‹ La défense de Paris (1870-1871) (volume 4)Chapitre 17 sur 84 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DES DEUX PLANS RATIONNELS POUVANT ÊTRE ADOPTÉS PAR LA DÉLÉGATION DE TOURS.

Premier Projet.

L'armée qui se formait derrière la Loire, 150^000 hommes environ, pouvait tenter de délivrer Paris, objectif suprême des efforts de la France, de trois maniè-^ res différentes.

La première, demandée avec instance par le Gouvernement de Paris, consistait à faire exécuter à l'armée de la Loire un grand mouvement du sud au nord derrière un rideau de troupes couvrant tout l'espace entre Beaugency, Chàteaudun, Nogent-le-Rotrou, . .

Ce mouvement facilité par la voie ferrée : Tours, le Mans, Alençon, Caen, jetait dans le Calvados 100,000 hommes environ ; soit par mer, soit par la ligne de fer Lisieux-Bernay, celle armée venait s'établir en avant

lOH DEFENSE DE PARIS.

de Rouen sur le plateau de i'Andelle et dans la forêt de Rouvray, où nos 60,000 hommes de Paris allaient les rejoindre après avoir brisé la ligne d'investissement de la presqu'île d'Argenteuil.

Ces 160,000 hommes donnaient la main aux 25 ou 30,000 de l'armée du Nord, et nous avions ainsi une concentration de près de 200,000 hommes entre Rouen et Amiens ; ce seul fait eût produit, est-il besoin de le dire, un effet moral des plus puissants.

Déjà enflammés par ce premier avantage, nous serions venus très-probablement à bout des corps de l'armée assiégeante lancés à notre poursuite, eussent-ils été appuyés par le corps de Manteuflel, qui alors marchait sur la Somme.

Ce succès obtenu, nous montions vers le Nord par Amiens, Péronne, Saint-Quentin, et prenant pour nouvelle base d'opération le réseau de nos forteresses de Picardie, de Flandre, nous nous jetions par Laon, Reims et Châlons sur les lignes d'opération de l'armée allemande.

C'était im horizon nouveau qui s'ouvrait, une seconde phase de la guerre qui se dessinait, où peut-être la fortune nous serait revenue. . . une bataille gagnée sur les derrières de l'armée assiégeante la mettait dans une situation tellement critique, que la seule crainte d'une si terrible aventure l'aurait sans doute déterminée à quitter Paris.

N'aurions-nous pas réussi à rompre la ligne d'investissement par la presqu'île d'Argenteuil, que l'armée de la Loire en avant de Rouen n'en continuait pas moins à jouer un rôle très-important.

Après avoir donné la main à l'armée du Nord, elle se jetait sur le corps de Manteuffel s'il continuait à pousser sur Amiens, et en venait facilement à bout ; dès lors,

prenant toujours pour base nos places de Picardie, de Flandre, les armées de la Loire et du Nord poussaient des attaques, des pointes, par Reims et Chàlons sur la grande ligne d'opération de Tennemi.

Devant de semblables forces accumulées sur les flancs et les derrières des Allemands, il aurait été impossible au Prince Frédéric-Charles de s'avancer sur la Loire... forcé de protéger la grande ligne Paris-Strasbourg, il eût été retenu en Champagne.

Les arrivages de matériel, les approvisionnements seraient devenus plus lents, plus difficiles par toute cette vallée de la Marne, théâtre d'engagements, de combats incessants (1).

Cette combinaison, bien qu'inférieure à la première, arrivait probablement au même but, et déterminait les Allemands à abandonner la partie autour de Paris (2).

Deuxième projet.

L'armée de la Loire youlait-elle opérer seule sans se concerter avec Paris, tout en s'enlevant des chances (le succès, elle pouvait encore agir d'une manière efficace.

Au lieu de faire le mouvement du sud au nord, cette armée se portait de l'ouest à l'est; laissant un rideau (levant Orléans, Gien, Clamecy, elle gagnait par les

(1) « La perte de la ligne d'opération est tellement inquiétante , qu'elle rend criminel le général qui s'en rend coupable. » (Mémoires de Napoléon.)

[i) Ce premier projet était tellement rationnel, qu'il avait été entrevu pir l'ennemi. Dans rinstruction du comte de Moltke au chef d'état-major de la 2* armée, nous lisons cette phrase :

... « U semble que Tarmée de la Loire cherche aujourd'hui à tourner vers rOuest la position qu'elle n'oie aborder de front* j>

voies ferrées Sancerre, Chagny, Dijon, le massif du Morvan, où toutes les immenses ressources du Midi venaieni rapidement s'accumuler.

Là, dans cette vaste forteresse naturelle, à cheval sur les bassins de la Seine et de la Saône, maîtres de tous les débouchés, routes et vallées, nous tombions parChàtillon, Tonnerre, Auxerre, sur les grandes lignes d'opération de Tarmée assiégeante.

Par Langres, Ghaumont, Neufchâteau ou par Gray, Vesoul, Lure, nous pouvions également lancer des colonnes mobiles sur le versant occidental des Vosges jusqu'à Belfort.

La seule occupation du massif du Morvan immobilisait forcément l'armée du Prince Frédéric-Charles, en Champagne et en Haute-Lorraine.

Les rives de la Loire n'étaient pas envahies et nos pointes sur les derrières de l'armée de Paris rendaient sa situation si inquiétante, si dilîicile qu'elle se fût peutêtre décidée à se retirer...

Tel était le deuxième plan ; restait un troisième : marcher directement sur Paris par F Orléanais et le plateau de la Beauoe.

Troisième Projet,

11 n'est que trop facile de démontrer combien ce projet adopté par la Délégation de Tours était frappé d'impuissance (1).

(1) Le Prince Frédéric-Charles comptait que nous ferions cette faute.

« Les ordres, dit-il. en parlant de l'armée française de la Loire, étaient fixés le 15 pour la marche sur Ëtampes... ils ont été révoqués le lendemain... mais nou0 avons vu bien des choses extraordinaires dans cette guerre, et des ordres d'avocat pourraient bien enjoindre de nouveau à l'armée de la Loire de marcher sur Paris coûte que coûte. »

(Extrait des projets d'opération du Prince Frédéric-Charles, vers le milieu de novembre.)

Tout d'abord Orléans nous était-il bien nécessaire? Une fois maîtres de cette ville, nous trouvions-nous, au point de vue défensif, dans de meilleures conditions? Située tout entière sur la rive droite et au saillant du fleuve sans aucune espèce de fortification, il fallait, pour la garder et la défendre, placer une armée en avant d'elle... on n'avait plus le fossé delà Loire devant soi, on Tavait derrière soi... En cas de retraite, notre armée, obligée sous le feu de l'ennemi de repasser ce grand et large fleuve, courrait risque d'être prise ou détruite. — Enfin l'occupation d'Orléans entraînait presque forcément nos armées à marcher directement sur Paris par le plateau de la Beauce...

En dehors de toute considération stratégique, n'y avaitil pas témérité à pousser nos bataillons improvisés dans ces immenses champs nus, découverts... où les solides et nombreuses armées allemandes pouvaient déployer leurs formidables moyens d'action ?

Nos jeunes conscrits d'un mois à peine, sans appui, sans refuge, comme perdus au milieu de ces vastes plaines ouvertes de toutes parts, ne devaienl-ils pas être balayés au premier choc un peu sérieux?

Ceci établi, prenons la situation après la bataille de Goulmiers (9 novembre) et examinons les positions de l'ennemi...

Von der Tann était à Toury (10 lieues nord d'Orléans), où il recevait de nombreux renforts, une division d'infanterie et deux divisions de cavalerie ; toutes ces forces (40,000 h.), placées sous les ordres du duc de Mecklembourg-Schwerin, manœuvraient entre la ligne Chartres et Etampes.

D'un autre côté, le prince Frédéric-Charles accourait à marches forcées de Metz, avec 100,000 hommes. Vers le

14 novembre déjà ses têtes de colonnes débouchaient sur Fontainebleau à hauteur d*Elanipes...

Ainsi la ligne Chartres-Etampes-Fontainebleau entre Seine et Eure pouvait être considérée comme la ligne de concentration des forces allemandes... et c'est sur cette ligne même de concentration qu'on poussait Tarmée de la Loire! Elle allait attaquer de front... les 40,000 hommes de Mecklembourg, les 100,000 hommes du Prince Frédéric-Charles, le tout soutenu en arrière par Tarmée du Siège...

Les victoires remportées, si brillantes qu'elles fussent, n'amenaient donc que la réunion compacte de toutes les forces allemandes au lieu de les diviser et de les rompre...

La retraite de Von der Tann ne venait-elle pas démontrer l'inanité d'une semblable attaque de front?.. . U avait suffi au commandant du 1^ corps bavarois de faire une dizaine de lieues pour voir arriver à son secours une division de l'armée de Paris.

Enfin cette attaque de front par l'Orléanais etlaBeauce, bien que mauvaise de tous points, pouvait cependant, dirigée, conduite d'une certaine manière, amener des résultats relativement moins déplorables que ceux qui se sont produits :

L'aile droite (Mecklembourg), forte de 40,000 hommes, se tenait à l'ouest dans les environs de Chartres...

L'aile gauche (Prince Frédéric-Charles), composée de 100,000 hommes, s'avançait par l'est dans les environs de Fontainebleau.

En se portant droit à l'ouest sur les 40^000 hommes de Mecklembourg, il était permis de penser qu'avec 150,000 ou 200,000 hommes, nous aurions un succès facile qui, relevant le moral de notre armée, nous permettrait peutêtre une marche sur Paris. Il y avait là quelque chance

si l'on agissait rapidement, mais tant il est vrai que les grandes fautes d'ensemble engendrent toujours des fautes d'exécution et de détail, l'armée de la Loire opéra tout différemment.

EUle se porta droit à l'est (direction Fontainebleau) sur les masses considérables du Prince Frédéric-Charles.. Celui-ci arrivait à marches forcées... Nous devions tout faire pour l'éviter... On est allé à sa rencontre comme si on voulait lui épargner la moitié du chemin.

Si nous nous sommes laissé entraîner à ces digressions, c'est qu'il était bon de démontrer que notre plan de sortie par la Basse-Seine avec la coopération de l'armée de la Loire n'était pas aussi chimérique que le gouvernement de Tours semble l'avoir pensé (1).

(1) Un des derniers documents allemands donnera une idée de la manière dont le plan de la Délégation était apprécié par nos adversaires

« Cette idée fixe des Français de délivrer Paris en attaquant directecc ment Tannée d'investissement, idée qui touchait presque à la dé- < meRce, facilita et simplifia beaucoup la tâche des Allemands. Ils puc rent ainsi, à leur gré et suivant les besoins du moment, augmenter « ou restreindre l'étendue du théâtre de la guerre : nulle part ils n'é- « taient tenus d'être en force, excepté devant Paris, où Us devaient tou- « jours se ti'ouver en état de parer à toutes les éventualités; le succès « final ne pouvait dès lors faire le moindre doute •

« Grâce au désir aveugle de délivrer directement la capitale, la guerre «c se maintint pendant des mois entiers, au grand avantage des Allé- « mands, sur un terrain très-limité, ce ne fut que tout à la fin, lorsque « de nombreuses défaites eurent fait perdre tout espoir de délivrer dl- «r rectement Paris, qu'on essaya une entreprise d'un nouveau genre (celle « de Belfort). Si elle eût réussi, elle aurait certainement reculé de beau- « coup l'heure du dénouement.

« Le meilleur moyen, sinon de délivrer immédiatement la capitale, du « moins de diminuer les forces qui la bloquaient, eût été d'employer les c troupes dont on pouvait disposer à entraver les communications alle- « mandes. »

(Extrait des remarques du lieutenant général prussien Von Hannekeu sur la défense de la France en 1870-1871.)

iH QÉFPNSV D]P PARIS.

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