certains Allemands s'y sont même ralliés, tel le professeur Martin Hartmann, qui s'exprime ainsi ' :

« J'aimerais bien voir ma langue maternelle admise à l'honneur départager l'empire du monde. . . Mais en me plaçant à un point de vue objectif, et en tenant compte de la réalité des choses, je suis bien obligé d'avouer que les chances du français, combinées avec l'anglais , sont infiniment grandes . . . D'ailleurs, j'ai trop confiance en la vitalité du peuple allemand pour avoir peur d'une coalition linguistique entre la France et l'Angleterre. »

Ce système offrirait de grands avantages. Le dualisme, en effet, est loin d'avoir les inconvénients du trialisme. Par l'alliance entre les deux langues les plus répandues2, et qui ont entre elles

1. P. Chappellier, L'espéranto et le système bilingue, pp. 157-

2. Quoique les individus de langue allemande soient plus nombreux que ceux de langue française, la connaissance

de nombreux points de contact, il approche de très près de la solution idéale. Les 186 millions d'Anglo-Saxons et de Français — et, plus tard, les habitants de leur immense empire colonial respectif — n'auraient les uns et les autres qu'une seule langue à apprendre, et cela sans trop de difficultés. Un Français arrive à lire l'anglais trois ou quatre fois plus vite que l'allemand. Mêmes facilités pour l'Anglais, bien que l'avantage se chiffre peut-être par une proportion un peu plus faible. Quant aux autres peuples, on leur offre deux langues, il est vrai, mais si répandues à l'heure actuelle que leur élite intellectuelle les connaît déjà plus ou moins : l'une, dont la grammaire est extrêmement facile, l'autre, qui rachète ses difficultés grammaticales par beaucoup de logique et de clarté, et dont le vocabulaire est déjà, pour sa plus grande partie, international, tant les autres langues lui ont emprunté de néologismes.

C'est du côté de l'Allemagne que vient l'objection principale — on peut dire la seule — contre ce projet. Bien peu d'Allemands partagent l'opinion du professeur Hartmann. La rivalité anglo-

du français est cependant plus répandue sur le globe que celle de l'allemand.

allemande aidant, beaucoup s'opposent énergiquement, avec le recteur Diels, à un semblable système, et ont vite fait de lâcher les grands mots. M. Diels a écrit, par exemple: « La politique, facile à percer à jour, des patriotes français, qui veut conclure une alliance particulière avec l'Angleterre et l'Amérique du Nord, pour exclure (mettre à l'index, ausschalien) une grande nation qui l'emporte numériquement et commercialement sur la France, a heureusement trouvé son terme à Algésiras » x (?)

Ne mêlons pas la apolitique à la linguistique ! Voyons plutôt comment s'expriment les partisans du projet pour rallier les Allemands à leur système. A ceux-ci, M. Ghappellier déclare2:

« Je partage l'estime universelle dont jouit votre savant et bel idiome. La réalisation de mon projet n'empêcherait pas que votre langue reste nécessaire à connaître pour la plupart des hommes qui veulent prendre part au travail scientifique et littéraire de notre temps; mais l'anglais étant beaucoup plus répandu, et bien plus facile à apprendre, mon choix, au point de vue d'une langue internationale, ne pouvait être douteux. Toutefois,

1. Preussischc Jahrbiïcher, septembre 1908. Voir aussi la brochure de M. Thiaucourt, Un recteur... et l'espéranto, pp. 11-12.

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